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JusticeÉpisode 27/184

Claude Nolibé accusé à tort du meurtre de sa fille : les excuses de la justice

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-17
Illustration: Claude Nolibé accusé à tort du meurtre de sa fille : les excuses de la justice
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Le corps dans la mare de sang

Caroline Nolibé gît près de la grille d'entrée. Une mare de sang. Dans un coin, prostré, Claude Nolibé — le père. Depuis sa séparation, il vivait seul avec sa fille.

Les gendarmes de la section de recherches d'Agen arrivent sur place. Ils photographient, croquent, mettent sous scellés. Ils retrouvent le trousseau de clés de Caroline sur la porte d'entrée. Ils observent des traces de sang sur le téléphone et le volet extérieur.

Un seul témoin : Claude Nolibé.

Il raconte : « Je m'étais assoupi et tout à coup je me suis réveillé. J'ai entendu un râlement. » Il décrit la scène. Il dit avoir allumé toutes les lumières, être sorti, avoir vu sa fille le long du portail. « J'ai mis ma tête sur son corps pour essayer de respirer. »

Les enquêteurs ne le croient pas.

Les clés qui accusent

Pourquoi ? Le trousseau de clés de Caroline est dans la serrure de la porte d'entrée. Logiquement, cela signifie qu'elle a ouvert cette porte. Le témoignage du père ne colle pas.

Une amie de Caroline, Valérie Thillot, affirme être passée vers 21h30 ce soir-là. Elle dit avoir vu les clés sur la porte — mais sans le porte-clés de Caroline. « C'est pas ces clés-là ? Non, ça c'est les clés de Caroline. C'est pas ces clés que j'ai vues. »

La mère de Caroline, elle, jure que sa fille avait son porte-clés en forme de cœur quand elle est venue chez elle. Elle l'avait dans ses mains. Une plaisanterie lui a été faite par un certain M. Dubois : « Tiens, tu as un porte-clés en forme de cœur, c'est sans doute ton amoureux qui te l'a offert. »

Quelqu'un se trompe. Mais qui ? Et pour quelle raison ?

« C'est une anecdote, si vous voulez, mais c'est à partir de cette anecdote que se monte un édifice curieux fondé sur d'infimes présomptions », explique un intervenant dans l'émission Chroniques criminelles.

Claude Nolibé lui-même admet : « J'ai peut-être très bien pu me tromper. »

La garde à vue qui dure

Dès son arrivée à Castelmoron-sur-Lotte, on place Claude Nolibé en garde à vue. « Là, ils m'ont gardé toute la nuit. Toute une nuit d'interrogatoire où les questions se succèdent sans répit. »

Les questions fusent : « Vous avez vu d'appétissage ? Comment expliquez-vous que l'on retrouve Caroline sur la porte ? » « Ils n'arrêtaient pas, ils n'arrêtaient pas. Ils voulaient me rendre à bout. »

Le lendemain, les gendarmes le transfèrent à la gendarmerie de Clérac. Ils obtiennent un prolongement de la garde à vue de 24 heures auprès du juge d'instruction.

La pression monte. « Là, ils ont fait un rond. Ils m'ont mis debout, torse nu. Et je reste là une nuit et un jour. Ça mangeait, ça me boit. La dépreuve. Je ne pouvais pas m'appuyer. »

Il demande un verre d'eau. On lui met au bout de la table. « Quand je vais prendre mon verre d'eau... Qu'est-ce que tu fais là ? Tu veux boire ? Bah t'avoues ! On a dit, tu prends dans le verre d'eau quand tu vas avouer. »

Claude Nolibé tient bon. « J'étais tellement fatigué. Ils sont là, retrouvés. J'avais la fatigue sur moi, je tenais plus debout. »

Le commandant Sassou l'appelle dans une pièce à part. « Bon, il est clos. Tu signes là. Tu vas payer. Comme quoi, t'as pas fait esprit. Tu feras un an et demi de prison. » Il ajoute : « Il faut avouer, autrement on va être obligés d'être amenés au tribunal. »

Claude Nolibé est conduit au tribunal de grande instance de Marmande. Il répète inlassablement qu'il est innocent. « Madame la juge, elle m'a dit, si vous avez un avocat, j'ai beaucoup à faire, je vais vous inculper. J'y croyais pas. »

On le place sous mandat de dépôt. Incarcéré à la maison d'arrêt d'Agen. « Arrivé là-bas, ils ont préparé mes affaires. Une couverture, une pire drap. Comme un chien, moi j'étais là-dedans, dans le noir. »

La reconstitution humiliante

Le 16 septembre 1991, le juge d'instruction organise la reconstitution des faits. Claude Nolibé arrive dans la voiture des gendarmes. « Je vois Claude Nolibé arriver dans la voiture des gendarmes. Et là, j'ai l'impression qu'on veut le forcer à avouer. »

