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Aphatie, la vérité qui dérange : comment l’extrême droite a imposé son récit colonial

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-10
Illustration: Aphatie, la vérité qui dérange : comment l’extrême droite a imposé son récit colonial
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Un journaliste lynché pour avoir dit la vérité

13 avril 2026. Jean-Michel Aphatie publie un message sur X. Il rappelle que l'armée française a commis de nombreux Oradour-sur-Glane en Algérie. Une phrase. Pas une thèse. Une phrase que tout historien spécialiste de la colonisation connaît. Tollé immédiat. Yonathan Arfi, président du Crif, l'accuse d'antisémitisme. La droite et l'extrême droite s'engouffrent dans la brèche. Les Républicains, le Rassemblement national, les chaînes Bolloré — CNews, Europe 1, le JDD — relaient l'indignation. Le lendemain, Aphatie exprime des regrets. Trop tard. RTL le remercie. Fin de la chronique.

Regardons les faits. Les enfumades du général Pélissier ne sont pas une légende. Les massacres de tribus entières, réfugiées dans des grottes du Dahra, sont documentés. Le général Bugeaud, commandant en chef de l'armée d'Afrique, donnait ses ordres sans détour : « Si ces gredins se retirent dans leur caverne, fumez-les comme des renards. » (transcript, Olivier Le Cour Grandmaison). Bestialisation de l'ennemi, extermination programmée. Ce n'est pas une interprétation idéologique. C'est un fait.

Pourquoi Aphatie a-t-il été sanctionné ? Parce qu'il a touché au mythe. Le mythe de l'exception française. Celui de la République porteuse des Lumières, incapable de commettre des crimes comparables à ceux des nazis. L'Arcom, saisie d'office, s'est retrouvée coincée. Elle ne pouvait pas nier les massacres — trop de preuves, trop de travaux universitaires. Alors elle a déplacé le problème. Les propos d'Aphatie « risquent de banaliser le nazisme », a-t-elle conclu. Autrement dit : le mal absolu, c'est la comparaison, pas les faits.

Un tour de passe-passe politique. Mais il révèle une vérité plus profonde : dans l'espace médiatique français, la vérité historique ne pèse rien face à la mythologie nationale. Et cette mythologie, aujourd'hui, est devenue l'outil central de l'hégémonie culturelle d'extrême droite.

Enfumades et Oradour coloniaux : des faits établis, une mythologie tenace

La conquête de l'Algérie (1830-1847) a été une guerre d'extermination. Le mot n'est pas trop fort. Olivier Le Cour Grandmaison, historien et politiste, a consacré des ouvrages entiers à documenter ces massacres. Dans « Oradour coloniaux français », il détaille les méthodes : enfumades, razzias, décapitations, villages entiers rasés. En 1845, le général Pélissier enfume une tribu non armée dans les grottes du Dahra. Pas de combat, pas de résistance. Une exécution de masse, à froid, dans le cadre d'une stratégie de la terreur.

La division Das Reich, à Oradour-sur-Glane, a fait la même chose : 642 civils, hommes, femmes, enfants, brûlés dans une église. Mais Oradour est un crime nazi, donc un crime absolu. Les enfumades sont des crimes coloniaux, donc des crimes relatifs — quand ils ne sont pas niés. Cette hiérarchie des horreurs est au cœur de la mythologie nationale républicaine.

Pourtant, les historiens sont unanimes. Pas de débat sur la réalité des faits. Il y a un débat sur l'interprétation, sur la qualification — crime de guerre, crime contre l'humanité, génocide ? Mais les faits eux-mêmes sont établis. Alors pourquoi la parole d'Aphatie a-t-elle été étouffée ? Parce qu'elle remettait en cause le récit officiel : la France n'a pas colonisé pour exploiter, elle a colonisé pour civiliser.

