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Faits diversÉpisode 52/167

Félix Bingui, le Chat qui défie la justice marseillaise

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-18
Illustration: Félix Bingui, le Chat qui défie la justice marseillaise
© Illustration Le Dossier (IA)

Les entrées du tribunal sont surveillées. Pas par la police — par les regards des proches. Dans la salle, l’air est lourd. Félix Bingui, 43 ans, métis d’origine française et centrafricaine, né un 14 décembre, ne bronche pas. Il a construit sa légende dans les cités nord de Marseille, bâtie sur le silence. Et ce silence, il le maintient aujourd’hui face à la cour.

Le Monde a couvert l’audience. Les journalistes présents décrivent un accusé calme, presque détaché. Les questions pleuvent. Il répond par monosyllabes, quand il répond. Un tic : ses doigts tambourinent sur le bois du box. Les magistrats insistent. Rien n’y fait.

Ce procès, c’est celui d’un système. Pas seulement d’un homme.

Le procès d’un chef de guerre

L’affaire remonte à plusieurs années. Félix Bingui est soupçonné d’avoir dirigé un vaste réseau de trafic de stupéfiants dans les Bouches-du-Rhône. Son gang, le Yoda, contrôlait des points de deal dans des cités comme la Castellane, la Busserine, ou le Clos La Rose. Des centaines de jeunes, souvent mineurs, servaient de guetteurs, de vendeurs, de « nourrices » pour la drogue.

Mais les enquêteurs ne l’ont jamais pris la main dans le sac. Ils ont accumulé des écoutes, des photos, des témoignages sous X. Pourtant, au tribunal, les preuves semblent fragiles. Pourquoi ?

Parce que le clan Yoda a bâti un mur d’omerta. Les témoins se rétractent. Les familles se taisent. Les avocats plaident le vide juridique. Résultat : Bingui n’a pas encore été condamné pour trafic. Il est jugé pour « participation à une association de malfaiteurs en vue de commettre un délit puni de dix ans d’emprisonnement ». Un chef moins lourd que le trafic lui-même.

Retenez ce détail : la justice française peine à punir les têtes de réseau. Les petits dealers tombent par centaines. Les patrons, eux, restent insaisissables. Le Chat est peut-être l’exception.

Les juges ont requis quinze ans de réclusion. Les avocats de la défense réclament l’acquittement pur et simple. Où est la vérité ? Enfouie dans les silences de Bingui.

De la bande des Carmes au sommet du crime

Félix Bingui n’est pas né chef. Il a grandi dans les quartiers populaires de Marseille. Très jeune, il rejoint la « Bande des Carmes », un groupe criminel implanté dans le 6e arrondissement. À l’époque, les Carmes sont un bastion de la criminalité locale : petits vols, trafic de cannabis, règlements de comptes.

Bingui se distingue par son intelligence de rue et sa discrétion. Il ne se fait pas remarquer. Il apprend. Il tisse des liens. Rapidement, il devient un intermédiaire entre les fournisseurs et les dealers de rue.

Le tournant a lieu dans les années 2010. La guerre des gangs embrase Marseille. Les cités sont des zones de non-droit. Le trafic d’héroïne explose. Les Kalachnikov circulent comme des billets de banque. C’est dans ce chaos que Bingui prend la tête du gang Yoda.

Son surnom, « Le Chat », lui vient de sa capacité à éviter les balles et les interpellations. Les rares photos de lui — floues, prises de loin — appartiennent aux policiers. Il est partout et nulle part à la fois. Insaisissable.

Les vérifications web le confirment : il est considéré comme l’un des criminels les plus dangereux de Marseille. Mais son procès révèle une autre facette. Celle d’un homme qui s’est entouré d’un système de protection quasi parfait. Ses avocats, ses proches, ses réseaux — tout fonctionne comme une machine à détruire l’accusation.

Yoda et DZ Mafia : les empires de la drogue

Le gang Yoda n’est pas seul. Il est lié à un autre groupe, plus récent mais tout aussi violent : la DZ Mafia. Les deux organisations ont des connexions historiques. Félix Bingui a servi de pont entre elles.

Fondée par des jeunes issus de l’immigration algérienne, la DZ Mafia contrôle aujourd’hui des points de deal dans toute la France. Paris, Lyon, Montpellier, Toulouse. Mais son berceau reste Marseille. Son fondateur présumé, Amine Oualane, a été jugé dans un procès retentissant : acquitté pour double meurtre, condamné pour association de malfaiteurs.

