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SociétéÉpisode 55/86

Ernotte a sacrifié Slash pour apaiser Bolloré et le RN

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-25
Illustration: Ernotte a sacrifié Slash pour apaiser Bolloré et le RN
© YouTube

30 000 signatures qui ont fait vaciller la maison

Retenez ce détail — en 2022, pendant la présidentielle, une pétition est lancée. Pas par un collectif citoyen, non. Par un mystérieux chargé de mission au MEDEF. Le texte est simple : « Vous saviez que votre argent finance un média public ouvertement idéologique et militant ? » Accusation : manque de neutralité, « wokisme », partialité. Résultat : 30 000 signataires. Un score minuscule en comparaison des 4 milliards d’euros que l’État verse chaque année à France Télévisions et Radio France. (Oui, vous avez bien lu.)

Pourtant, ces 30 000 signatures ont un effet dévastateur.

« Ça a été le jour et la nuit », raconte une ancienne de la rédaction de Slash. « La hiérarchie de France Télé, qui jusqu’ici nous laissait faire ce qu’on voulait quasiment, a commencé à vraiment mettre son nez dans ce qu’on faisait. À partir de là, il a fallu qu’on envoie tout ce qu’on faisait au service déontologique pour qu’il valide. C’est allé très très loin. On s’en est jamais remis. »

La pétition n’est pas un accident — elle est le fruit d’une campagne orchestrée. La galaxie médiatique de Vincent Bolloré — CNews, Europe 1, le JDD — a boosté les idées réactionnaires pendant des mois. Slash, média numérique de France Télévisions lancé en 2018 pour capter les 18-25 ans, était dans le viseur. Pourquoi ? Parce qu’il osait parler d’écologie, de minorités de genre, de violences policières. En 2020, Slash avait même promu le travail du photographe marocain Elias Grieb : une série de portraits de jeunes victimes de violences policières, avec les bénéfices reversés au comité Justice pour Adama Traoré — ce jeune franco-malien tué par des gendarmes à Beaumont-sur-Oise en 2016.

Pendant quatre ans, Slash était passé sous les radars — jusqu’en 2022. Là, l’extrême droite et Bolloré ont décidé d’en faire un symbole. Résultat ? La direction a plié.

Alexandre Dureux, le fossoyeur venu de TF1

Janvier 2024. Delphine Ernotte missionne un homme de confiance pour « remettre de l’ordre » dans la rédaction de Slash. Son nom : Alexandre Dureux — ancien cadre marketing du groupe TF1. Son objectif : dépolitiser le média.

Un ex-cadre de Slash accepte de témoigner. Les mots sont précis, les faits vérifiés. « Quand je suis arrivé à Slash, Alexandre Dureux m’a dit qu’il fallait qu’on arrête de parler des sujets de lutte de genre, LGBT ou d’antiracisme. Il m’a dit qu’il fallait qu’on aille sur une ligne édito plus ouverte, plus positive, et donc d’intégrer des nouvelles thématiques : sport, culture, musique, cinéma, littérature, et de mettre de l’humour aussi. Mais il fallait qu’on arrête de parler des sujets politiques. »

Problème : la rédaction ne veut pas de ce virage. Les journalistes continuent de proposer des sujets alignés sur l’ancienne ligne éditoriale — celle qui avait fait le succès de Slash auprès des jeunes. Dureux bloque tout.

Exemple : après le 7 octobre, c’était impossible de placer un sujet sur la Palestine. Dureux disait que c’était pas assez positif, que c’était trop politique, ou alors que de toute façon c’était à France 2 de s’en occuper. On a pu parler une fois de la Palestine, et on ne pouvait pas mentionner le terme Israël.

Le 7 octobre 2023. L’attaque du Hamas contre Israël a fait 1 200 morts. La riposte israélienne à Gaza — 15 000 enfants morts selon l’ONU début 2025 — est un sujet brûlant. Pourtant, à France Télévisions, on ne peut pas en parler. Pas dans le média jeunesse, en tout cas. Trop politique. Trop risqué.

La réunion de juin 2025 : l’enregistrement qui accable

Off Investigation a réussi à se procurer un enregistrement de la réunion fatidique de juin 2025. Les faits sont établis. Voilà les paroles.

Alexandre Dureux prend la parole : « Déjà, je tiens à vous remercier collectivement et individuellement pour tout le travail effectué. Moi, de ce que je vois depuis 18 mois, et puis pour celles et ceux qui sont là depuis plus longtemps, pour tout ce que vous avez apporté à Slash et à France TV. »

La pommade. Puis le couperet.

« Sachez que c’est construit sur une proposition qui correspondait aussi à l’état d’esprit il y a quelques années, avec une position beaucoup plus affirmée, voir parfois très engagée, voire militante sur certains sujets. On a essayé au fil du temps de changer un peu le positionnement, et là il y a une volonté globale de marquer non pas une rupture mais une étape, de passer à autre chose. »

Passer à autre chose — la formule est choisie avec soin. Pas de « licenciement », pas de « suppression de postes ». Juste une « étape ».

Une étape qui met fin à quatre ans de travail éditorial, qui jette à la rue une équipe entière, qui anéantit le seul média public capable de parler aux 18-25 ans sans filtre.

« Ça a amené collectivement à prendre cette décision. Une décision qui a pas été simple. »

Les employés sortent de la réunion en pleurs. Certains n’y croient pas. D’autres, plus lucides, comprennent immédiatement : ils ont été sacrifiés sur l’autel de la « paix sociale » avec l’extrême droite.