Ce récit a été forgé sous la Troisième République. Jules Ferry, en 1885, justifiait la colonisation par « le devoir des races supérieures de civiliser les races inférieures ». Victor Hugo, pourtant républicain progressiste, voyait dans l'Afrique une terre à « féconder ». Ernest Renan, dans son discours sur la nation (1882), posait les bases d'une identité nationale fondée sur l'oubli des violences fondatrices. La colonisation n'est pas un accident dans l'histoire républicaine. Elle est un projet assumé.

Édouard Philippe et l'assumé colonial : quand un Premier ministre nie les crimes

Interrogé par Jean-Michel Aphatie sur le plateau de RTL, Édouard Philippe, candidat à la présidentielle 2027, a répondu sans hésiter : « Non, la colonisation n'est pas un crime. » Pas de justification, pas de nuance. Un simple « non ». Comme une évidence. Ce n'est pas une opinion personnelle. C'est la position officielle des droites de gouvernement.

Olivier Le Cour Grandmaison le rappelle dans l'entretien : il n'y a pas de « refoulé colonial » en France. Il y a un « assumé colonial ». Les Républiques — la Troisième, la Quatrième, la Cinquième — ont toujours revendiqué l'œuvre coloniale. Les massacres du 8 mai 1945 à Sétif, le 17 octobre 1961 à Paris, la guerre du Cameroun menée par Pierre Messmer : tout cela est connu, documenté, mais jamais reconnu comme crime par l'État.

Pourquoi ? Parce que reconnaître ces crimes, ce serait accepter que la République n'est pas immunisée contre la barbarie. Ce serait briser le mythe de l'exceptionnalisme français. Ce mythe, les droites et les extrêmes droites le défendent bec et ongles. Il est le socle de leur discours identitaire. Et il est aujourd'hui porté par une machine médiatique d'une puissance inédite.

L'Arcom, gardienne de l'indicible : la comparaison comme seul problème

L'Arcom s'est autosaisie. Une première pour ce genre de propos. Les sages ont étudié le dossier. Ont-ils lu les livres, consulté les historiens ? Non. Ils ont rendu un rapport qui ne conteste pas la réalité des massacres, mais qui condamne la comparaison avec Oradour. Pourquoi ? Parce que comparer des crimes coloniaux à des crimes nazis, c'est « banaliser le nazisme ». C'est aussi, implicitement, reconnaître que le nazisme n'est pas un accident extérieur à l'Occident — mais qu'il est lié à l'expérience coloniale.

C'est exactement ce que démontre Hannah Arendt dans « Les origines du totalitarisme ». Dès 1951, elle établit un lien entre l'impérialisme colonial et l'avènement des régimes totalitaires. Le principe de responsabilité collective, l'internement administratif, la guerre totale : tout cela a été expérimenté dans les colonies avant d'être importé en Europe. Mais en France, cette thèse reste marginale, voire taboue.

L'Arcom a donc choisi la voie la plus étroite : ne pas dire que les faits sont faux, mais dire qu'on ne peut pas les comparer. Une décision politique, pas scientifique. Elle entérine l'idée que les crimes coloniaux ne méritent pas le même statut que les crimes nazis. Et elle donne un blanc-seing aux mythologies nationales.

Bolloré, Stérin et l'hégémonie culturelle : la machine à fabriquer le consentement

Vincent Bolloré n'est pas un simple entrepreneur de presse. Il est le stratège en chef d'une offensive culturelle méthodique. Ses médias — CNews, Europe 1, le JDD, et surtout les 450 magasins Relais H — sont les relais d'une idéologie clairement identifiée : la droite radicale, voire l'extrême droite. Fayard, sa maison d'édition, publie Jordan Bardella, Éric Zemmour, Marion Maréchal, Philippe de Villiers. Les Relais H, présents dans toutes les gares et aéroports, ne vendent presque exclusivement que des livres de cette mouvance.

