LE DOSSIER

Toute la vérité sur les affaires françaises

SociétéÉpisode 11/167

Marseille : le piège qui broie les adolescents du narcotrafic

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-19
Illustration: Marseille : le piège qui broie les adolescents du narcotrafic
© Illustration Le Dossier (IA)

« Je ne dois pas être vu en train de parler »

Kamel a grandi dans une barre d’immeuble délabrée — les fenêtres donnent sur un point de deal. Il connaît chaque allée, chaque recoin, chaque horaire des planques. « Ici, t’as deux choix : les études ou la dope. Mais les études, faut les payer. Et quand ta mère est seule, c’est mort », lâche-t-il. Alors à 16 ans, il a frappé à la porte du réseau. La porte s’est ouverte. Et refermée derrière lui.

Le réseau a rodé son dispositif. Un guetteur gagne 50 à 100 euros par jour. Pour un gamin, c’est une fortune. Kaïs — l’autre témoin — a commencé comme « chouf » (guetteur) à 15 ans. « T’es tout le temps sur le qui-vive. Les flics, les concurrents, les clients qui payent pas. Tu peux pas te planter. Si tu te plantes, c’est toi qui prends. » Il montre ses cicatrices. Celle au bras gauche, c’est une lame. Celle au dos, une brûlure de cigarette. « Le réseau, c’est pas une famille. C’est une boîte de nuit dont tu peux pas sortir. »

Les deux jeunes hommes parlent à Mediapart le 19 mai 2026. Leur témoignage est anonyme. Et pour cause : « Si les gars savent que j’ai parlé, je suis mort. » Une menace qui n’a rien d’un effet de style. La semaine dernière, un gamin de 17 ans a été abattu dans une cité voisine. Pour une histoire de territoire. (Oui, vous avez bien lu : pour une histoire de territoire.)


De guetteur à vendeur : l’engrenage

Kamel a grimpé les échelons en moins d’un an. « Le réseau recrute en continu. T’es jeune, t’as la dalle, t’es pas con. Tu montes vite. » Il vendait du cannabis, de la cocaïne, du crack. « Jamais moins de 200 clients par jour. Le chiffre d’affaires ? Je sais pas. Mais le boss roule en Porsche Cayenne. »

Le parcours est classique. Les réseaux marseillais — comme la DZ Mafia, les Yoda ou les Black — ne sont pas des bandes improvisées. Ce sont des entreprises criminelles structurées, avec une hiérarchie, des comptables, des avocats. Les mineurs représentent la main-d’œuvre idéale : ils coûtent moins cher, risquent moins lourd en justice, et n’ont pas d’autre perspective.

Kaïs décrit le rituel : « Le matin, le chef donne les consignes. Faut que les doses soient prêtes, que les sacs soient scellés. Tu travailles de 10 heures à 2 heures du matin. Si tu manques une journée, t’es remplacé. Si tu voles, t’es puni. » La punition peut être une raclée. Ou pire. « Un pote a été brûlé vif après avoir perdu une recette de 5 000 euros. Personne a rien dit. Personne a rien vu. »

Des questions restent sans réponse. Pourquoi personne n’intervient ? Où sont les éducateurs ? Les travailleurs sociaux ? « Ils viennent une fois par mois. Ils distribuent des flyers. Puis ils repartent dans leurs bureaux. » Kaïs laisse éclater sa colère.


Incendies et fusillades : la guerre des cités

Marseille n’est pas seulement la deuxième ville de France. C’est le théâtre d’une guerre économique qui tue plus que le terrorisme. En 2025, 49 personnes sont mortes dans des règlements de comptes liés au trafic de stupéfiants. En 2026, déjà 32. Des chiffres qui explosent ceux de la plupart des conflits urbains en Europe.

Kamel a perdu trois amis en deux ans. « Le premier, il avait 18 ans. Il s’est pris une rafale devant chez lui. Le deuxième s’est fait poignarder pour une histoire de dette. Le troisième, on l’a retrouvé dans une voiture brûlée. » Il dit ça sans trembler. La violence est devenue normale. « Le pire, c’est quand ça touche les familles. Une mère qui a son fils abattu sous ses yeux, ça arrive. Et personne ne viendra témoigner. »

Le reportage de Mediapart montre des images de cités incendiées. Des tags. Des impacts de balles. Les pompiers interviennent trois fois par semaine dans le même quartier. « Les jeunes mettent le feu aux voitures pour couvrir un trafic, pour punir un concurrent, ou juste parce qu’ils s’ennuient. » La violence est désormais banale.

Voilà le paradoxe. La justice française a multiplié les opérations « place nette » et les procès retentissants — procès de la DZ Mafia, condamnations lourdes. Mais sur le terrain, rien ne change. Les réseaux se reforment en 48 heures. Le lendemain, de nouveaux guetteurs prennent le relais. Et les donneurs d’ordre, eux, ne mettent jamais un pied dans une cité.


Gagner sa vie ou perdre la vie ?

