LE DOSSIER

Toute la vérité sur les affaires françaises

JusticeÉpisode 10/167

Agnès Le Roux : l'amant avocat condamné sans corps, les aveux cachés d'un assassin

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-16
Illustration: Agnès Le Roux : l'amant avocat condamné sans corps, les aveux cachés d'un assassin
© YouTube

Le weekend de la Toussaint 1977

Nice, promenade des Anglais — le 4 novembre 1977, le conseil d'administration du Palais de la Méditerranée attend Agnès Le Roux. Elle ne viendra jamais. La jeune femme de 29 ans s'est volatilisée une dizaine de jours plus tôt. Personne ne l'a revue depuis le week-end de la Toussaint. Ses amies l'attendent à Paris le 2 novembre — elle ne se présente pas. « Il n'y a plus aucun signe de vie », résume le transcript de l'audience.

Agnès Le Roux est l'héritière du célèbre casino niçois, dirigé par sa mère Renée Le Roux. Son père Henry est mort. En octobre 1977, elle tente de se suicider deux fois : dans la nuit du 6 au 7, puis le 7. Les secours sont appelés. Maurice Agnelet, son amant et avocat, retarde leur arrivée. Il donne une fausse adresse. Il dit ne pas avoir les clés — il les avait (oui, vous avez bien lu). La jeune femme survit. Elle sort de l'hôpital le lendemain. Elle achète une chaîne stéréo, fait faire des lunettes neuves, demande à son coiffeur une natte pour partir en voyage. À son assureur, une carte verte pour quitter la France avec sa Land Rover. Elle prévoit l'Italie. Ou l'arrière-pays niçois.

Le 23 octobre, Agnelet affirme l'avoir vue pour la dernière fois chez elle, boulevard Carabacel. Puis plus rien.

Le 7 mars 1978, quatre mois après la disparition, la police perquisitionne l'appartement d'Agnès. Sur une table à dessin, ils trouvent un mot manuscrit : « Désolé, mon chemin est fini. Je veux que Maurice s'occupe de tout. » Pas de date. Pas de signature formelle. Les enquêteurs pensent d'abord à un suicide ou à un départ volontaire. Les papiers d'identité, les affaires de toilette, les bagages ont disparu. Le Range Rover aussi.

Maurice Agnelet rassure la famille. Il dit avoir des nouvelles d'Agnès. « C'est dans sa personnalité de partir sans donner de nouvelles », explique-t-il. Il se montre détaché. Curieusement détaché pour un amant qui sait que sa maîtresse a tenté de se tuer deux semaines plus tôt.

Le 18 septembre 1978, Agnelet est placé en garde à vue. Il réclame un cahier et un stylo. À chaque question, il demande un temps de réflexion. Parfois trente minutes. « Avez-vous un compte en Suisse ? » — trente minutes de silence, puis « non ». C'était faux.

Les policiers perquisitionnent son cabinet d'avocat — un événement rare à l'époque : perquisition chez un avocat, en présence du bâtonnier. Dans un tiroir, ils découvrent une copie du mot d'adieu d'Agnès. Le juge raconte : « Maurice Agnelet devient livide. Il s'accroche à son bureau. Il chancelle. » Le magistrat lance : « Qu'avez-vous fait du corps d'Agnès ? » Puis, étrangement, il s'arrête. Il reconvoque Agnelet pour l'après-midi. L'occasion est gâchée.

Agnelet ressort libre après douze heures d'audition. Le juge ne lui demande pas d'expliquer la copie. L'enquête piétine.

Mais les enregistrements, eux, ne mentent pas. Agnelet, archiviste compulsif, a enregistré des centaines de conversations téléphoniques. Dans l'une d'elles, il parle à Nicole, une amie d'Agnès. On l'entend dire qu'il a récupéré la lettre d'adieu dans l'appartement le 7 octobre 1977, juste après la tentative de suicide. Il l'a amputée de sa date, puis replacée dans l'appartement pour faire croire à un suicide. « Si Maurice Agnelet a placé cette lettre, c'est qu'il sait que le départ d'Agnès est définitif », tonne l'avocat général au procès de 2006.


Le pacte avec Fratoni

Agnès Le Roux voulait récupérer ses parts du casino. Sa mère refusait de les lui racheter. Le Palais de la Méditerranée perdait de l'argent — Agnès cherchait une solution. Maurice Agnelet lui présente Jean-Dominique Fratoni, propriétaire du casino Ruhl, concurrent direct de sa mère. Un pacte est signé.