Ce n'est pas un hasard. C'est l'application concrète du « combat métapolitique » théorisé par Alain de Benoist et la Nouvelle Droite dès la fin des années 1970. L'objectif : conquérir l'hégémonie culturelle avant de conquérir le pouvoir politique. Et ça marche. Les victoires électorales du Rassemblement national, la droitisation des Républicains, la banalisation des idées d'extrême droite dans le débat public — tout cela est le fruit de ce travail de longue haleine.

Aujourd'hui, Bolloré est rejoint par un autre milliardaire : Pierre-Édouard Stérin, qui mobilise également son capital financier et politique au service de cette croisade. Face à cela, les oppositions sont faibles. Les gauches politiques, selon Olivier Le Cour Grandmaison, « sous-estiment ce combat depuis fort longtemps ». Les universités et le CNRS, pilotes de la recherche en sciences humaines, sont asphyxiés budget après budget. La vérité historique est laminée par la puissance médiatique.

Une pétition circule pour appeler au boycott des Relais H. Des milliers de citoyens l'ont signée. Mais suffira-t-elle ? L'affaire Aphatie montre que la machine est bien huilée. Un journaliste dit la vérité. Il est lynché. Les médias relaient l'indignation. L'Arcom cautionne. Le gouvernement ne dit rien. Et la mythologie nationale républicaine triomphe une fois de plus.

La République face à son miroir colonial

L'affaire Aphatie n'est pas un fait divers médiatique. C'est le symptôme d'une maladie politique profonde. La France n'a jamais fait son examen de conscience colonial. Elle a préféré construire un roman national où les Lumières et la République sont présentées comme immunisées contre la barbarie. Ce roman, aujourd'hui, est réécrit par des milliardaires qui veulent imposer leur vision du monde.

Les historiens continuent de publier, de documenter, de prouver. Mais leurs travaux sont relégués aux marges de l'espace public, tandis que les plateaux de CNews et les rayons des Relais H diffusent une contre-vérité érigée en doxa. Le combat pour la vérité historique est devenu un combat politique. Et il est en train d'être perdu.

—chiffre à retenir— : 450 magasins Relais H, des dizaines de millions d'euros de chiffre d'affaires, une emprise quasi totale sur la distribution de livres dans les lieux de transit. Et un seul propriétaire : Vincent Bolloré.

Où est la vérité, dans ce système ? Elle est étouffée. Mais elle existe. Dans les livres d'Olivier Le Cour Grandmaison, dans les travaux des historiens, dans la mémoire des descendants des colonisés. La question est : jusqu'à quand pourra-t-on la faire taire ?

Sources

  • Transcription intégrale de l'émission « On s'autorise à penser » (Le Média) avec Olivier Le Cour Grandmaison, diffusée sur YouTube.
  • « Oradour coloniaux français. Contre le roman national », Olivier Le Cour Grandmaison, éditions Les Liens qui Libèrent, 2025.
  • « La fabrique du roman national républicain », Olivier Le Cour Grandmaison, éditions Amsterdam, 2025.
  • « Les origines du totalitarisme », Hannah Arendt, 1951 (traduction française, Seuil).
  • Discours d'Ernest Renan, « Qu'est-ce qu'une nation ? », Sorbonne, 1882.
  • Discours de Jules Ferry devant la Chambre des députés, 28 juillet 1885.
  • Discours de Victor Hugo sur l'Afrique, années 1870-1880.
  • Rapport de l'Arcom sur les propos de Jean-Michel Aphatie (auto-saisine, 2025).
  • Décret du 17 décembre 2021 portant nomination de Denis Rapone au collège de l'Arcom (Légifrance).
  • Message de Jean-Michel Aphatie sur X le 13 avril 2026 et regrets exprimés le 14 avril 2026 (Le Figaro, Planet.fr).
  • Pétition « Boycott des Relais H contre l'offensive réactionnaire de Vincent Bolloré » (en ligne).
  • Enquête sur les transferts illicites de 4 millions de dollars via l'importation de voitures en Algérie (ObservAlgérie).

📰Source :youtube.com

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