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PolitiqueÉpisode 48/92

Taubira : la loi sur l'esclavage toujours menacée par l'extrême droite

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-10
Illustration: Taubira : la loi sur l'esclavage toujours menacée par l'extrême droite
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Vierzon, 2026 : la mémoire rayée d'un trait

C'est une petite ville du Cher. Vierzon. Connue pour sa porcelaine, ses églises, Claude Nougaro. Et Aimé Césaire — immense poète de la négritude qui y a vécu. Mais depuis que la municipalité est passée sous pavillon RN, la commémoration du 10 mai a sauté (source : France 24).

Le motif officiel ? Le budget.

« Soit ce sont des ânes qui croient que pour gérer un budget, il suffit de barrer des lignes. Soit ce sont des personnes qui ont des capacités de gestion et de prospection », répond Taubira, glaciale. Cinglante. Définitive.

Un prétexte. Rien de plus.

Le maire RN de Vierzon n'assume pas. Il n'a même pas « la capacité psychologique, philosophique et politique d'assumer cette histoire », poursuit l'ancienne garde des Sceaux. Le message est clair : l'extrême droite française reste ce qu'elle a toujours été — « totalitaire », « arbitraire », indifférente au « bien-être du peuple ».

Ce n'est pas un incident isolé. C'est un signal.

18 février 1999 : le discours qui a tout changé

Retour en arrière. Nous sommes le 18 février 1999. Christiane Taubira, alors députée de Guyane, monte à la tribune de l'Assemblée nationale (source : France 24). Pas de notes. Six mois de travail, de plongée dans l'histoire violente de la traite. Elle s'est fait une double entorse en tombant dans l'escalier du métro juste avant d'arriver.

« Je monte en souffrance affective, nerveuse, physique », confie-t-elle. Mais avec la conscience de porter une « initiative extrêmement lourde ».

Son discours est un séisme. Elle parle du corps capturé, entravé, enchaîné, fouetté, mutilé, décapité, enterré vivant. Elle parle d'« abomination ».

« Il faut imaginer des individualités, des hommes, des femmes, des enfants capturés, entravés dans des cales de bateaux négriers, jetés à la mer parfois qui se jetaient à la mer par désespoir », dit-elle aujourd'hui, la voix toujours habitée.

La loi sera adoptée le 10 mai 2001. À l'unanimité. (source : RFI, Le Monde)

Les coulisses du combat : Jospin, les hauts fonctionnaires et le mot qui fâche

Unanimité ne signifie pas absence de résistance. Loin de là.

« Incontestablement, il y a eu des moments extrêmement difficiles avec les hauts fonctionnaires qui représentaient leurs ministres », raconte Taubira. Le gouvernement Jospin — pourtant une législature de gauche plurielle — a bloqué sur des mots.

Le mot « déportation » ? Problème. La mention des « puissances européennes » ? Problème majeur.

« Le gouvernement m'a répondu : “Nous, la France, ne peut pas mettre en cause ses alliés européens.” » Sauf que la réalité historique est implacable : les puissances européennes ont pratiqué la traite et l'esclavage pendant quatre siècles. Ensemble. Parfois en conflit. Mais toujours dans le crime.

Taubira a tenu bon. Elle a ouvert « grand les portes, les fenêtres, les corridors ». Elle a cité des noms, des dates, des textes juridiques. Elle a donné les noms de ceux qui ont résisté, marronné. Et de ceux qui, en Europe, ont protesté.

« Ça faisait peut-être une arrivée d'air brutale pour tout ce monde-là. »

La loi a été votée. Mais les cicatrices sont restées.

L'article 2 : la recherche et l'enseignement en première ligne

L'article 2 de la loi Taubira impose l'enseignement de cette histoire à tous les niveaux scolaires. Il prévoit aussi la recherche. Et là, le bilan est tangible.

Depuis plus de 21 ans, un prix de thèse est décerné chaque année (source : France 24). « Au moins une soixantaine de thèses », estime Taubira. L'an dernier, deux prix ont été attribués. La « Flamme de l'égalité » récompense chaque année des écoles.