Le 30 juin 1977, Agnès vote contre sa mère lors de l'assemblée générale du Palais. Elle utilise ses voix pour faire basculer le contrôle du casino à Fratoni. En échange, elle reçoit 3 millions de francs. L'argent est versé sur un compte joint en Suisse, au nom de Maurice et Agnès. Puis, en quelques semaines, le compte devient uniquement celui de Maurice. Puis les 3 millions disparaissent. Vidés en quatre mois.

« Le voilà, le mobile de l'assassinat », clame l'avocat général à Rennes en 2014. « Au moment où Agnès disparaît, Maurice Agnelet a commencé à faire migrer l'argent sur ses comptes personnels. Quatre mois plus tard, il n'y a plus un centime. Elle n'a plus accès à son argent. Cela montre bien qu'il sait qu'elle ne reviendra jamais. »

La défense rétorque : l'argent était destiné aux deux. Agnès elle-même disait que cet argent était pour eux. Pas besoin de la tuer pour l'avoir. Mais les faits sont têtus. Le compte joint devient le compte d'Agnelet seul. Les retraits se font après la disparition. Agnès n'a pas pu signer. Qui d'autre ?

Fratoni, lui, est furieux. Dans une conversation enregistrée par Agnelet lui-même, Fratoni dit : « Elle se palpe quelques briques et ensuite elle fout le camp. Nos accords tombent. Qu'est-ce qu'on va faire maintenant qu'elle a disparu ? » La piste mafieuse — Fratoni était lié au milieu niçois — est évoquée, puis écartée. La disparition d'Agnès ne profite à personne. Sauf à Maurice Agnelet.


Les annotations dans la Pléiade — les aveux secrets

Maurice Agnelet annotait ses livres comme un forcené. Les policiers ont retrouvé des œuvres de la Pléiade — notamment Le Bateau ivre de Rimbaud — avec des mentions manuscrites. « PMPV sécurité », « le bateau ivre classement dossier PMPV », « PM PV liberté ». Des sigles incompréhensibles. Mais pour l'accusation, ces annotations sont des aveux codés.

« Ce sont des aveux secrets », déclare l'avocat général. « Agnès était encombrante, devenue inutile. Un mobile triple : l'argent, la liberté, et cette maîtresse exigeante, Françoise Lauer. » Les annotations coïncident avec des dates clés : juin 1977 (le vote contre sa mère), octobre 1977 (la disparition), novembre 1977 (le conseil d'administration). « PMPV » pourrait signifier « pour mettre à prix » ou « pour meurtre par vengeance ». Personne n'a jamais décrypté avec certitude. Et pourtant, la coïncidence est troublante.

Le juge d'instruction de l'époque, en 1978, avait lui-même été frappé par ces annotations. Il les avait versées au dossier. Mais elles n'ont été exploitées que bien plus tard, lors des procès. Pour la défense, ce ne sont que des gribouillis d'un homme excentrique. « On ne condamne pas quelqu'un sur des annotations de poèmes », plaide l'avocat. Mais la cour les retient comme un faisceau d'indices.


Le fils qui accuse

Le 7 avril 2014, le procès de Rennes bascule. Le président arrive livide. Il annonce que Guillaume Agnelet, fils de Maurice, vient de déposer un procès-verbal à Chambéry. « Mon père a tué Agnès Le Roux. » C'est un séisme. Guillaume était jusqu'alors le plus ardent défenseur de son père.

À la barre, Guillaume raconte. Adolescent, son père lui aurait fait une confidence glaçante : « Tant qu'on n'aura pas le corps, je suis tranquille. Et moi je sais où il est. » Puis il évoque une discussion avec sa mère. Le crime se serait passé en Italie, dans la région de Cassino. Une balle dans la tête, peut-être pendant son sommeil. Le corps dénudé jeté dans un sous-bois. La Range Rover abandonnée sur un parking, clés sur le contact, pour être volée. Agnelet serait rentré à Nice en train.

« C'est un aveu », dit l'avocat général. « Qui sait où est le corps de la victime d'un crime, sinon le meurtrier ? » Guillaume ajoute : « Tu as de la chance, toi, de ne pas te souvenir », dit-il à son frère Thomas, qui conteste ses dires. Le président de la cour d'assises reste sans voix. « Je crois que n'importe qui aurait mis sa main à couper que Guillaume disait la vérité », commente un observateur.