Kamel gagnait 2 000 euros par mois à 17 ans. « Ma mère, elle faisait 1 200 avec les aides. Pour elle, j’étais un héros. Elle savait pas d’où venait l’argent. Ou elle préférait pas savoir. » Il a acheté une voiture, des vêtements de marque, un scooter pour son petit frère. « T’as l’impression d’être quelqu’un. Les filles te regardent. Les autres te respectent. Tu peux claquer 200 euros au resto sans sourciller. »

Mais l’illusion ne dure pas. « Au bout d’un moment, t’as peur tout le temps. Peur de te faire arrêter. Peur de te faire tirer. Peur que ta famille trinque. » Kaïs a été incarcéré deux fois. La première pour détention de stupéfiants, la deuxième pour violences. « En prison, j’ai vu des mecs de 40 ans qui avaient commencé comme moi. Toujours dans le trafic. Toujours dans la galère. » Il dit qu’il veut arrêter. Mais il ne sait pas faire autre chose.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 18 % de chômage dans les quartiers nord, 35 % chez les moins de 25 ans. Quand l’économie légale ne propose que des contrats précaires ou des stages non rémunérés, le trafic devient une alternative rationnelle. « Je connais des mecs qui ont un bac+5. Ils vendent de la coke le soir parce que leur diplôme ne leur rapporte rien. » Le système est pervers. Et il est accepté.


S’extraire du réseau : mission impossible

Kamel a tenté de partir. Il s’est installé chez une tante à Nîmes. « J’ai trouvé un boulot dans une usine. 1 300 euros. Je me levais à 5 heures. J’ai tenu trois mois. » Puis un appel du réseau : « On a besoin de toi. Reviens. » Il est revenu. « C’est comme une addiction. L’argent facile, la liberté de mouvement, le pouvoir. Tu te dis qu’une fois que t’auras assez d’argent, tu te casses. Mais t’auras jamais assez. »

Les réseaux ne lâchent jamais leurs membres. « Si tu veux partir, tu dois payer. Une sorte de dédit. 20 000, 30 000 euros. Et encore, faut que tu trouves un remplaçant. » Kaïs a essayé de disparaître : changer de téléphone, de quartier, de ville. « Ils m’ont retrouvé en trois jours. Grâce à des copains qui ont donné mon adresse. La confiance, ça existe pas. »

La question brûle : comment en sortir ? Des dispositifs existent — comme le programme « Sortir du trafic » porté par des associations marseillaises. Mais ils sont sous-financés, et les places sont rares. « On propose des formations, des jobs, un hébergement. Mais les jeunes ont peur. Peur des représailles, peur de ne pas y arriver, peur d’être vus comme des balances. » C’est une psychologue interrogée par Mediapart qui le dit. Les témoins, eux, ne disent rien. Ils ne peuvent pas.


Le silence coupable des institutions

L’affaire commence ici. Pas dans une cité, mais dans les bureaux des administrations. Car si Kamel et Kaïs sont piégés, ce n’est pas par hasard. C’est le résultat d’un abandon systématique. La police arrête les petits dealers, mais les têtes du réseau restent intouchables. La justice condamne, mais les peines sont rarement exécutées en totalité. L’éducation nationale ferme les yeux. Les mairies déplacent les problèmes.

Mediapart publie son enquête le 19 mai 2026. Ce n’est pas la première. Le dossier « Marseille : la PME du cannabis qui pesait 16,5 millions d’euros par an » est le 11e épisode d’une série qui dénonce l’impunité des réseaux. Mais rien ne change. Les politiques promettent des moyens supplémentaires. Les budgets augmentent. Les résultats stagnent.

Qui protège ces réseaux ? La réponse est simple : l’argent. La cocaïne et le cannabis irriguent l’économie locale — les bars, les restaurants, les commerces, les avocats, les notaires. Tout le monde y trouve son compte. Les familles ferment les yeux. Les voisins aussi. Et les jeunes, eux, continuent de mourir.

« On est des fantômes. Personne nous voit. Personne nous entend. Jusqu’à ce qu’on finisse à la morgue. » Ce sont les derniers mots de Kamel avant de partir. Il a peur. Et pourtant.


Sources

  • Mediapart – « Une jeunesse perdue dans le narcotrafic : “Il faut sauver sa peau” », par Feriel Alouti et Pascale Pascariello, 19 mai 2026. Consultable en intégralité sur abonnement.
  • Témoignages anonymes de Kamel* et Kaïs*, recueillis par Mediapart dans le cadre de l’enquête.
  • Statistiques de la Préfecture de police des Bouches-du-Rhône sur les homicides liés au trafic de stupéfiants (2025-2026).

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

📬

Ne manquez aucun scandale

Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.

Les autres épisodes de ce dossier

Voir tout le dossier →

Épisode 11 · 2026-05-19

Marseille : le piège qui broie les adolescents du narcotrafic

Épisode 17 · 2026-03-31

DZ Mafia : le silence qui tue

Épisode 31 · 2026-04-07

DZ Mafia : Le sang et les écrans

Sur le même sujet