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PolitiqueÉpisode 52/81

Bolloré : mainmise sur le cinéma, menaces et autocensure – l’enquête qui dérange

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-20
Illustration: Bolloré : mainmise sur le cinéma, menaces et autocensure – l’enquête qui dérange
© YouTube

“On ne financera plus vos films.” Maxime Saada, président de Canal+, lâche ça en mai 2025. La cible : les 600 signataires d’une tribune contre le rachat d’UGC par Vincent Bolloré. Aujourd’hui, ils sont 2000. Au Festival de Cannes 2025, les logos Canal+ se font huer. Les pros du cinéma français ont peur. Peur de perdre leur financement. Peur de parler. Peur de l’autocensure.

L’empire qui étouffe la création

Vincent Bolloré commence par Canal+ en 2016. Il en fait la première pierre de son édifice médiatique. Aujourd’hui, il possède Fayard, Grasset, Le Livre de Poche, Europe 1, le JDD, CNews, C8, Gameloft, l’Olympia, Universal Music — et il vise 100 % d’UGC d’ici 2028. UGC, c’est la deuxième plus grande chaîne de cinémas en France. Bolloré contrôle déjà la production via Canal+, qui finance un film français sur deux. Avec la distribution en salles, il verrouille la boucle.

Concentration absolue. Un seul milliardaire peut décider ce que vous verrez sur grand écran, dans les librairies, à la radio, à la télévision. Sur le papier, c’est un monopole de fait sur l’imaginaire collectif. Les faits le confirment : selon l’enquête de Mediapart, Bolloré exerce un droit de regard sur tout projet de film dépassant un million d’euros. Un simple veto suffit pour tuer un scénario.

Mais ce n’est pas tout. De Fayard, Bolloré a fait une machine à éditer l’extrême droite. Jordan Bardella, Éric Zemmour, Marine Maréchal y publient leurs livres. Chez Grasset, il limoge son directeur emblématique, Olivier Nora, en 2025, sans préavis. Conséquence : 115 auteurs — dont Frédéric Beigbeder et Bernard-Henri Lévy — quittent la maison. Une fronde historique dans l’édition française.

“Vous mordez la main qui vous nourrit” — la menace directe

Maxime Saada n’a pas mâché ses mots. En mai 2025, il prévient les signataires de la tribune : “Canal+ ne financera plus vos projets.” Traduction : vous critiquez Bolloré, vous perdez votre gagne-pain. Une menace claire, sans équivoque. Dans le milieu, c’est une onde de choc.

Le réalisateur Arthur Harari — scénariste d’Anatomie d’une chute — répond publiquement sur l’émission Parole d’honneur. Il reconnaît avoir signé, mais avec des réserves. Il tente de séparer “le groupe Canal+ de son propriétaire” et salue le travail des équipes. Sa gêne est palpable. Des observateurs le décrivent comme “terrorisé”. Un aveu de faiblesse. Il en dit long sur le climat de peur.

De son côté, David Lisnard, maire de Cannes et figure libérale, n’hésite pas à tacler les cinéastes : “Vous mordez la main qui vous nourrit.” Une déclaration violente. Filmée. Elle circule sur les réseaux. Lisnard, pourtant élu de terrain, choisit le camp du milliardaire.

La ministre de la Culture, Catherine Pégard, embraye. Devant l’Assemblée nationale, elle défend Canal+ et juge la tribune “disproportionnée”. Les syndicats du cinéma sont choqués. Comment la ministre censée protéger la création prend-elle le parti d’un actionnaire unique ?

Cannes 2025 : le festival de l’autocensure

Le Festival de Cannes 2025 se déroule sous tension. Les logos Canal+ sont hués lors de plusieurs projections. Les conférences de presse ? Marquées par des consignes : ne pas faire de politique. Les attachés de presse recommandent aux équipes des films de “rester neutres”.

Pourquoi ? Parce que Canal+ finance la majorité des films présentés. Parce que Bolloré est partout. Un simple mot de travers, et le prochain projet peut être saboté.

Les témoignages se multiplient. Des techniciens, des réalisateurs, des acteurs refusent de parler à visage découvert. “J’ai besoin de travailler,” glisse une chef-opératrice. “Si je critique Bolloré, je perds ma prochaine mission.” Le blacklistage n’est pas une hypothèse. C’est une pratique déjà rodée chez CNews, au JDD, à Europe 1 : dès qu’une rédaction résiste, elle est décapitée.