On le ligote avec des menottes dans le dos. « Je sais bien que tout ça est réglementaire. Mais je me suis aperçu au moment où il est arrivé que ces menottes étaient extrêmement serrées. Que ses poignets étaient entaillés et marqués par ses menottes. »

« Ils avaient serré les menottes à fond pour essayer de me faire craquer. Mais je n'ai pas craqué. »

Les gendarmes ont disposé de la tomate autour du corps de Caroline pour simuler le sang. « Pour ma fille, pareil, rossablé. Ils avaient mis de la tomate tout autour pour faire voir que c'était le sang. »

Le juge demande : « Monsieur Nolibé, pouvez-vous nous montrer comment vous vous êtes pris pour retourner le corps de votre fille ? »

« Et là, je n'ai pas pu le faire, l'épreuve. Là, j'ai traité de bandit, d'assassin, madame le juge, et tout le monde qui s'est trouvé autour. J'ai traité d'assassin, de bandit, de tout. Là, je n'en pouvais plus. »

Il explose : « Vous êtes des criminels ! Vous le savez, non ? Vous le savez ? Je n'ai pas tué ma fille ! »

Silence total des magistrats, des enquêteurs, de tout le monde. (Oui, vous avez bien lu : un silence absolu.) « Je crois que le juge d'instruction a compris qu'il ne fallait pas aller plus loin, qu'on était dans l'erreur, que cet homme n'était pas celui qui avait tué sa fille. »

La libération, mais pas les excuses

Maître Gonel, l'avocat de Claude Nolibé, dépose une première demande de remise en liberté. Rejetée pour vice de forme. Il récidive. Acceptée le 27 septembre 1991.

« La libération de Claude Nolibé, ça apporte quand même du grain à moudre à la défense, ça prouve qu'il n'y a pas grand chose dans le dossier. »

Sauf pour une personne : le procureur de Marmande de l'époque. Il fait appel de cette libération. Sans preuve formelle, il est débouté.

« Peut-être pour la première fois dans ma carrière, j'ai dû m'opposer très très vigoureusement à un procureur. Quand je dis très vigoureusement, c'est un mot faible. Et je crois que ce procureur a pataugé dans l'erreur. »

L'expertise des traces de sang est au cœur de l'accusation. L'expert prétendait que la trace de sang sur le volet ne pouvait être faite que par la blessure de la victime ou des vêtements imbibés. Que les giclures sur le portail ne pouvaient avoir été faites que par une personne qui sortait.

« Regardez cet expert que je respecte, n'est-ce pas ? Mais cet expert qui dit dans ses conclusions que la tache de sang sur le volet ne pouvait pas être faite par une main, que les taches de sang sur le portail sont des taches de sang d'une personne qui sort. Eh bien regardez le résultat. Un innocent a été incarcéré, et ça c'est inadmissible. »

Le procureur s'est obstiné. « Il n'a pas voulu en démordre, au point même d'ailleurs que quand il a quitté ses fonctions au tribunal de Marmande, il a exprimé devant la presse ses regrets par rapport à cette affaire, non pas les regrets de s'être trompé. Mais les regrets de ne pas avoir réussi à confondre Claude Nolibé. »

Dix ans plus tard : l'aveu sous le lit

14 mai 2001. Isabelle Tartas est femme de ménage à l'Institut Médico-Éducatif de Castille. Un établissement qui accueille des handicapés légers.

« J'ai l'habitude de, quand je passe l'aspirateur, de tirer les meubles, comme chez moi, je fais un peu partout. Et puis là, ce jour-là, je me suis trouvée dans une chambre et j'ai tiré le lit. Et puis tout d'un coup, au bout de mon aspirateur, je me suis retrouvée avec un bout de papier qui coincait. »

Elle regarde. « J'ai eu un choc quand j'ai lu "J'ai tué la fille Nolibé" le 31 juillet. Il n'y aurait eu que quelques mots d'accord, mais là, à détailler, même moi, je n'aurais jamais cru exactement la date précise. Non, c'était trop bien détaillé pour en rester là. »

Le pensionnaire de la chambre s'appelle Philippe Gandouz. Dès les premières vérifications, les gendarmes découvrent qu'il est connu des services de police pour l'agression en 1985 d'une jeune femme à coups de couteau.

Le dossier est réouvert. Le 30 mai 2001, à 6h du matin, les gendarmes interpellent Philippe Gandouz, 37 ans, dans sa chambre individuelle à l'IME.

« Moi je n'ai rien fait ! Je n'ai rien fait ! »

Les preuves qui ne mentent pas

Les gendarmes perquisitionnent. Ils découvrent un gant coupé au poignet et un couteau type Opinel de marque Le Savoyard avec le prénom Philippe gravé sur le manche. Philippe Gandouz avouera avoir utilisé ce couteau pour tuer Caroline Nolibé.

Ils trouvent également un sweatshirt marron. L'homme reconnaît qu'il le portait la nuit des faits et qu'il avait été taché par le sang de Caroline au niveau du coude.