Le grand chassé-croisé : CNews débarque à France Télé

Qui remplace l’équipe de Slash ? Devinez. Les équipes de Renault, Levan, Kim. Au menu : une offre aseptisée, sans politique, avec beaucoup de sport, de culture, et les « belles histoires » de l’influenceur patriote Thibo Inshape. Plus aucun risque de déranger le pouvoir ou ses alliés.

Ce n’est pas un cas isolé. C’est une stratégie.

Fin 2024, Delphine Ernotte qualifie Cyril Hanouna — l’homme de Bolloré, celui qui crache à longueur d’antenne sur le service public — d’« immense talent ». Fin octobre 2025 (les sources divergent sur la date exacte, mais les faits sont vérifiés), Jordan Bardella, le chef du Rassemblement national qui réclame la privatisation de l’audiovisuel public, est invité au JT de 20h de France 2 pour parler de son livre. Un livre édité chez… Bolloré.

Et sur franceinfo, la chaîne d’info en continu du service public recrute désormais des chroniqueurs de CNews. Nathan Devers, Paul Melin. Pour parler de quoi ? De « politique migratoire ferme », bien sûr. « Les Français, ils veulent qu’à un moment donné il y ait une politique migratoire ferme », lance Nathan Devers à l’antenne. Du Bolloré bas de gamme, version service public.

Caroline Mecari, avocate marquée à gauche, résume : « Le service public a peur de perdre ses parts de marché. Donc au lieu de cultiver leur différence, leur qualité — parce qu’il y a vraiment de grandes qualités dans les émissions du service public —, ils vont sur le terrain de ces chaînes de propagande et ils font comme ces chaînes de propagande. Ce sont des valets et des courtisans qui sentent venir le pouvoir de l’extrême droite. Ils sont déjà prêts. Ils sont déjà couchés. »

Delphine Ernotte, la présidente qui a choisi son camp

Pourquoi Delphine Ernotte a-t-elle cédé ? La réponse est dans son parcours. Nommée en 2015 par François Hollande, elle a passé dix ans à la tête de France Télévisions. Dix ans à naviguer entre les pressions politiques, les coupes budgétaires, les attaques de l’extrême droite. Dix ans à « ménager tout le monde », selon les mots d’un journaliste du Canard Enchaîné.

« De la privatisation du service public, ça ne la dérange pas au fond. Demain, elle repartira dans le privé, elle refera sa vie. Tout ce qui l’intéresse maintenant, c’est d’organiser sa sortie. C’est franchement pas des gens qui ont un attachement particulier au service public. Ernotte, elle a été piétinée pendant des années. Elle n’a jamais fait rempart de son corps. Elle n’a jamais pris la parole à la télé pour se mettre à hurler. Vu ce qu’on faisait à son groupe public, elle a accepté des tas et des tas de choses. Et en échange de ça, elle est toujours là. »

Les documents en attestent : depuis 2022, la direction de France Télévisions a multiplié les signes d’apaisement envers l’extrême droite. Invitation de Bardella au 20h, recrutement de chroniqueurs de CNews, démantèlement de Slash. Chaque geste est un pas de plus vers la normalisation de l’extrême droite dans le paysage médiatique public.

Et demain ? Si la privatisation du service public est actée, Ernotte restera. « On lui dira : “Madame, vous restez PDG de France Télé avec un salaire trois fois plus important”. Elle va pas partir. Elle va pas dire : “Non, moi le service public a été piétiné, je préfère m’en aller.” Elle est faite comme Macron. »

La menace trumpiste plane sur l’audiovisuel public

Cette dérive française n’est pas un cas isolé. Partout où l’extrême droite prend le pouvoir — Italie avec Giorgia Meloni, Hongrie avec Viktor Orbán —, la télévision publique est transformée en instrument de propagande. Et les États-Unis de Donald Trump donnent le ton.

En 2025, Steve Bannon, ancien conseiller de Trump, mettait en garde les progressistes européens : « Autour de Trump, il n’y a que des guerriers. On a peur de personne et rien ne nous arrêtera. On sait bien que vous autres n’êtes qu’une bande de lopettes, et on vous fera plier vous aussi. À la télé publique, parce qu’au fond vous ne croyez même pas ce que vous faites. Vous plierez comme les cabinets d’avocats, les universités, les médias, toutes ces institutions. Vous plierez parce que nous, on ne lâchera rien. Jamais. »

Bannon a raison sur un point : la direction de France Télévisions ne croit pas à sa mission — elle plie, elle cède, elle licencie ses équipes les plus engagées pour ne pas déplaire à ceux qui veulent la détruire.

Le village gaulois de l’audiovisuel public se laissera-t-il balayer par cette offensive ? La question est posée. La réponse sera donnée en 2027, lors de la prochaine élection présidentielle. D’ici là, Slash n’est plus qu’un souvenir. Quant à France Télévisions, un bateau ivre sans cap ni ambition éditoriale.

Sources

  • Off Investigation, enquête sur le démantèlement de Slash, 2025.
  • Le Canard Enchaîné, articles sur la gestion de France Télévisions par Delphine Ernotte, 2024-2025.
  • Témoignages d’anciens cadres de Slash recueillis par Off Investigation.
  • Enregistrement audio de la réunion de juin 2025 entre Alexandre Dureux, Jean-François Peralta et l’équipe de Slash.
  • Déclarations publiques de Jordan Bardella, Cyril Hanouna, Nathan Devers et Caroline Mecari.
  • Rapports de l’ONU sur la situation à Gaza, 2025.

📰Source :youtube.com

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