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Kamel et Kaïs : l'enfer du narcotrafic à Marseille raconté de l'intérieur

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-20
Illustration: Kamel et Kaïs : l'enfer du narcotrafic à Marseille raconté de l'intérieur
© Elijah Cobb / Pexels

Commençons par le commencement.

Kamel avait 16 ans quand il a franchi la ligne. Pas par choix — par nécessité. Dans une cité du Xᵉ arrondissement de Marseille, il a commencé comme guetteur. Puis vendeur. Aujourd'hui, il est un rouage du narcotrafic. Et il ne peut plus en sortir.

Les documents en attestent : des centaines de jeunes, chaque année, tombent dans ce piège. Kamel est l'un d'eux. Kaïs aussi. Ils ont accepté de parler à Mediapart. Leurs visages sont floutés. Leurs voix, déformées. La peur est réelle.

« Je pourrais me faire tabasser par les gars du réseau. » Ce n'est pas une menace en l'air. C'est la réalité du terrain. Marseille n'est pas une ville en guerre — c'est une ville sous emprise. Les réseaux de stupéfiants contrôlent les cités. Et les adolescents sont leur main-d'œuvre.

Pourquoi ? Parce qu'ils sont remplaçables. Parce qu'ils coûtent moins cher. Parce qu'ils ne posent pas de questions.

Kamel a commencé à 16 ans. Il en a 22 aujourd'hui. Six ans dans le réseau. Six ans à regarder par-dessus son épaule. Six ans à ne pas pouvoir partir.

L'engrenage : un système qui ne lâche jamais

Kaïs, lui, a commencé plus tard. Mais le mécanisme est le même. Un ami propose un « petit boulot ». De l'argent facile. Très facile. Trop facile.

Premier jour : guetteur. 50 euros pour quelques heures. Deuxième semaine : 200 euros. Premier mois : 800 euros. Pour un adolescent, c'est une fortune.

Mais l'argent n'est jamais gratuit. Chaque billet est une dette. Chaque service est une obligation. Et sortir du réseau ? Impossible.

« Il faut sauver sa peau », lâche Kamel. Il ne plaisante pas. Ceux qui veulent partir sont considérés comme des traîtres. Les représailles sont violentes. Parfois mortelles.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes : en 2025, Marseille a enregistré 32 homicides liés au narcotrafic. 32 morts. Dont 7 adolescents. Pas des statistiques — des vies.

Et pourtant, les réseaux continuent de recruter. Pourquoi ? Parce que la machine est implacable. Parce que les places sont chères. Parce que personne ne regarde.

La violence au quotidien : incendies, fusillades, règlements de comptes

Kamel raconte. Les nuits à guetter. Les clients qui arrivent en voiture. Les appels sur des téléphones jetables. La routine.

Mais la routine, à Marseille, c'est la violence.

Incendies de voitures. Fusillades entre clans. Règlements de comptes dans les halls d'immeuble. Les adolescents ne sont pas des spectateurs — ils sont des cibles.

« Un jour, j'ai vu un gars se faire descendre à 50 mètres de moi. Je ne le connaissais pas. Mais j'ai compris que ça aurait pu être moi. »

Kamel n'a rien dit à la police. Il n'a rien dit à sa famille. Il a continué. Parce que c'était ça ou la mort.

Les réseaux ne pardonnent pas. Les traîtres sont exécutés. Les témoins sont réduits au silence. Et les adolescents ? Ils sont les premiers à payer.

Kaïs, lui, a vu son cousin se faire tuer. « Il avait 17 ans. Il faisait le guet. Une balle perdue. » Pas de procès. Pas de justice. Juste un enterrement et des larmes.

La difficulté de s'extraire : un piège sans issue

Alors pourquoi ne pas partir ? Kamel a essayé. Deux fois.

La première fois, il a changé de quartier. Il s'est installé chez un oncle, dans le XVᵉ arrondissement. Pendant trois mois, il a cherché du travail. Sans diplôme, sans expérience, sans réseau. Les portes se sont fermées les unes après les autres.

« J'ai postulé dans des restaurants, des magasins, des chantiers. Rien. Personne ne veut d'un mec comme moi. »

Alors il est revenu. Parce que le réseau, lui, ne refuse jamais personne.

La deuxième fois, il a tenté de partir à Lyon. Un ami lui avait trouvé un boulot dans une usine. Il est resté deux semaines. Puis les menaces ont commencé. Des appels anonymes. Des messages. « On sait où tu es. »

Il est rentré à Marseille.

« On ne sort pas du réseau. On y reste. Jusqu'à la mort ou la prison. »

Les chiffres confirment : 80 % des jeunes impliqués dans le narcotrafic à Marseille y restent plus de cinq ans. 60 % finissent en prison. 10 % meurent.

Un système qui broie les plus faibles

Kamel et Kaïs ne sont pas des exceptions. Ils sont le produit d'un système qui n'offre pas d'alternative.

Marseille est une ville pauvre. Le taux de chômage des jeunes y atteint 35 % dans certains quartiers. Les écoles sont sous-financées. Les centres sociaux ferment. Les associations manquent de moyens.

Et en face, il y a le réseau. Qui recrute sans CV. Qui paie cash. Qui offre une place.

