LE DOSSIER

Toute la vérité sur les affaires françaises

SociétéÉpisode 8/187

Enfants de l'ASE livrés à la prostitution : le scandale français

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-30
Illustration: Enfants de l'ASE livrés à la prostitution : le scandale français
© YouTube

« J’étais l’objet d’hommes »

Medina Joe a 24 ans. Elle raconte : « Moi c’est Medina Joe, j’ai 24 ans et je fais partie de ces anciens jeunes de foyers qui ont été à la rue, qui sont prostituées et qui ont juste été délaissés par la société. » Son histoire commence bien avant ses 13 ans. Placée avec ses deux sœurs à l’ASE de Nantes, elle passe de famille d’accueil en famille d’accueil. La première ? Un pédophile, selon elle. « Qui nous a touchés, enfin qui nous a violés moi et ma petite sœur. » Puis un oncle de la famille, à partir de ses 11 ans.

Le résultat est un parcours jalonné de violence. « J’ai toujours été l’objet d’hommes », dit-elle. Les rencontres sur internet se multiplient. Facebook, Snapchat, Instagram, Telegram. « On m’a jamais demandé ma carte d’identité. » Elle ne se rend pas compte qu’on l’exploite. « J’avais des contreparties, des sacs à main, des vêtements. Mais comme c’était pas de l’argent pour moi, je me disais pas que je me faisais exploiter. »

Les proxénètes utilisent des codes. Sur Snapchat, les « vendeurs de rose » recrutent. Medina montre des profils : des affiches avec des roses, des logements gratuits, des promesses de « bosseuses ». « Ils font même des affiches un peu stylées qui donnent envie d’aller bosser. » Le piège est parfait. Un jeune voit ça, pas de toit, l’envie d’y aller. « Forcément, ça fait arriver. »

15 000 victimes, un chiffre sous-estimé

En France, environ 400 000 enfants sont placés sous la responsabilité de l’ASE. Parmi eux, 15 000 seraient victimes d’exploitation sexuelle. Ce sont majoritairement des jeunes filles. « Avec un parcours jalonné de violence qui les a rendues extrêmement vulnérables et manipulables aux yeux des proxénètes », précise le reportage.

En Bretagne, une soixantaine de victimes ont été recensées. « Un chiffre bien en deçà de la réalité », selon les acteurs de terrain. Romain Guinier, coordinateur régional de l’Amicale du Nid, alerte sur la glamorisation de la prostitution via les réseaux sociaux. « On parle de job, de jobuse. Je vais partir travailler, je vais jober. » Les enfants elles-mêmes ne s’identifient pas comme victimes. « Elles parlent de décorporalisation. Leur esprit est dissocié pour pouvoir accepter des actes sexuels répétés plusieurs fois par jour. » Des dizaines d’actes tarifés par jour. « Ce sont des hommes qui viennent acheter le corps d’un enfant. On parle d’actes de pédophilie. »

Des indices qui ne trompent pas

Léa Gromaire, journaliste au Télégramme, a participé à une formation du dispositif Adosexo. Un temps de sensibilisation pour les professionnels qui travaillent avec des adolescents. Les signaux d’alerte sont nombreux : rapport au corps qui change, hygiène délaissée ou exacerbée, scarifications, troubles alimentaires. Mais le plus important reste la fugue. « Voir si elles sont plus ou moins longues, plus ou moins fréquentes. Et dans quel état la personne revient. »

Indices matériels : des cartes de visite, des préservatifs en grande quantité, des sorties au McDo ou au cinéma à répétition, un téléphone qui vibre sans arrêt. « Des appels très courts, des numéros qui changent. »

Pour Caroline Stril, psychologue à l’association Extraballe dans les Côtes-d’Armor, le phénomène est récent. « Ça date d’un an et demi. » L’association propose des séjours de rupture de sept mois au Sénégal. « On s’est rendu compte qu’on n’était pas formé. » Les jeunes accueillies sont « détruites, broyées, avec une faible estime d’elles-mêmes ». Beaucoup ont perdu confiance en l’adulte. « Comment retravailler ça avec elles ? »

Clients : l’impunité organisée

Medina décrit ses clients. « Pour la plupart, c’est des hommes blancs de plus de 40 ans. La plupart qui sont mariés et qui osent pas dire à leurs femmes qu’ils veulent consommer des mineurs. » Des chômeurs, des chefs d’entreprise, des routiers, des gens de bureau. Parfois, ils la ramènent chez eux. « Il y avait les jouets pour enfants. La famille n’était pas là. » Certains lui demandent de les appeler « papa ». « Des trucs dégueulasses comme ça. Et des fois, je repartais, je dégueulais. »