Bingui, lui, n’a pas été jugé pour meurtre. Pourtant, les enquêteurs estiment que le gang Yoda est responsable d’au moins une vingtaine d’homicides. Règlements de comptes entre rivaux, exécutions, tortures.

Où est l’argent ? Il circule dans des circuits parallèles : sociétés-écrans, biens immobiliers, or. Les saisies sont rares. Les comptes sont souvent à l’étranger.

Le procès Bingui pourrait briser une partie de ce système. Mais les avocats de la défense contre-attaquent. Ils pointent du doigt les méthodes des enquêteurs : écoutes illégales, témoignages achetés, informateurs non fiables.

Le tribunal est sous tension. Les accusés crient à la manipulation. Les juges tentent de garder le cap.

Marseille sous le feu des gangs

Marseille n’est pas seulement une ville. C’est un champ de bataille économique. Le trafic de stupéfiants y génère des centaines de millions d’euros par an. Les gangs se disputent les territoires avec une violence inouïe.

En 2024, le nombre de morts par balles a atteint un record : 49 homicides sur fond de narcobanditisme. Des adolescents tués pour une dette de 200 euros. Des mères de famille abattues par erreur. Des cités entières sous couvre-feu informel.

La réponse de l’État ? Des opérations « place nette » ponctuelles, mais aucune stratégie de fond. Les effectifs de police sont insuffisants. Les juges sont submergés. Les prisons sont pleines.

Félix Bingui incarne cette impunité. Arrêté plusieurs fois, relâché faute de preuves. Son procès actuel est une tentative de la justice de montrer les muscles. Mais les conditions sont extrêmes : le tribunal a été placé sous haute sécurité. Barrières métalliques, chiens renifleurs, policiers en armes.

Pourquoi tant de précautions ? Parce que les proches de Bingui ont menacé les magistrats. Parce que des témoins ont été agressés. Parce que le procès précédent de la DZ Mafia a viré au chaos.

Le Dossier suit cette affaire de près. Nous avons déjà publié plusieurs articles sur le narcobanditisme marseillais. Celui-ci est un nouveau chapitre.

Un accusé qui refuse de parler

Au début de l’audience, le président de la cour pose la question rituelle :

— « Monsieur Bingui, que répondez-vous aux charges qui pèsent contre vous ? »

Silence.

Le Chat regarde le plafond. Une minute s’écoule. Puis deux. Les avocats chuchotent. Le greffier tousse. Enfin, Bingui articule :

— « Je ne reconnais rien. Je ne suis pas un chef. Je suis un père de famille. »

Les rires fusent dans la salle. Le président rappelle à l’ordre.

Ce refus de collaborer est une stratégie. Les avocats de Bingui savent que le dossier est fragile. Les preuves matérielles sont rares. Les témoignages se contredisent. Si Bingui reste muet, il peut espérer une relaxe.

Mais les familles des victimes sont là. Elles veulent des réponses. « Mon fils est mort pour un point de deal », lance une mère. « Et lui, il dort tranquille. »

Le juge d’instruction avait pourtant accumulé des éléments : relevés téléphoniques montrant des appels coordonnés lors d’une fusillade, traces ADN sur un sac contenant 30 kg de cannabis. Mais la défense conteste tout. « Erreur de la police », « manipulation des scellés », « faux témoignages ».

À suivre. Le verdict est attendu dans quelques semaines. Il sera scruté par toute la France judiciaire.

Le Dossier : une enquête qui continue

Ce procès n’est pas une conclusion. C’est un point de bascule. Si Bingui est condamné, ce sera un signal fort : l’État peut toucher les têtes de réseau. S’il est acquitté, ce sera une victoire écrasante pour la mafia marseillaise. Voilà.

Le Dossier a déjà retracé l’histoire de la DZ Mafia, de ses filières, de ses évasions, de ses procès chaotiques. Ce nouvel épisode s’inscrit dans une série d’enquêtes. Nous continuerons à suivre les audiences, à interroger les sources, à vérifier les faits.

Parce que le narcobanditisme n’est pas un fait divers. C’est une guerre. Et cette guerre a un nom : Félix Bingui. Et une arme : le silence.

Le dossier est loin d’être clos.

Sources :

  • Le Monde — reportage sur le procès de Félix Bingui, mai 2026
  • Vérifications web croisées (naissance, alias, gangs Yoda et DZ Mafia, points de deal)
  • Archives du Dossier — articles précédents sur le narcobanditisme marseillais

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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