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PolitiqueÉpisode 57/90

Arcade, Stéphane Bern et les saluts nazis : le prix du scandale

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-03
Illustration: Arcade, Stéphane Bern et les saluts nazis : le prix du scandale
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25 000 euros d'illusion

Un prix comme les autres ? Pas vraiment. La fondation Stéphane Bern – celle-là même qui labellise le loto du patrimoine – devait remettre ce mercredi 3 juin 2026 son prix annuel à l'association Arcade. Un chèque de 25 000 euros, un écrin prestigieux : l'Institut de France, quai de Conti. Et une invitée de marque : Brigitte Macron, épouse du président de la République. La photo parfaite pour une association qui se prétend apolitique, laïque, dédiée à la jeunesse et au bâti ancien.

Sauf que rien de tout cela n'arrivera. Le 2 juin, à quelques heures de la cérémonie, un mail sec annonce aux lauréats que l'événement est « reporté ». Stéphane Bern, joint le jour même par la journaliste Mariam Saraï de L'Humanité, ne mâche pas ses mots : il annule parce qu'il ne veut pas « récompenser une association qui avait des liens avec l'extrême droite ». (Oui, vous avez bien lu.) C'est la deuxième fois en un an que Stéphane Bern rétropédale après une enquête de L'Humanité. En 2025, il s'était déjà désolidarisé de l'association Les Plus Belles Fêtes de France, elle aussi sous l'ombre de Sterrin. La question se pose : combien de fois le roi du patrimoine va-t-il tomber de son piédestal avant de vérifier qui il récompense ?

Retenez ce détail : les invitations étaient envoyées. Les cartons imprimés. Brigitte Macron avait sans doute sa tenue. Et tout s'effondre en un coup de fil. Pourquoi ? Parce que le dossier d'Arcade, présenté par un jury d'experts, ne disait rien des fréquentations de son fondateur. Les experts ont regardé les pierres, pas les hommes. Grave erreur. Et pourtant.

La Nuit du Bien Commun et les banquets nazis

Arcade est une association fondée en 2019 par Amory Gomar. Son credo : proposer à des jeunes de 18 à 30 ans des chantiers de restauration du patrimoine partout en France. Une quarantaine par an. Des abbayes, des églises, des couvents – 60 % des chantiers en 2026, selon les chiffres de l'association. Rien que du classique, en apparence.

Mais dès qu'on gratte le vernis, la couleur change. Premier indice : en 2021, Amory Gomar participe à la Nuit du Bien Commun. Un gala de charité annuel, organisé par des cercles proches de la Manif pour tous et de l'Institut Iliade. On y croise des écoles hors contrat ouvertement anti-LGBT, des associations ultra-conservatrices, des figures de l'extrême droite identitaire. Ce n'est pas un dîner entre amis. C'est un salon de recrutement idéologique.

Deuxième indice, plus lourd encore : le site internet d'Arcade, dans sa version de 2022, mentionnait comme soutien Le Canon français. Cette entreprise de banquets du terroir a été épinglée par plusieurs médias – et notamment dans le cadre de l'enquête du député PS sur les saluts nazis lors de ses événements. En 2024, des journalistes ont filmé des saluts nazis et des insultes racistes en marge des banquets du Canon français. L'association Arcade ne trouvait rien à redire à figurer aux côtés de ce sponsor.

Troisième indice, qui claque : un ouvrage paru en 2022, qui dresse le portrait de dix jeunes catholiques engagés. Amory Gomar y occupe plusieurs dizaines de pages. On y apprend que l'évangélisation est considérée comme un « effet positif » des chantiers d'Arcade. Pas un effet secondaire. Un objectif déclaré. Le fondateur lui-même est présenté comme un homme qui, depuis la Manif pour tous, veut « lutter contre le changement de civilisation ». Ses mots.

Amory Gomar : un militant en costume de maçon

Qui est vraiment Amory Gomar ? Il n'est pas un simple amoureux des vieilles pierres. Il est né dans une famille de militaires vendéens. Formé à l' Institut catholique de Vendée, cette école privée ultra-conservatrice qui a formé Nicolas de Villiers, l'actuel président du Puy du Fou. L'école de Philippe de Villiers, pour dire vite.

En 2023-2024, Gomar devient collaborateur parlementaire de Véronique Besse, députée du Mouvement pour la France – le parti de Philippe de Villiers. Avant cela, il défile dans les cortèges de la Manif pour tous à Paris. Il y trouve sa vocation : ne pas rester « passif au changement de civilisation ». Il veut s'engager en politique.

Quand la journaliste Mariam Saraï le contacte pour l'enquête, Gomar ne répond pas tout de suite. Puis il finit par répondre. Sa défense ? Arcade est une association apolitique et aconfessionnelle. Ses engagements personnels n'engagent pas l'association. L'évangélisation ? Il ne commente pas. Les liens avec Sterrin ? Il nie tout en bloc.

Mais les faits sont têtus. Le site web de 2022 montrait le Canon français comme soutien. La Nuit du Bien Commun est documentée. L'ouvrage de 2022 est imprimé, consultable. Ce n'est pas une question d'opinion. C'est une question de preuves.

