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France Télévisions recrute Eugénie Bastier : le double jeu de Delphine Ernotte

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-17
Illustration: France Télévisions recrute Eugénie Bastier : le double jeu de Delphine Ernotte
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Delphine Ernotte jure que France Télévisions ne fait pas le même métier que CNews. Pourtant, elle vient d'embaucher Eugénie Bastier, figure de CNews et du Figaro, pour animer L'Heure de Vérité. La polémiste assume : « informer pour informer, ça n'a pas d'intérêt ». Et son mariage avec Renaud Camus, père du Grand Remplacement, n'a pas empêché son recrutement.

Vous restez sur France Info ?

« Vous restez sur France Info. » Le présentateur se reprend. Il voulait dire CNews. La gêne est palpable. Le lapsus en dit long. À force d'installer d'anciennes figures de CNews sur le service public, à force de reprendre les thématiques des médias Bolloré, on finit par s'y perdre. France Info n'est pas CNews — pas encore. Mais la question se pose : est-ce que l'audiovisuel public glisse à droite toute ? Ce n'est pas une coïncidence, c'est un mouvement de fond. Et le recrutement d'Eugénie Bastier pour le reboot de L'Heure de Vérité sur France 2 en est la preuve la plus éclatante.

L'émission historique revient à la rentrée prochaine, pour la campagne présidentielle de 2027. Aux côtés de Benjamin Duhamel et Marc-Olivier Fogiel, sous la direction de Caroline Roux, Bastier interrogera les candidats. Du vieux avec des noms bien connus — et très marqués à droite.

Delphine Ernotte, la patronne de France Télévisions, n'a pourtant jamais caché sa ligne. « Je considère que CNews est une chaîne d'opinion, a-t-elle déclaré devant les sénateurs. Nous ne faisons pas le même métier. Nous avons une obligation d'impartialité, c'est une règle cardinale. » Pourtant, la même Ernotte vient d'offrir une tribune à l'une des figures les plus identifiées de cette chaîne d'opinion. Eugénie Bastier n'est pas une journaliste lambda. Elle est une voix de la droite identitaire, conservatrice, assumée. Et pourtant.

« Informer pour informer, ça n'a pas d'intérêt »

La phrase est d'Eugénie Bastier elle-même. 2016. Elle expliquait pourquoi elle était devenue journaliste : « C'est pas juste pour informer les gens. Informer pour informer, je trouve que ça n'a pas d'intérêt. » (Oui, vous avez bien lu.) Les archives sont là.

Depuis, Figaro, CNews, plateaux télé, livres. Son profil est clair : ultra-conservatrice, identitaire, proche des thèses du Grand Remplacement. Quand la société des journalistes de France Télévisions l'a qualifiée de « polémiste », elle s'est dite « blessée », « meurtrie ». « Ça fait 10 ans que je travaille au Figaro, j'ai écrit des centaines d'articles », s'est-elle défendue. Mais les faits parlent. En novembre 2024, sur le plateau de Question politique, une journaliste de France Télévisions interroge Manuel Bompard. Elle avance des affirmations erronées sur Zoran Mamdani, le nouveau maire de New York. Elle parle de « mondialisait l'intifada », de levée de fonds pour l'UNRWA. Bompard la reprend vertement : « Vous êtes là pour informer les gens, pas les désinformer. »

Résultat ? L'Arcom met en demeure France Télévisions et Radio France. Le comité d'éthique de France Télé, lui, reste muet. Aucun avis rendu. Rien.

C'est dans ce contexte qu'on annonce l'arrivée de Bastier. Une journaliste qui a déformé les propos de sa future patronne — Delphine Ernotte — pour l'accuser de « racisme antiblanc ». Ernotte avait dit vouloir plus de mixité sur les plateaux : « On a une télévision d'hommes blancs de plus de 50 ans, il faut que ça change. » Bastier a traduit : « C'est une parole officielle qui cible une couleur de peau. » Voilà. Un mensonge.

