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SociétéÉpisode 32/71

Affaire Lihana : 70 000 plaintes d’enfants, la justice française accusée de broyer les victimes

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-10
Illustration: Affaire Lihana : 70 000 plaintes d’enfants, la justice française accusée de broyer les victimes
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Un corps retrouvé. Près du lieu où Lihana a disparu. L’affaire n’est pas isolée — elle est, pour la magistrate Manon Le Fèvre, « totalement symptomatique de la situation actuelle de la justice en matière de mineur, en matière d’agression sexuelle ». Derrière ce drame : 70 000 procédures en cours pour viols ou attouchements sur enfants. Moins de 10 000 magistrats pour 70 millions d’habitants. Et un délai fixé au 14 juillet pour réexaminer l’intégralité de ces plaintes — un délai que tous jugent irréaliste. Le Dossier publie les propos exclusifs d’une magistrate qui dénonce une machine qui broie les victimes.

Un drame, mais pas une surprise

L’affaire Lihana, c’est d’abord un humain qui meurt. Un prédateur présumé. Des signalements ignorés. Un corps retrouvé. Manon Le Fèvre, substitut du procureur et secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature, n’est pas étonnée. « Ce qui est triste, c’est qu’on s’est habitué à un fonctionnement qui ne fonctionne pas en réalité, à une machine qui broie des victimes. » Les professionnels de terrain, confie-t-elle, disent : « Ça aurait pu être moi. » Submergés par des centaines d’affaires, ils auraient pu ne pas voir, ne pas agir.

Les faits ? Le corps de Lihana, on l’a retrouvé. Une marche blanche a eu lieu le 7 juin 2026 à Fleurance. Mais le système judiciaire, lui, est en accusation. Voilà.

70 000 plaintes, un délai « irréaliste et démagogique »

Le ministre de la Justice a donné une consigne : d’ici le 14 juillet, tous les procureurs généraux doivent reprendre l’intégralité des plaintes concernant des enfants. Combien ? « Environ 70 000 », dit Manon Le Fèvre. Viols, attouchements sexuels. Soixante-dix mille dossiers. Elle ironise : « Vous allez demander qu’on revoie d’ici à l’été 700 ans ? Pas d’ici à l’été, d’ici le 14 juillet. »

Son verdict : « C’est irréaliste, c’est assez démagogique et ce n’est pas la réponse attendue. » Elle dénonce un « discours d’affichage » : on va « cravacher » sur les procédures, mais en réalité « on va juste les regarder, les compter ». Rien sur les enquêtes de fond. Rien sur les auditions d’enfants, qui prennent des heures et exigent des psychologues formés. Le CSM, dans son communiqué du 9 juin 2026, déplore « le discrédit jeté sur des milliers de magistrats » et « l’instrumentalisation de cette affaire par ceux qui rendent d’avance les magistrats comptables de ce drame ». La tension ? Maximale entre le politique et le judiciaire.

Un budget qui reste une goutte d’eau

« Certes, il y a une augmentation, mais on partait de très loin », rappelle Manon Le Fèvre. Le budget de la justice dépasse aujourd’hui 10 milliards d’euros. Pour 70 millions d’habitants, ce n’est « pas un budget astronomique ». En 2022, la France consacrait seulement 0,2 % de son PIB à la justice — selon un rapport de la Commission européenne.

Et une part importante de ce budget part vers l’administration pénitentiaire. « Nous incarcérons beaucoup plus qu’auparavant », explique-t-elle. Les prisons coûtent. Les enquêtes sur les violences sexuelles, elles, demandent du temps — et des moyens humains. Moins de 10 000 magistrats. « C’est impossible de le gérer », assène-t-elle. Les enquêteurs, eux, ont été massivement mobilisés sur la voie publique — « ce qui faisait du chiffre, ce qui était visible ». Alors que les violences sexuelles, sur les femmes et les mineurs, « demandent du temps, ne sont pas visibles ». Résultat : des classements sans suite. Des victoires pour les prédateurs.

Protection de l’enfance : l’état d’abandon

« On n’est même plus dans un état de délabrement, c’est un état d’abandon », lâche la magistrate. Les lieux de placement ? « Des endroits assez terribles. » Les recrutements ? « On a recruté des gens qui ne sont ni formés ni adaptés à la prise en charge des mineurs. » Pour faire des économies, l’État a contractualisé. Moins de fonctionnaires, moins de contrôle. « On a pris ce risque-là », accuse Manon Le Fèvre. Et ce risque, ce sont les enfants qui le paient.