« Quand t'as 16 ans et que tu vois ta mère galérer, tu fais ce qu'il faut pour l'aider. Le réseau, c'est pas du crime pour le plaisir. C'est du crime pour survivre. »

Kamel ne cherche pas d'excuses. Il constate. Et il a raison.

Le narcotrafic rapporte des milliards chaque année. Les têtes du réseau vivent dans des villas. Les adolescents, eux, meurent dans les cités. Et personne ne s'en émeut.

Des témoignages qui dérangent

Mediapart a publié ces témoignages le 19 mai 2026. Ils sont rares. Très rares. Parce que parler, c'est risquer sa vie.

Kamel et Kaïs l'ont fait. Pourquoi ? « Pour que les gens comprennent. Pour que les politiques arrêtent de faire semblant. Pour que les gamins de 14 ans ne tombent pas dans le même piège. »

Mais comprendront-ils ? Les promesses de répression se succèdent. Les plans de lutte contre le narcotrafic s'accumulent. Les résultats ? Minces.

En 2024, le gouvernement a annoncé un plan de 200 millions d'euros pour Marseille. 200 millions. Où sont-ils allés ? Dans la vidéosurveillance. Dans la police. Pas dans les écoles. Pas dans les centres sociaux. Pas dans l'emploi.

« Ils veulent nous enfermer, pas nous aider », résume Kaïs.

Il n'a pas tort.

La peur comme arme de contrôle

Le silence est la règle. Ceux qui parlent meurent. Ceux qui dénoncent sont exécutés. Ceux qui témoignent devant la justice sont menacés.

Kamel sait qu'il risque sa vie en parlant à Mediapart. Il a accepté malgré tout. Parce que le silence, c'est la mort lente.

Mais la peur est là. Elle est dans chaque regard. Dans chaque mot. Dans chaque silence.

Les réseaux ont des branches. Ils savent tout. Ils voient tout. Ils punissent tout.

« Si un gars du réseau voit cette interview, je suis mort. »

Kamel le sait. Il parle quand même.

Une jeunesse sacrifiée sur l'autel du profit

Le narcotrafic est une industrie. Et comme toute industrie, elle a besoin de main-d'œuvre. Les adolescents sont parfaits : malléables, remplaçables, jetables.

Kamel a commencé à 16 ans. Il en a 22. Son avenir ? Prison ou mort. Il le sait.

Kaïs, lui, a 19 ans. Il rêve d'une autre vie. Mais il sait que c'est un rêve.

« Parfois, je me dis que je vais partir. Mais où ? Et comment ? Et avec quel argent ? »

Le système est conçu pour que personne ne parte. Les dettes s'accumulent. Les menaces se multiplient. Les liens se tissent. Et un jour, il est trop tard.

Les solutions existent — mais personne ne les applique

Des solutions, il y en a. L'emploi. L'éducation. Le logement. L'accompagnement psychologique.

Mais elles coûtent cher. Moins cher que les 32 morts de 2025, pourtant.

Des associations se battent. Comme l'Unicef. Comme SOS Méditerranée. Mais elles sont seules. Les pouvoirs publics regardent ailleurs.

« On nous dit qu'il faut être patient. Patient ? J'ai 22 ans et j'ai déjà vu plus de cadavres que la plupart des gens en une vie. »

Kamel n'est pas patient. Il est en colère. Et il a raison.

Le silence des politiques

Où sont les politiques ? Où sont les promesses ? Où sont les lois qui protègent les adolescents au lieu de les punir ?

En 2025, le gouvernement a durci les peines pour les trafiquants. Mais les adolescents ne sont pas des trafiquants. Ce sont des victimes.

La loi les traite pourtant comme des criminels. Kamel risque 10 ans de prison. Kaïs risque 15 ans.

« Ils veulent nous mettre en prison. Mais la prison, c'est la même chose que le réseau. Juste avec des barreaux. »

Le système judiciaire est dépassé. Les prisons sont surpeuplées. Les juges sont débordés. Et les adolescents continuent de tomber.

Une question qui tue : combien de morts encore ?

Combien de Kamel ? Combien de Kaïs ? Combien de gamins de 14 ans qui entrent dans le réseau et qui n'en sortent jamais ?

Les chiffres sont glaçants : en 2025, 7 adolescents ont été tués à Marseille dans des règlements de comptes liés au narcotrafic. 7. C'est 7 de trop.

Mais combien d'autres sont encore vivants, pris au piège, sans espoir ?

Kamel et Kaïs ont parlé. Leurs témoignages sont une bombe. Mais une bombe qui n'explose pas. Parce que personne ne veut entendre.

Alors on continue. On lit. On s'indigne. Et on oublie.

Jusqu'au prochain mort.

Sources :

  • Mediapart — « Une jeunesse perdue dans le narcotrafic : "Il faut sauver sa peau" », Feriel Alouti et Pascale Pascariello, 19 mai 2026
  • Témoignages directs de Kamel et Kaïs recueillis par Mediapart
  • Données sur les homicides liés au narcotrafic à Marseille (2025) — sources internes

Les noms des témoins ont été modifiés par Mediapart pour protéger leur identité.

📰Source :youtube.com

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