Les enquêteurs saisissent aussi des écrits. « Je risquerai de recommencer la connerie. » « Je vais faire un malheur. » Et une enveloppe intitulée « La liste que je dois tuer ». Trois noms de jeunes femmes de l'encadrement de l'IME y figurent.

Philippe Gandouz est placé en garde à vue. Dès le premier interrogatoire, il passe aux aveux complets.

« Il a pris par Maître Gwenaëlle qui m'a appelé. On a dit M. Nolibé, on a retrouvé l'assassin. Et c'est là qu'il a tout avoué. Il a dit, lui, je ne pensais pas que c'était la fille de M. Nolibé. Et en plus, il était sur mes ordres à moi, il travaillait à mon chantier. Que je ne me rappelle plus de lui. »

Il donne tous les détails. La parapluie, les vêtements. « D'une manière très docile dans ses premières dépositions. »

La rétractation, puis les preuves

En septembre 2001, Philippe Gandouz comparaît à nouveau devant le juge d'instruction. Il se rétracte : « Je ne suis pas l'assassin de Caroline Nolibé. »

Mais les enquêteurs accumulent les preuves.

On soumet les textes retrouvés dans la chambre à un graphologue. L'expert est catégorique : Philippe Gandouz est bien l'auteur de ces textes. « Son écriture était très, comment dire, il avait une calligraphie très scolaire, presque enfantine, avec des lettres en forme d'essuie-glaces. Et effectivement, c'était bien la même personne qui avait écrit ce mot. »

Un expert médico-légal examine le couteau Opinel. « Mes conclusions étaient que l'arme qui m'était présentée était tout à fait compatible avec la plaie. »

Reste une question : quel était l'état de discernement de Philippe Gandouz au moment des faits ? En 1985, il avait été reconnu irresponsable dans une affaire précédente.

On sollicite une troisième expertise. Philippe Gandouz se rend à Lyon. Le résultat : une altération de son discernement. L'altération du discernement n'empêche pas la responsabilité pénale, même si elle l'atténue.

Le procès et les excuses

Le 12 janvier 2004, Philippe Gandouz comparaît devant la cour d'assises du Lot-et-Garonne.

Claude Nolibé est présent. « C'était dur, j'avais l'assassin comme face à moi, c'était dur. »

Le moment le plus émouvant du procès survient quand l'avocat général, André Dag, se lève. Il se tourne vers Claude Nolibé. « M. Nolibé, je vous présente les excuses de la justice française. »

« Je lui ai dit simplement que j'espérais du fond du cœur qu'il avait fait le tour, totalement le tour du malheur. C'était indispensable. Pour que cet homme retrouve son honnêteté, sa dignité. »

« De manière aussi appuyée, c'est vrai que c'était la première fois qu'un avocat général présentait ses excuses de cette façon. »

Claude Nolibé ne s'y attendait pas. « Ce moment était attendu par Claude Nolibé, c'est certain, mais il ne pensait pas qu'on le lui dirait de manière aussi solennelle, devant les jurés, devant la cour d'assises, devant tout le monde. »

Le verdict

Le 16 janvier, le verdict tombe. 15 années de réclusion criminelle.

L'accusé reste sans ciller. « Il n'y a aucun signe sur son visage qui a trahi une quelconque émotion liée au verdict. »

« Lorsque le verdict tombe, je suis, en ce qui me concerne, littéralement sonné. Sonné parce que, d'une part, il y a une déclaration de culpabilité. D'autre part parce que cette déclaration de culpabilité est assortie d'une peine extrêmement lourde, 15 ans. »

Malgré cette peine jugée lourde, les avocats de Philippe Gandouz ne font pas appel. Le jugement devient définitif.

Les leçons d'une erreur

« C'est aussi une affaire dans laquelle on s'aperçoit les immenses vertus du doute. Il y a des gens qui n'ont pas douté. Quand on veut se rapprocher de la vérité, il faut douter. Le doute, il écarte. Le doute est indispensable pour faire avancer une enquête. »

Claude Nolibé, lui, porte encore les cicatrices. « Tout ce que j'ai vécu avec elle, et ce qui est arrivé, tout ça, je ne peux pas l'oublier. »

« Ah le souvenir de Caroline, son sourire, sa joie de vivre, voilà les seuls souvenirs que j'ai de Caroline. Et c'est beaucoup, toujours son sourire. »

Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.

Comment un père a-t-il pu être accusé du meurtre de sa fille sur la base d'une histoire de clés et d'une expertise sanguine erronée ? Pourquoi le procureur s'est-il obstiné, même après la libération de Claude Nolibé ? Combien d'autres innocents croupissent encore en prison sur la base de preuves aussi fragiles ?

Voilà. L'affaire Nolibé est un rappel brutal. La justice peut se tromper. Et quand elle se trompe, elle détruit des vies.

Sources :

  • Chroniques criminelles (NT1/TFX) — émission consacrée à l'affaire Claude Nolibé

📰Source :youtube.com

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