Elle établit un lien direct avec le système éducatif : enseignants non formés, psychologues scolaires introuvables. « Tout est une chaîne, et tous ces services publics ont vu leur effondrement. » La justice, en bout de chaîne, récupère des personnes précarisées, des mineurs non protégés qui basculent dans la délinquance.

Attaques politiques : une stratégie de déresponsabilisation

« L’attaque contre l’autorité judiciaire est classique, récurrente depuis plusieurs mois. On nous désigne comme des coupables idéales. » Manon Le Fèvre ne mâche pas ses mots. Elle y voit une manœuvre politique : discréditer l’autorité judiciaire pour atteindre son indépendance. « Ce qui dérange les responsables politiques, c’est notre indépendance. » Et puis, c’est une façon de se déresponsabiliser.

Toutes les personnalités politiques — droite comme gauche — ont été « en responsabilité » et ont entendu les alertes. « Notre syndicat, mais pas que, a alerté, hurlé la crise de la protection de l’enfance. » Mais cette parole n’a pas été entendue. Le ton paternaliste du ministre — « rappeler qui est le chef ici » — ajoute à l’humiliation. « Faire croire que les magistrats sont en vacances et que c’est pour ça qu’on ne traite pas les violences sexuelles sur mineurs » : une violence supplémentaire pour ceux qui « œuvrent chaque jour ».

Le choix de société derrière le drame

« Soit on continue vers un modèle ultralibéral qui privatise tout, soit on protège les plus vulnérables », résume Manon Le Fèvre. Elle pointe les inégalités devant la justice. « Quand des affaires éclatent, c’est parce qu’on a les moyens de médiatiser. » Les autres — personnes précarisées, racisées — sont encore moins entendues. « Les pires, ce sont les personnes racisées, qui le sont encore moins. »

Des progrès existent : des termes comme « patriarcat », « contrôle coercitif », « emprise », « violence systémique » sont désormais utilisés par la haute hiérarchie judiciaire. « Ça a été très compliqué de les faire apparaître, parfois on nous taxe d’ultraféminisme. » Mais ces mots ne suffisent pas. Il manque des psychologues, des psychiatres. « On aura moins de classement sans suite le jour où on dépassera ça. »

Des magistrats qui classent sans suite par impuissance

Manon Le Fèvre fait une confession troublante : « Nous avons tous classé, nous professionnels, des procédures dont on savait qu’un enfant nous décrivait quelque chose qui avait eu lieu. » Pourquoi ? Parce qu’on ne pouvait pas aller au-delà. « On ne nous a pas bien appris à le faire. » Manque de formation. Manque de temps. Manque de collègues spécialisés. Les 70 000 plaintes sont un chiffre — mais derrière, ce sont des enfants qui attendent. Et certains ne verront jamais de procès. Une marche blanche pour Lihana a eu lieu le 7 juin. Combien d’autres marcheront ?

Des pistes, mais une urgence politique

« Une nouvelle loi, peut-être, mais pas de la communication », avertit la magistrate. Elle craint qu’on prenne « quelques morceaux » d’une loi intégrale, puis qu’on dise « c’est bon, c’est réglé ». Or, c’est « un problème global de société ». Elle appelle à un vrai choix : « Soit on continue vers un modèle qui ne permet qu’à ceux qui ont les moyens de s’en sortir, soit on protège les plus vulnérables. » La politique du chiffre, du « fermeté-sécurité », n’a pas fonctionné. « On ne parle que de sanctions depuis une semaine, alors que l’attente, c’est la protection. »

Le CSM, de son côté, met en garde contre l’instrumentalisation. « La justice ne bénéficie pas d’un budget à la hauteur de ses missions », rappelle-t-il. Une affaire, 70 000 plaintes, des magistrats à bout de souffle. L’enquête continue.

Sources :

  • Interview de Manon Le Fèvre (Syndicat de la magistrature) – YouTube, juin 2026
  • Communiqué du Conseil supérieur de la magistrature – 9 juin 2026
  • Rapport de la Commission européenne sur la justice en France – 2022
  • Article Wikipedia sur l’affaire Lihana (données vérifiées)

📰Source :youtube.com

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