La défense tente de disqualifier ce témoignage. Guillaume est fragile, il a des problèmes psychologiques. Mais le jury l'entend. Et il pèse lourd.


Trois procès, une vérité

À Nice, en 2006, le premier procès s'ouvre. L'avocat général requiert 20 ans. Mais après cinq heures de délibéré, le doute l'emporte — Maurice Agnelet est acquitté. Il pleure, il rit. Son fils Guillaume jubile. Le parquet général fait appel.

Second procès : Aix-en-Provence, automne 2007. En deux heures, la cour et les jurés condamnent Agnelet à 20 ans de prison. « C'est une justice d'exorciste », s'insurge la défense. « Il fallait que ce soit le coupable. » Agnelet saisit la Cour européenne des droits de l'homme. Elle lui donne raison : le procès n'a pas été équitable. La Cour de cassation casse la condamnation. Agnelet est libéré en attendant son troisième procès.

Troisième procès : Rennes, mars-avril 2014. Agnelet a 76 ans. Il arrive en survêtement, visage émacié, vieilli. Mais dès les débats, il redevient lui-même : provocateur, menteur, cynique. Il pleure de façon théâtrale, puis ricane. Le président maîtrise le dossier comme personne. Il exhume des pièces inédites : la chaîne stéréo d'Agnès retrouvée chez Agnelet, la carte d'assurance de la voiture, les enregistrements, les annotations. Puis le témoignage de Guillaume.

Le 11 avril 2014, après sept heures et demie de délibéré, le jury condamne Maurice Agnelet à 20 ans de réclusion criminelle pour l'assassinat d'Agnès Le Roux. Il se pourvoit en cassation. Rejeté. Depuis, il croupit en prison, en attendant une éventuelle libération conditionnelle.


L'ombre du corps — et l'absence de preuve

Pas de cadavre. Pas d'ADN. Pas de scène de crime. La justice a condamné un homme sur un faisceau d'indices : le mot d'adieu truqué, la copie dans son tiroir, les enregistrements, les comptes suisses vidés, les annotations dans la Pléiade, le faux alibi de Françoise Lauer (fourni en 1979, avoué en 2000), et le témoignage de son fils.

« Quand on ne peut pas dire où, quand, comment un crime a été commis, on ne peut pas condamner », plaide la défense. Mais la cour d'assises a estimé que la culpabilité d'Agnelet ne faisait aucun doute. « Tout ramène à lui », résume l'avocat général.

Le dossier est loin d'être clos. La famille d'Agnès attend toujours de savoir où repose son corps. Renée Le Roux, sa mère, est morte en 2018 sans avoir obtenu de réponse. Maurice Agnelet, lui, clame toujours son innocence. « Je n'ai rien à me reprocher », répète-t-il.

À suivre. La justice a tranché. Mais sans corps, sans preuve matérielle, le doute subsistera toujours. Pour les uns, Agnelet est un manipulateur qui a tué pour l'argent et la liberté. Pour les autres, il est la victime d'une machine judiciaire qui a confondu son caractère odieux avec la culpabilité.

Voilà où ça se complique. Car dans cette affaire, la vérité judiciaire n'est pas la vérité matérielle. Le corps d'Agnès Le Roux dort quelque part en Italie ou dans l'arrière-pays niçois. Et Maurice Agnelet, peut-être, le sait.

Sources : Témoignages des proches d'Agnès, enregistrements audio de Maurice Agnelet, mot d'adieu manuscrit, comptes bancaires en Suisse, dossier judiciaire, journal de GID, ouvrage de Rimbaud « Le Bateau ivre », procès-verbaux de police, témoignage de Françoise Lauer, témoignage de Guillaume Agnelet.

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

📬

Ne manquez aucun scandale

Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.

Les autres épisodes de ce dossier

Voir tout le dossier →

Épisode 10 · 2026-05-16

Agnès Le Roux : l'amant avocat condamné sans corps, les aveux cachés d'un assassin

Épisode 17 · 2026-03-31

DZ Mafia : le silence qui tue

Épisode 31 · 2026-04-07

DZ Mafia : Le sang et les écrans

Sur le même sujet