L’exemple du JDD est édifiant. Après la nomination d’un directeur d’extrême droite en 2024, une grève historique éclate. Les journalistes sont remplacés par des éléments proches de l’idéologie bolloréenne. Le journal perd sa crédibilité. Mais Bolloré s’en moque : ce qu’il veut, c’est contrôler les récits. Voilà.

Le RN, allié de la mainmise

Le Rassemblement national n’est pas en reste. Jordan Bardella propose la privatisation de l’audiovisuel public et la suppression du CNC. Concrètement, cela signifierait la mort du principal contre-pouvoir au monopole de Bolloré. Le CNC, c’est 300 millions d’euros de soutien au cinéma chaque année. Sans lui, les films indépendants perdent leur bouée. Canal+ deviendrait le seul guichet.

Ana Mouglalis, dans L’Humanité, rappelle une évidence : le Festival de Cannes a été créé en 1946 pour résister à la propagande fasciste. Aujourd’hui, il subit l’inverse — une propagande discrète, molle, celle de l’argent qui verrouille les bouches.

Le cinéaste Cyprien (envoyé spécial) dénonce sur X.com l’attitude de certains acteurs. Gilles Lellouche, interrogé par Parole d’honneur sur le RN, refuse de répondre : “C’est trop orienté.” Le réalisateur de son film tente même de faire de Jean Moulin une figure centriste, niant l’alliance des communistes et des gaullistes. Un révisionnisme historique qui sert le discours du RN.

Une résistance qui s’organise — mais jusqu’où ?

2000 signatures, du jamais-vu. Les cinéastes dépassent leurs clivages. Des voix mainstream, peu politisées, rejoignent les militants antifascistes. David Dufren, interrogé par Mediapart, y voit un espoir : “L’extrême droite se croit si puissante qu’elle se grille toute seule.”

Le film Notre salut d’Emmanuel Marc, encore sous embargo, dénonce cette emprise. Mais qui le distribuera ? UGC est en train de tomber sous la coupe de Bolloré. Les salles lui appartiennent déjà, ou presque.

La question antitrust est posée. Des syndicats réclament une loi sur la concentration des médias. Mais avec Catherine Pégard au ministère, qui défend Canal+, le Parlement écoutera-t-il ? Et si le RN arrive au pouvoir en 2027, le CNC disparaîtra. Ce sera alors la mainmise absolue.

Une question reste : jusqu’où iront les artistes ? Arthur Harari lui-même hésite. Il signe, puis se repent. Il nomme le danger, mais refuse d’assimiler Canal+ à Bolloré. Un équilibre impossible. La peur est là. Réelle. Paralysante.

L’enquête continue

Les faits sont là. Bolloré possède les médias, l’édition, les jeux vidéo, la radio, la musique, les salles de spectacle — et bientôt les salles de cinéma. Il finance la moitié du cinéma français et menace de blacklister ceux qui le critiquent. Le gouvernement, censé protéger la création, défend l’accapareur.

Le Festival de Cannes, symbole de liberté, vit sous le régime de l’autocensure. Les professionnels du cinéma se taisent par peur de perdre leur travail. Les signatures de tribunes sont un appel, mais le système reste verrouillé. (Oui, vous avez bien lu.)

Des solutions existent : lois antitrust, renforcement du CNC, financements publics directs pour les films indépendants. Mais qui les portera ? Pas Catherine Pégard. Pas David Lisnard. Pas le RN, qui veut liquider l’audiovisuel public.

L’enquête continue. Les masques tombent. Le cinéma français est à un tournant. Soit il résiste, soit il devient un appendice de la machine idéologique de Bolloré.

Sources

  • Mediapart — enquête sur le droit de regard de Bolloré sur les films de plus d’un million d’euros.
  • Tribunes des cinéastes (Libération, L'Opinion) — 600 puis 2000 signataires.
  • Parole d'honneur (émission) — interview d’Arthur Harari et extrait de Gilles Lellouche.
  • Déclaration de Maxime Saada (mai 2025) — menace de blacklistage.
  • Discours de Catherine Pégard à l’Assemblée nationale — défense de Canal+.
  • Propos de David Lisnard (vidéo, mai 2025) — “mordre la main qui vous nourrit”.
  • Humanité — tribune d’Ana Mouglalis.
  • C. Fillard, Le Figaro, L’Opinion (éditorial de Nicolas Betou).
  • Extrait vidéo de David Lisnard.
  • Réseaux sociaux (X.com) — témoignages de Cyprien et autres.
  • Les précédents épisodes du dossier ‘La France à l’heure de la bascule fasciste’.

📰Source :youtube.com

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