« La loi a permis la relance très dynamique de la recherche », insiste-t-elle. Des étudiantes et étudiants l'avaient alertée : ils ne trouvaient pas de directeurs de thèse sur ces sujets. Aujourd'hui, ils existent.

Mais tout n'est pas réglé. « Il faut voir l'état des manuels scolaires », prévient Taubira. La recherche fournit du matériau. Mais l'actualisation des programmes reste un combat. Le terrain est miné.

Sarkozy, Macron : les présidents qui ont esquivé

Les résistances ne viennent pas que de l'extrême droite. Elles viennent aussi du sommet de l'État.

« Le président Sarkozy pendant deux années s'est affranchi de présider la cérémonie. Il s'est fait remplacer par le Premier ministre. Monsieur Macron l'a fait également une année, c'est madame Borne qui a présidé la cérémonie. »

Deux présidents. Deux esquives.

Taubira parle de « va-et-vient », d'« obstructions ». Pas de gros mots. Juste des faits. Le président de la République — garant de l'unité nationale — ne juge pas utile d'être présent pour honorer la mémoire de millions d'esclaves. Il envoie son Premier ministre.

« C'est un sujet majeur. Il convoque des choses terribles. »

Quatre siècles de violence. Une remodélisation du monde sur trois continents. La contradiction centrale du siècle des Lumières : la décennie où le trafic négrier a été le plus élevé coïncide avec l'apogée philosophique des Lumières.

« Les doctrines racialistes et racistes sont contemporaines des Lumières. »

Les dirigeants de bonne foi doivent « se débrouiller avec ces contradictions ». Les autres — ceux qui s'accrochent à la nostalgie d'un « continent qui s'est proclamé éclaireur du monde » — refusent d'affronter leur propre histoire.

Attaques racistes : le même poison, les mêmes cibles

« J'avais moi-même été confrontée à des attaques. » Christiane Taubira ne découvre pas le racisme. Elle connaît. Elle sait qu'Aimé Césaire, dans les années 1940, a été traité de « singe ».

Alors quand elle voit ce qui arrive au maire de Saint-Denis, Bali Bagayoko, elle ne feint pas la surprise. Des élus de la République, ciblés par des attaques racistes d'une violence inouïe. Le Dossier a déjà enquêté sur cette affaire : une intox raciste orchestrée par l'extrême droite.

« Ça fait des générations que ce sont des singes », résume Taubira, amère.

Pourquoi cette haine ? Pourquoi cette terreur à voir des personnes non blanches briller ?

« Ces personnes sont enfermées dans des schémas », analyse-t-elle. « Le blanc est un concept d'une idéologie de domination. » Un concept qui enferme aussi ceux qui s'en réclament. Les blancs « n'existent pas non plus » en tant que catégorie homogène.

« L'humanité est diverse », conclut-elle.

L'intelligence finira par l'emporter

Christiane Taubira n'est pas désespérée. Elle voit la jeune génération venir. Elle voit des personnes capables de mener ces batailles.

« Je sais que l'intelligence finit toujours par l'emporter sur la bêtise crasse. »

C'est son mot de la fin.

Mais en attendant, la bêtise crasse a annulé une commémoration à Vierzon. Elle a empêché des enfants d'apprendre leur histoire. Elle a fait reculer la mémoire d'un cran.

La loi Taubira a 25 ans. Elle est toujours debout. Mais elle est attaquée de toutes parts — par l'extrême droite, par les présidents qui esquivent, par les hauts fonctionnaires qui bloquent, par les nostalgiques d'un monde qui n'aurait jamais dû exister.

La question est simple : jusqu'où laisserons-nous grignoter notre mémoire ?

Sources

  • France 24 — Interview de Christiane Taubira (2026)
  • France Télévisions — Documentaire sur la loi Taubira
  • La Croix — Article sur la revendication de Serge Letchimy (8 mai 2026)
  • Le Monde — Historique de la loi du 10 mai 2001
  • RFI — 25 ans de la loi Taubira
  • Mediapart — Attentes autour des 25 ans de la loi
  • Archives de l'Assemblée nationale — Discours du 18 février 1999

📰Source :youtube.com

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