Pedro Sánchez : l'Espagne qui défie l'extrême droite et vacille sur la corruption

Bruno Retailleau ne mâche pas ses mots. « Monsieur Sanchez régularise 500 000 irréguliers qui vont pouvoir ensuite franchir les frontières », lance le président des Républicains au Sénat. Quelques semaines plus tard, Donald Trump surenchérit depuis Washington : « On va couper tous nos échanges commerciaux avec l'Espagne. On veut plus rien avoir à faire avec eux. » Entre les deux, Javier Milei traite Pedro Sánchez de « socialiste dangereux », Viktor Orbán l'accuse de « trahir l'Europe », et Benjamin Netanyahu le qualifie d'« hostile ». L'Espagne de Pedro Sánchez est devenue la bête noire des conservateurs mondiaux. Pourquoi ? Parce que depuis 2018, ce social-démocrate mène une politique à contre-courant : hausse du SMIC de 60 %, taxes sur les superprofits, régularisation massive de migrants, reconnaissance de l'État palestinien. Mais ces réformes cachent des failles profondes : une économie encore dépendante du tourisme, une crise du logement qui explose, et surtout trois affaires de corruption qui menacent de faire tomber le gouvernement. Commençons par le commencement.
500 000 régularisés, la colère de Retailleau
Le 29 mars 2026, Bruno Retailleau monte au créneau. « Je pense qu'il y a un énorme problème aujourd'hui avec les espagnols », déclare-t-il. Sa cible : la régularisation massive de sans-papiers annoncée par Pedro Sánchez. Le plan prévoit d'accorder un permis de résidence et de travail à près de 500 000 migrants présents en Espagne depuis au moins cinq mois et sans antécédents judiciaires. Une mesure inédite en Europe — alors que partout ailleurs, les gouvernements durcissent leurs lois.
Le gouvernement espagnol justifie ce choix par des besoins économiques criants. Vieillissement démographique, pénurie de main-d'œuvre dans l'agriculture, le bâtiment, la restauration. « Ce programme permet une intégration pleine et progressive », explique la ministre de l'Intérieur. Et contrairement à ce qu'affirme Retailleau, ces migrants régularisés parlent espagnol — beaucoup viennent d'Amérique du Sud. Pourquoi iraient-ils se jeter dans les bras de la police française ?
Question rhétorique ? Pas pour l'extrême droite. Retailleau parle de « porte d'entrée de la submersion migratoire ». Or, les chiffres disent autre chose. L'Italie de Giorgia Meloni a accueilli 490 000 migrants légaux en 2023 — presque autant — mais sans le crier sur tous les toits. « Elle le fait mais elle ne le claironne pas », résume une analyse de Blast. La différence avec Sánchez ? Lui assume.
Ce courage politique a un prix. Donald Trump, en mars 2026, menace de couper tous les échanges commerciaux avec l'Espagne et envisage même de l'exclure de l'OTAN. Javier Milei refuse de rencontrer Sánchez lors du sommet des Amériques. L'Espagne devient un symbole. Un symbole de ce que la gauche peut faire quand elle ne plie pas devant la pression réactionnaire. Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.
Le record économique : SMIC +60 %, 2 millions de CDI, mais une jeunesse sacrifiée
C’est là que ça devient intéressant. Pedro Sánchez n’est pas un révolutionnaire. C’est un social-démocrate pro-européen, pro-marché, mais qui a choisi de gouverner avec la gauche radicale de Podemos. Résultat : en huit ans, le SMIC espagnol bondit de 736 euros brut mensuel en 2018 à 1 180 euros en 2025 — une hausse de 60 %, l’une des plus fortes d’Europe. La réforme du travail de 2022 limite les contrats temporaires. En six mois, près de deux millions de CDI sont signés, trois fois plus que l’année précédente.
Le chômage ? Il passe brièvement sous la barre des 10 % en 2025 (9,93 %). L’Espagne dépasse les 22 millions d’actifs, un record. La croissance du PIB atteint 2,8 % en 2025 — bien au-dessus de la moyenne de la zone euro. « Comment font-ils ? » s’interroge un économiste français dans Alternatives Économiques.
