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PolitiqueÉpisode 2/1

Loi Taubira, 25 ans de trahison : la France s'abstient, les Outre-mer crèvent

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-11
Illustration: Loi Taubira, 25 ans de trahison : la France s'abstient, les Outre-mer crèvent
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Le crime reconnu, les réparations enterrées

Trois ans de bataille parlementaire. Quarante mille manifestants dans les rues de Paris le 23 mai 1998. Un discours-fleuve de Christiane Taubira à l'Assemblée haïtienne en février 1999. Et le 10 mai 2001, le Sénat vote.

À l'unanimité.

La France reconnaît « la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et dans les Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes, comme crime contre l'humanité. »

Un texte historique. Mais un texte amputé.

L'amendement sur les réparations ? Rejeté. Enterré. Écarté dès le départ pour obtenir l'unanimité. « La réparation faisait l'objet d'un amendement. Il a été rejeté par les parlementaires », rappelle le transcript de la cérémonie. « Pour certains, la loi est incomplète. Tout crime contre l'humanité mérite d'être réparé. »

Christiane Taubira elle-même l'a dit : « Plusieurs fois, je me suis dit, je me suis parlé à moi-même en me disant : personne ne t'a chargé de rien, personne ne t'a demandé de faire ça. Tu le fais, ça n'est pas une cause personnelle. »

Elle a imposé sa loi. Mais elle n'a pas imposé les réparations.

L'abstention de la honte

Mars 2026. Les Nations unies mettent aux voix une résolution. Elle qualifie l'esclavage de crime contre l'humanité. Elle appelle à des réparations.

La France s'abstient.

Pas un non. Pas un oui. Une abstention. Un silence diplomatique assourdissant.

Vingt-cinq ans après avoir été le premier pays à reconnaître le crime, la France refuse de soutenir un texte qui en tire les conséquences. Pourquoi ? Qui a signé cet ordre d'abstention ? Le Quai d'Orsay ? Matignon ? L'Élysée ?

Les détails restent flous. Mais le signal est clair : la République peut reconnaître le crime. Pas le réparer.

Jean-Marc Ayrault, ancien Premier ministre et président de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage, a pourtant appelé à des réparations « symboliques, politiques, morales et culturelles ». Gérard Larcher, président du Sénat, a renchéri. Mais à l'ONU, la France a choisi le silence.

Les mots sont là. Les actes, non.

Les Outre-mer, les « miettes » de la République

Catherine Conconne, sénatrice de Martinique, ne mâche pas ses mots. « Nous, parlementaires, on sait ce que c'est que d'arracher quelques miettes pour établir les équités, pour établir de l'égalité et donner des moyens puissants à nos pays. »

Des miettes. C'est le terme qu'elle emploie.

« Il faut plus que ce soit des miettes. Il faut que ce soit légitime, que ce soit fluide, que ce soit nécessaire et que la République reconnaisse que nous avons des pays qui ont été meurtris, qui ont un passé douloureux. »

Les Outre-mer sont les territoires les plus pauvres de la République. Chômage massif. Logement insalubre. Espérance de vie inférieure. Accès aux soins réduit. Et la sénatrice le dit : « Il y a encore énormément d'inégalité, de souffrance et de désordre systémique dans nos pays. »

Elle ne parle pas de chèque. Elle parle de justice. « La réparation, elle n'est pas pécuniaire au sens où certains l'entendent. Ce crime est irréparable, mais il doit porter des ambitions extrêmement fortes et ne pas nous laisser simplement à la queue d'un train qui a pris un élan. »

Sébastien Lecornu, Premier ministre, a reconnu dans son discours que « le racisme et les inégalités n'ont pas disparu ». Pas de plan. Pas de budget. Pas de calendrier. Des mots.

La guerre des dates, symptôme d'une mémoire non réconciliée

10 mai ou 23 mai ? 27 avril ou 22 mai ? La question des dates de commémoration divise les communautés. Et elle révèle un malaise plus profond.

Le 10 mai a été choisi parce que c'est la date du vote au Sénat. Une date métropolitaine. Une date politique. Pas une date de libération.

Les territoires d'Outre-mer ont leurs propres dates : le 22 mai en Martinique (soulèvement des esclaves), le 27 mai en Guadeloupe (abolition effective), le 10 juin en Guyane, le 20 décembre à La Réunion. Chaque abolition s'est faite à des moments différents, parfois imposée par les révoltes, parfois retardée par les colons.

