Nuit Blanche : des militants de Civitas agressent des élus et bloquent une exposition

« On est chez nous »
Le 6 juin 2025, l'église Saint-Laurent accueille une œuvre de l'artiste Marius Nadeau, intitulée Sous la peau du ciel. L'installation mêle des enregistrements de souhaits anonymes et des données météorologiques en temps réel — des coups de foudre retentissent dans la nef. Le diocèse de Paris a donné son accord. Plusieurs lieux de culte participent à l'événement.
Mais avant même l'ouverture au public, un colis suspect est signalé devant l'église. La messe prévue est retardée. Puis des hommes et des femmes entrent. « Ce n'était pas du tout les pratiquants habituels », raconte la photographe Sandra Rinfret, présente sur place. « C'était principalement des mecs rasés et des femmes qui portaient des voiles et qui avaient des crucifix autour du cou. »
Ils s'agenouillent à la fin de la messe. Ils hurlent des chants. « C'était pas du tout une prière intérieure, quoi. C'était des chants assez flippants avec des gestes étranges », témoigne-t-elle. Le curé négocie leur sortie. Ils acceptent. Puis ils changent d'avis.
À la sortie, ils occupent l'entrée de l'église. Ils empêchent quiconque de rentrer — spectateurs, artistes, participants. « On est chez nous, pas de musulman dans nos églises », scandent-ils, selon le député Sylvain Tordjman. « Je sais vraiment pas en l'occurrence pourquoi il disait ça », ajoute-t-il.
Des coups, des insultes, des micros arrachés
Le rassemblement n'a pas été déclaré à la préfecture. La police municipale et la police nationale interviennent. Mais avant même leur arrivée, les violences éclatent.
« Il y a eu des insultes, des coups portés contre les gens qui étaient là, des journalistes, certains de vos confrères et consœurs qui ont vu leur micro arraché, le téléphone tombé, il y en a un qui s'est pris un coup sur l'épaule », décrit Sylvain Tordjman. Lui-même et le maire du 10e arrondissement, Alexandre Cordebard, sont pris à partie. « Coup de pied, coup », avant que les militants ne soient délogés.
La photographe Sandra Rinfret confirme : « J'en parlais avec le prêtre, il a dit : "Mais c'est pas de la foi, c'est de la haine." »
Des militants identifiés par Médiapart
Parmi les manifestants, plusieurs figures de l'extrême droite radicale ont été identifiées par Médiapart. Clément Dupraz, proche du mouvement Les Nationalistes, a participé au défilé néonazi du 9 mai à Paris. Mathieu Guayer, antisémite notoire et admirateur de Philippe Pétain, était également présent. Un militant du groupe néofasciste Luminis a aussi été repéré.
Thierry Vincent, journaliste spécialiste des radicalités d'extrême droite, décrypte le mouvement Civitas. « C'est une association créée en 1999, issue d'un mouvement intégriste catholique et antisémite appelé la Cité catholique, fondé par un ancien collabo », explique-t-il. Civitas n'a pas fait parler d'elle jusqu'aux Manifs pour tous, en 2012-2013. « Là, ils se sont vraiment fait remarquer avec des slogans extrêmement violents, un comportement extrêmement violent aussi. »
Le mouvement est monarchiste, antirépublicain, antidroits de l'homme. Il prône la « royauté sociale du Christ ». Il est aussi complotiste : « Ils sont persuadés par exemple qu'on enseigne aux enfants à la maternelle à se masturber, des choses totalement délirantes », ajoute Thierry Vincent.
Une dissolution qui n'a rien changé
Civitas a été dissous en octobre 2023 par le gouvernement français. Motif : provocation à la haine et antisémitisme. Lors de son université d'été en août 2023, un conférencier antisémite notoire, Pierre Ilbon, proche d'Alain Soral, était invité. Le mouvement entretenait aussi des liens avec le Front National, via la figure d'Alexandre Gabriac, exclu du parti après avoir effectué un salut fasciste.
Mais la dissolution n'a pas fait disparaître le groupe. « La preuve », dit Thierry Vincent. Les militants continuent de se mobiliser, de faire des coups d'éclat. « C'est possible que ça les revigore un peu, ce genre de coup d'éclat, et leur redonne un certain crédit à l'extrême droite. »
Un appel à la mobilisation relayé
L'action était organisée. Un appel à la manifestation avait été partagé sur les réseaux sociaux. « Chers amis, mobilisez-vous, partagez cette vidéo, et les jours de ces profanations attendues, soyez nombreux sur les parvis pour empêcher ces profanations », disait le message. L'organisatrice de l'exposition, Barbara Bouch, était particulièrement ciblée. « C'est une femme lesbienne qu'ils ont voulu boycotter », explique Sylvain Tordjman. « Elle est vraiment le symbole du blasphème », selon les militants.
Après les incidents, plusieurs personnalités d'extrême droite ont apporté leur soutien à Civitas. Baptiste Marchais, influenceur d'extrême droite, a publié un message : « C'est des pauvres gens, des catholiques qui sont allés prier. Ils étaient tous à genoux en train de prier devant l'église pour bloquer le passage, qui se sont fait jeter comme des merdes dans les cellules par la police républicaine. » Le média Frontière a également relayé ce soutien.
Une normalisation des discours d'extrême droite
Pour Thierry Vincent, cet incident s'inscrit dans un contexte plus large. « Civitas, comme des dizaines voire des centaines de sectes bien organisées aujourd'hui, sont le symptôme d'une époque qui voit grandir, s'installer une idéologie d'extrême droite hyper réactionnaire. » Une idéologie « très aidée par des stratégies puissantes » et un « contre-récit fantasmé d'une France chrétienne blanche ancestrale ».
« Il y a une normalisation de la parole d'extrême droite », ajoute-t-il. « Moi, ça me terrifie. » Il évoque aussi la peur : « Ces gens pensent qu'ils sont presque arrivés. Ils pensent qu'en 2027, tout cela n'existera plus. » L'idée de « mettre un couvercle sur la culture, qui est un espace de contrepensée dont on a absolument besoin », l'inquiète.
Sylvain Tordjman, le député écologiste, résume : « C'est un groupe d'extrême droite raciste, antisémite et homophobe. » Il ajoute : « C'était un petit groupe de gens très énervés, pas très nombreux, qui ont ciblé une église en particulier pour se faire entendre. »
Un phénomène qui dépasse la France
Thierry Vincent rappelle que cette mouvance n'est pas propre à la France. « C'est le cas en Italie, en Hongrie, aux États-Unis, partout où cette ferveur intégriste religieuse vient se lier à une idéologie fasciste qui lève en poupe, xénophobe, raciste, antisémite. » Il conclut : « Je pense qu'il faut s'en inquiéter. »
Le dossier est loin d'être clos. Les six personnes interpellées et placées en garde à vue après les faits (source : Télérama) devront répondre de leurs actes. Mais le mouvement Civitas, lui, continue d'exister, malgré sa dissolution. Et les questions restent sans réponse. Pour l'instant.
Sources :
- Témoignages de Sylvain Tordjman (député écologiste) et Sandra Rinfret (photographe), recueillis sur place
- Identification de militants par Médiapart
- Analyse de Thierry Vincent, journaliste spécialiste des radicalités d'extrême droite
- Télérama (interpellations et gardes à vue)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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