Les contradictions de Delphine Ernotte

Delphine Ernotte joue un double jeu. D'un côté, elle défend le service public avec vigueur. Elle a pris ses distances avec la commission d'enquête parlementaire menée par Charles Alloncle, un député proche du RN. Elle a dénoncé « une offensive politique contre l'audiovisuel public ». De l'autre, elle recrute une polémiste qui a passé des années à critiquer ce même service public. La méthode ? Bastier cite une étude de l'Institut Thomas More. Selon elle, 50 % des intervenants de l'audiovisuel public seraient neutres, mais les 50 % restants seraient composés de 25 % de gauche, 21 % de centre et seulement 4 % de droite. Problème : l'étude a utilisé une intelligence artificielle pour classer les contenus. Résultat : les bulletins météo ont été classés à gauche parce qu'ils mentionnent le réchauffement climatique. Même Grok, l'IA de X, le reconnaît : « Le rapport est orienté. Les biais sont significatifs. » Une chronique de Charline Vanhoenacker a obtenu un bon score de bienveillance envers Raphaël Glucksmann… alors que c'était une blague ironique. L'étude est un chiffon de papier. Mais Bastier l'a brandie comme une preuve.

Et ce n'est pas tout. En 2020, sur BFM, elle interviewe Jean-Luc Mélenchon. Questions sur l'islam, le voile, l'islamophobie. Encore et encore. « Arrêtez, arrêtez, c'est pas des procédés acceptables », lui rétorque Mélenchon. L'entretien est répétitif, obsessionnel. À croire que Bastier n'avait qu'un seul sujet en tête. Alors, qui va l'équilibrer sur France 2 ? Aucune voix de la gauche de rupture n'est annoncée pour L'Heure de Vérité. Le plateau penche déjà à droite. Et Bastier y sera en position de force.

Proximité avec Renaud Camus : l'angle mort

La direction de France Télévisions a négligé un détail. Eugénie Bastier entretient une relation personnelle avec Renaud Camus. L'écrivain est l'inventeur de la théorie du Grand Remplacement — cette idée complotiste et raciste selon laquelle les populations européennes seraient délibérément remplacées par des populations immigrées. Cette théorie a inspiré l'auteur de l'attentat de Christchurch en 2019. 51 morts. Le tueur avait intitulé son manifeste « Le Grand Remplacement ». Camus a condamné l'attentat, mais la filiation intellectuelle est documentée.

Selon un livre enquête consacré à Camus, Bastier lui a rendu visite à plusieurs reprises. Elle a tenté de lui obtenir une grande interview au Figaro. Et surtout — elle l'a invité à son mariage. L'invité à son mariage n'est pas une simple curiosité intellectuelle. C'est une proximité assumée. Pour une journaliste qui doit interroger les candidats à la présidentielle au nom de l'impartialité du service public, ce lien est un problème. Un problème que Delphine Ernotte a choisi d'ignorer.

Service public en danger : une dérive assumée ?

Alors, à quoi joue Delphine Ernotte ? La question mérite d'être posée. Car les signaux sont contradictoires. Elle résiste aux attaques du RN, elle défend ses équipes. Mais en recrutant Bastier, elle donne un gage à la droite dure. Ce n'est pas la première fois. Il y a dix ans, Bastier avait déjà été chroniqueuse dans Actuality sur France 2. À l'époque, le sujet était vite retombé. L'émission était moins exposée. Mais L'Heure de Vérité pendant une campagne présidentielle, c'est une autre dimension.

« Notre vocation n'est pas de diffuser des opinions, a répété Ernotte devant les sénateurs. L'information n'est pas une opinion. Nous avons une obligation d'impartialité. C'est une règle cardinale à laquelle nous ne dérogerons jamais. » Soit ces phrases engagent France Télévisions, soit elles ne valent rien. Et le recrutement d'Eugénie Bastier les vide de leur sens. Il ne s'agit pas d'interdire à Bastier d'exercer son métier. Elle peut écrire, chroniquer, débattre partout. La question est ailleurs. Elle porte sur ce que le service public est prêt à céder pour se protéger des attaques. Sur la différence entre résister à la droitisation du débat public — et y participer pleinement.

En recrutant une polémiste qui assume ne pas croire à l'information pour l'information, qui déforme les propos de sa patronne, qui brandit des études bidon, et qui invite chez elle l'inventeur du Grand Remplacement, France Télévisions envoie un signal clair. Le service public n'est plus un rempart. Il est en train de devenir une succursale.

Sources

  • Transcript de l'émission « La VAR politique » (Le Média) – mai 2026
  • Déclarations de Delphine Ernotte devant la commission sénatoriale – 2024
  • Étude de l'Institut Thomas More sur l'audiovisuel public – 2023
  • Mise en demeure de l'Arcom à France Télévisions – novembre 2024
  • Livre enquête sur Renaud Camus (auteurs anonymes) – 2021
  • Interviews d'Eugénie Bastier (BFM, Figaro, CNews) – 2016-2025

📰Source :youtube.com

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