Romain Guinier pose la question : « Qu’est-ce qu’on attend aujourd’hui pour poursuivre pénalement les clients ? Les clients sont le grand absent de cette politique pénale. » Sans client, pas de demande. « Il faut poursuivre ceux qui achètent consciemment des actes sexuels tarifés à des enfants. »

Medina n’a jamais porté plainte. Ni contre son proxénète, ni contre ses clients. Un choix fréquent, selon Maître Quentin Blanchermaison, avocat pénaliste à Rennes. Il a accompagné plusieurs mineurs victimes. « Dès l’entrée, je préviens : l’instruction sera longue. 2 ans, 3 ans. Maintenant on dit 5 à 6 ans. » Une victime de 16 ans qui porte plainte sera jugée à 21 ans. « La justice perd son sens. »

Et les peines ? Pour les mineurs de moins de 15 ans, la réclusion criminelle est de 20 ans. Mais ces dossiers passent devant le tribunal correctionnel, faute de cours d’assises disponibles. « Les peines sont amoindries. »

L’État peut-il être condamné ?

L’avocat envisage une possibilité : poursuivre l’ASE pour carence. « Si les services sociaux ont failli à leur mission, on pourrait envisager qu’ils soient poursuivis. » Mais ce n’est pas dans les habitudes. « Il est compliqué de justifier de leur carence. » Une condamnation serait surtout symbolique : des dommages et intérêts, pas grand-chose de plus.

Dans le Finistère, un plan de lutte contre la prostitution des mineurs a été voté en octobre 2024. 26 victimes identifiées dans le département. Objectif : mieux repérer, mettre à l’abri, former. 120 professionnels doivent être formés en 2026. La subvention à l’Amicale du Nid a été augmentée de 50 000 euros.

Mais la formation est-elle suffisante ? Les professionnels interrogés lors des sessions Adosexo expriment un sentiment d’impuissance. « Ils se disent démunis, dépassés. Ils y arrivent pas seuls », rapporte Léa Gromaire.

« Je pense à y retourner »

Medina a 24 ans. Elle est sortie de l’exploitation sexuelle grâce à un héritage à la mort de son père. Un petit pécule qui lui a permis de devenir indépendante. « Mais cette indépendance est fragile », dit-elle. Elle a ouvert une micro-entreprise d’animation. « Je gagne pas beaucoup, je suis hyper précaire. » Et elle y pense : « Comment est-ce que je peux faire pour ne pas retourner dedans ? Parce que ça serait un cercle vicieux. »

Les séquelles sont profondes. « Je me lavais minimum trois, quatre fois par jour tellement je me dégoûtais. » Troubles alimentaires, drogue (cannabis en grande quantité). Et une méfiance absolue envers les hommes. « Demain je tombe amoureuse, j’aurai toujours plus confiance en ma meilleure amie qu’au futur père de mes enfants. » Son plus grand rêve : devenir maman. Sa plus grande peur : « Tomber sur un homme qui devient violent ou qui est pédophile. »

Et l’État ? Medina s’emporte : « Moi cette France-là, elle me dégoûte. À quel moment on se dit : ces jeunes-là, on va les protéger ? Un dealer de shit prendra beaucoup plus qu’un pédocriminel. »

Des pistes, mais un mur judiciaire

Les associations avancent. L’Amicale du Nid, Extraballe, Repère, le dispositif Adosexo. Des élus locaux augmentent les budgets. 2025 a vu une hausse des crédits pour la protection de l’enfance dans les départements bretons. À suivre.

Mais le système judiciaire reste un mur. Les délais, l’engorgement, l’absence de poursuite des clients. « Sans client, pas de demande », répète Romain Guinier. Et tant que la demande existera, les proxénètes recruteront sur Snapchat. Des gamines de 14 ans, des « vendeurs de rose », des logements gratuits.

Medina pose la question que tout le monde se pose : « Qu’est-ce qu’on attend ? »

Sources : Le Télégramme (journaliste Léa Gromaire), Association Repère, Amicale du Nid, Association Extraballe, Dispositif Adosexo.

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

📬

Ne manquez aucun scandale

Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.

Les autres épisodes de ce dossier

Voir tout le dossier →

Épisode 8 · 2026-06-30

Enfants de l'ASE livrés à la prostitution : le scandale français

Épisode 17 · 2026-03-31

DZ Mafia : le silence qui tue

Épisode 31 · 2026-04-07

DZ Mafia : Le sang et les écrans

Sur le même sujet