Mais ce « miracle » a des failles béantes. L’économie espagnole reste dépendante du tourisme de masse, de la restauration, de la logistique. Des secteurs saisonniers, faiblement rémunérés. « Beaucoup de jeunes continuent d’enchaîner les petits contrats, les colocations forcées », décrit le même article. Les loyers explosent : à Madrid et Barcelone, ils ont doublé en dix ans, sous l’effet des locations touristiques et de la spéculation. « Le loger est devenu un calvaire pour beaucoup d’Espagnols », rapporte une enquête. Sánchez a tenté des mesures d’encadrement, mais trop timides.
Xavier Timbeau, directeur de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), résume : « Porter l’Espagne en exemple alors que le pays a sacrifié sa jeunesse il y a dix ans revient à reconnaître la vertu d’une gestion économique sous forme de stop and go brutal et massif. » Autrement dit : on reconstruit sur les ruines de l’austérité de Rajoy. Pas de quoi pavoiser.
5,6 milliards prélevés sur les superprofits : la gauche qui ose taxer
Pendant la crise du Covid, puis l’explosion des prix de l’énergie, Madrid frappe fort. Deux taxes exceptionnelles sont votées en 2022 : 1,2 % du chiffre d’affaires sur les grandes entreprises énergétiques, 4,8 % des revenus nets sur les banques. « Des taux qui peuvent paraître limités mais qui, appliqués à des secteurs réalisant des bénéfices historiques, génèrent des recettes considérables », explique le ministère des Finances.
Premier versement en février 2023 : 817 millions des énergéticiens, 637 millions des banques. Au total, sur 2023-2024, l’Espagne collecte environ 5,6 milliards d’euros. Une manne qui sert à financer le revenu minimum vital (créé en 2020), les réductions de TVA sur les aliments de base, les abonnements de train gratuits ou réduits, et la revalorisation des retraites.
Résultat : le coefficient de Gini — qui mesure les inégalités — passe de 34,7 en 2014 à 31,5 en 2023. La dynamique de réduction des inégalités est plus forte qu’en France, où l’indice régresse légèrement. « En France, la dynamique est inverse, les inégalités se creusent », souligne un rapport d’Eurostat.
Mais ces mesures n’ont pas transformé le modèle en profondeur. Les inégalités patrimoniales restent extrêmes. La redistribution est réelle, mais pas structurelle. Et surtout, Sánchez n’a pas touché au dogme de la croissance. Produire plus, construire plus, investir plus — même quand le climat brûle.
Corruption : le talon d’Achille de Sánchez
Voilà le point noir. Pedro Sánchez arrive au pouvoir en 2018 en promettant une rupture après le scandale de corruption du Parti populaire (PP) qui a emporté Mariano Rajoy. Huit ans plus tard, ce sont ses proches qui sont visés.
Trois enquêtes judiciaires fragilisent le gouvernement. La première : le « cas Koldo », du nom d’un ancien conseiller de ministres socialistes. Des marchés publics pendant le Covid auraient été truqués. Des pots-de-vin, des commissions occultes. La deuxième : Begoña Gómez, l’épouse de Sánchez, est soupçonnée de trafic d’influence. La troisième : David Sánchez, le frère du Premier ministre, fait l’objet d’une enquête pour des faits similaires.
Aucune preuve directe n’implique personnellement Pedro Sánchez. Mais le mal est fait. Le parti d’extrême droite Vox, mené par Santiago Abascal, l’accuse d’avoir « construit un système corrompu autour de son pouvoir ». Les plaintes à l’origine des procédures ont été déposées par des groupes ultra-conservateurs proches de l’extrême droite — ce que le camp Sánchez dénonce comme une « offensive politico-judiciaire ».
Les questions restent sans réponse. Pourquoi les juges ont-ils ouvert ces enquêtes ? Y a-t-il une instrumentalisation de la justice ? En pleine polarisation, chaque affaire devient une arme politique. Ce qui est sûr, c’est que ces scandales offrent des munitions à la droite et à l’extrême droite. Et que l’image de « dirigeant propre » que Sánchez tentait d’incarner s’effrite.