Emmanuel Gordien, président du CM 98 (Comité Marche 98), défend le 23 mai. C'est la date de la grande marche de 1998. Quarante mille personnes. « Ce mouvement doit être respecté dans sa dimension totale symbolique », dit-il.

Myriam Cottias, historienne, défend le 10 mai comme date « nationale, qui rend compte de l'histoire de l'abolition, qui rend hommage aux révoltes d'esclavisés ». Mais elle reconnaît le débat.

« C'est pas des désaccords, c'est la manière d'où on part pour regarder l'histoire », tranche Pascal Blanchard, historien. « On peut avoir une histoire commune et des mémoires différentes. Dans une démocratie, on peut accepter cette idée. »

Mais cette diversité mémorielle, la France peine à l'incarner.

Le M de la fraternité : symbole ou alibi ?

Le 18 avril 2026, un monument de 18 mètres de haut a été inauguré à Nantes. Le « M de la fraternité ». Imaginé par Dieu Donné Boutain, descendant d'esclave, et Pierre Guillon de Princé, héritier d'une famille d'armateurs négriers.

Un geste fort. Un symbole rare. L'héritier des bourreaux tend la main aux descendants des victimes. Des excuses ont été présentées.

« C'est fort », commente Pascal Blanchard. « Ça veut dire que dans le présent certains peuvent concevoir qu'ils ont une responsabilité au regard de l'histoire de leurs aînés. »

Mais est-ce suffisant ? Un monument, aussi beau soit-il, ne remplace pas des politiques publiques. Il ne comble pas les inégalités. Il ne fait pas baisser le chômage en Martinique. Il ne répare pas l'abstention à l'ONU.

Le M de la fraternité est un pas. Pas une arrivée.

La transmission : le combat continue

La loi Taubira a ouvert la voie à des avancées concrètes. Les programmes scolaires ont été modifiés. Christiane Taubira s'y était engagée : « Je m'engage à ce que dans les programmes scolaires actuellement en cours de refonte une place réelle rende compte de l'esclavage. »

Des musées ont été créés. Des lieux de mémoire inaugurés. La Fondation pour la mémoire de l'esclavage mène des actions de recherche et d'éducation. Le programme Reapers (ANR) a étudié les indemnités versées aux colons après l'abolition — sans trouver de lien direct avec les fortunes contemporaines, mais en documentant l'ampleur du transfert financier.

Mais l'historien Pascal Blanchard le dit : « On enseigne encore l'histoire de l'esclavage comme une histoire à côté. Comme si ce n'était pas dans l'histoire de France. »

Pourquoi ? « Parce que le processus est très long. Ça prend énormément de temps d'abattre les conservatismes, de changer les habitudes. »

Le racisme anti-Noirs persiste. Jean-Marc Ayrault l'a rappelé dans son discours. Gérard Larcher aussi. Le Premier ministre lui-même a reconnu que « le racisme et les inégalités n'ont pas disparu ».

Vingt-cinq ans après la loi. Le crime est reconnu. Mais la punition n'est pas finie.

La musique de Laurent Marianne (Maloya) a résonné dans l'hémicycle. La chorale des petits écoliers de Bondy a chanté. Les discours ont été prononcés. Les gerbes déposées.

Mais dehors, dans les Outre-mer, la vie continue. Les inégalités aussi. La mémoire ne remplit pas les assiettes.

« Il faut les écrire concrètement », dit Catherine Conconne. « Il faut les écrire de manière fraternelle. Cette fraternité doit se retrouver dans des actes, des actes puissants. »

L'enquête continue. Le dossier est loin d'être clos.

Sources

  • RFI — 10 mai 2001 : la France reconnaît l'esclavage comme crime contre l'humanité
  • Franceinfo — 25e anniversaire de la loi Taubira
  • Outremers360 — Discours de Sébastien Lecornu
  • Discours de Christiane Taubira à l'Assemblée nationale (18 février 1999)
  • Programme de la cérémonie nationale du 10 mai 2026
  • Loi n° 2001-434 du 21 mai 2001
  • Livre blanc de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage
  • Ouvrage « Doit-on s'excuser de la colonisation ? » de Pascal Blanchard et Benjamin Stora
  • Ouvrage « Esclavage, représentation visuelle et culture matérielle » de Myriam Cottias

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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