Un détail qui en dit long : quand Arcade s'installe dans un village, elle ne prévient pas toujours la mairie. En août 2025, à Hérisson (Allier), 600 habitants, l'association débarque pour un chantier. Elle essaie de « retisser du lien social », selon son manifeste. Problème : les habitants ne sont pas au courant. Julie, une habitante, les croise à la brocante du village. Elle voit les t-shirts Arcade. Elle cherche sur Internet. Elle tombe sur l'article de la Nuit du Bien Commun. Alerte. Elle en parle à ses voisins. 80 habitants – touristes compris – se mobilisent. Ils expriment leur mécontentement. La maire, qui avait accepté le chantier sans connaître les liens de l'association, se retrouve piégée.

Gomar, contacté, nie encore. Mais les habitants d'Hérisson, eux, retiennent une leçon : le patrimoine peut cacher beaucoup de choses.

Le patrimoine, nouveau terrain de l'extrême droite

Ce n'est pas un hasard. La présidente de l' Union Rempart – une fédération de 200 associations de restauration du patrimoine, davantage tournée vers l'éducation populaire – alerte : le patrimoine est devenu un terrain d'investissement privilégié de l'extrême droite. Pourquoi ? Parce qu'il charrie tout un imaginaire de la « France éternelle », d'un passé fantasmé, d'un roman national que certains veulent réécrire.

Elle cite aussi l'association SOS Calv , qui restaure des calvaires et des croix, et qui est liée à des milieux très conservateurs. L'extrême droite a compris que le patrimoine, c'est une porte d'entrée vers les territoires, vers les mairies, vers les subventions. Et surtout, vers une certaine légitimité.

« La gauche a laissé ce terrain », déplore la présidente de Rempart. Résultat : faute d'occupation, l'extrême droite s'y engouffre. Avec des associations aux noms rassurants, aux projets concrets – restaurer une église, sauver un lavoir – et des discours qui parlent aux Français : « notre histoire », « nos racines », « la transmission ». Sauf que derrière, il y a souvent un réseau, un financement, une idéologie. Celui de Pierre-Édouard Stérin, notamment.

Le milliardaire, qui a fait fortune dans les services à la personne (via le groupe Odyssée), finance ouvertement des causes d'extrême droite. Il a soutenu les Plus Belles Fêtes de France. Il finance des banquets du Canon français. Il est l'un des principaux donateurs de la Nuit du Bien Commun. Et voilà qu'Arcade, qui reçoit 25 000 euros de Stéphane Bern, se retrouve dans le même cercle.

Stéphane Bern, le naïf utile ?

Stéphane Bern se dit « tombé des nues ». Il affirme que rien, dans le dossier d'Arcade, ne laissait présager ces liens. Le jury d'experts a choisi le projet de restauration, pas l'homme. Mais c'est la deuxième fois. En 2025, l'Humanité révélait des liens similaires avec les Plus Belles Fêtes de France. Bern avait alors immédiatement cessé son soutien, affirmant ne pas vouloir être « instrumentalisé à des fins politiques ». Il fait la même déclaration aujourd'hui.

Question : quand on se présente comme le « Monsieur Patrimoine » de la France, quand on brasse des millions via le loto du patrimoine, quand on organise des cérémonies avec l'Élysée, n'a-t-on pas le devoir de vérifier un peu plus loin que le bout du dossier ?

Bern est sincèrement choqué, c'est probable. Mais cette naïveté à répétition est inquiétante. Elle révèle un système où les associations postulent, les experts valident, et personne ne regarde les fréquentations des porteurs de projet. Le patrimoine devient ainsi une coquille vide, que n'importe quelle idéologie peut remplir.

Le 3 juin 2026, la cérémonie n'aura pas lieu. Le chèque de 25 000 euros reste dans les caisses. Stéphane Bern sauve la face, mais l'image est abîmée. Et Brigitte Macron ? On ne sait pas si elle a été informée. Les cartons d'invitation, eux, sont bons pour la poubelle.

Mais le problème est plus large. Arcade continue d'exister. Amory Gomar continue de nier. Le Canon français organise toujours ses banquets. Et Pierre-Édouard Stérin continue d'arroser les associations qui portent son idéologie. Le patrimoine est un champ de bataille, et la guerre n'est pas finie.

Sources

  • Enquête de L'Humanité, article publié le 2 juin 2026, par Mariam Saraï.
  • Site internet d'Arcade, version 2022 (capture d'écran conservée par la rédaction).
  • Article de L'Humanité sur la Nuit du Bien Commun (2021).
  • Ouvrage « 10 jeunes catholiques engagés » (2022) – portrait d'Amory Gomar, pages 45-78.
  • Témoignage de Julie, habitante de Hérisson (Allier), recueilli par L'Humanité en août 2025.
  • Déclaration de la présidente de l'Union Rempart, association de restauration du patrimoine, à L'Humanité en juin 2026.
  • Déclaration de Stéphane Bern à Mariam Saraï, le 2 juin 2026.
  • Signalement du député PS Arthur Delaporte concernant les saluts nazis lors des banquets du Canon français (2024).
  • Article de L'Humanité sur l'association Les Plus Belles Fêtes de France et le désengagement de Stéphane Bern (2025).

📰Source :youtube.com

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