L’extrême droite aux portes du pouvoir : Vox, Trump, Milei
Santiago Abascal ne cache pas ses ambitions. Son parti Vox est devenu le principal relais du trumpisme en Europe. Alliances avec Donald Trump, Javier Milei, Giorgia Meloni. Discours anti-immigration, antiféministe, antilibéral. « Vox construit toute sa stratégie contre Pedro Sánchez », résume une analyse politique.
Les sondages de 2026 sont serrés. Le Parti populaire (PP) est donné en tête, avec la possibilité d’une majorité grâce à Vox. « Aujourd’hui, le PP commence à avoir des résultats de sondage inférieurs à 33 % », explique un expert cité par Blast. « Et Vox passe au-dessus des 15 %. L’écart entre le PSOE et Vox se réduit. La dynamique électorale est du côté de l’extrême droite. »
Le scénario le plus probable pour 2027 : des élections législatives entre deux blocs. D’un côté, la coalition progressiste autour de Sánchez (PSOE + Sumar + alliés). De l’autre, un bloc droite/extrême droite dominé par le PP et Vox. « La droite serait très largement majoritaire », prévient l’analyste.
Pendant ce temps, Sánchez joue la carte internationale. Il organise à Barcelone un sommet des dirigeants progressistes — Lula, Gustavo Petro, Cyril Ramaphosa, Claudia Sheinbaum — présenté comme un « anti-Trump ». Il refuse la surenchère militaire de l’OTAN (dépenses à 5 % du PIB), condamne Israël pour « génocide » à Gaza, reconnaît l’État palestinien. Une diplomatie socialiste mondiale, disent ses partisans. Une provocation, pour ses adversaires.
Entre progressisme et contradictions : le modèle espagnol est-il un exemple ?
C’est la grande question. En huit ans, Sánchez a fait adopter certaines des réformes sociétales les plus avancées d’Europe : légalisation de l’euthanasie (2021), loi trans sans obligation de diagnostic (2023), congé menstruel payé (premier pays européen), loi « seul un oui est un oui » sur le consentement sexuel. Il a exhumé Franco du Valle de los Caídos (2019) et renforcé la mémoire démocratique. Il a porté le SMIC à un niveau historiquement haut, taxé les superprofits, régularisé 500 000 migrants.
Mais les contradictions sont criantes. L’Espagne est championne des énergies renouvelables (57 % de l’électricité en 2025), mais son modèle économique reste fondé sur le tourisme de masse, l’aérien, la construction. Chaque été, les vagues de chaleur, les mégafeux et la sécheresse frappent — pendant que les complexes touristiques et les golfs continuent de pomper l’eau.
La dépendance aux indépendantistes catalans (Junts) pour gouverner a imposé une loi d’amnistie controversée en 2024, qui permet le retour de Carles Puigdemont et suscite les foudres de la Commission européenne. Sánchez parle de « pacification ». Ses opposants crient à la « corruption politique ».
« Aucun gouvernement européen n’a autant assumé d’aller frontalement à contre-courant de la droitisation », conclut un article de Alternatives Économiques. « Mais c’est aussi un gouvernement qui laisse derrière lui un pays très tendu. » Les affaires de corruption, la crise du logement, la montée de Vox — tout converge vers une échéance de 2027. L’Espagne de Sánchez est-elle un laboratoire pour la gauche européenne, ou un avertissement ? Les électeurs trancheront. Très vite.
Sources :
- Blast, « Espagne : le bilan contrasté de Pedro Sánchez » (2026)
- Alternatives Économiques, « Le modèle espagnol : stop and go et inégalités persistantes » (2025)
- Eurostat, « Coefficient de Gini – évolution 2014-2023 »
- Ministère des Finances espagnol, « Rapport sur les taxes superprofits 2023-2024 »
- Xavier Timbeau (OFCE), cité dans Alternatives Économiques
- Sondages électoraux : Blast (2026), instituts espagnols (CIS, Metroscopia)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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