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SociétéÉpisode 5/18

Affaire Rosa : 70 000 plaintes en souffrance, l'État accusé d'avoir sacrifié l'enfance

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-11
Illustration: Affaire Rosa : 70 000 plaintes en souffrance, l'État accusé d'avoir sacrifié l'enfance
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70 000 plaintes, un rapport enterré

Commençons par le commencement. Le 14 juillet approche. Gérald Darmanin a fixé une échéance : revoir 70 000 plaintes avant cette date. 70 000 dossiers en souffrance. Viols, agressions sexuelles, violences sur enfants. Certains attendent depuis des mois.

« Personne ne peut croire que les moyens qui n'ont pas permis avant de traiter avec dignité, célérité et gravité ces 70 000 dossiers seront observés dans des meilleures conditions avant le 14 juillet », lance Jean-Philippe Tanguy, député RN de l'Essonne.

Le chiffre donne le vertige. Mais ce n'est pas tout. En juillet 2022, la Ciivise — commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants — a rendu un rapport. Il détaille « les causes matérielles, morales et organisationnelles qui ont créé les conditions malheureusement de la tragédie », selon Tanguy.

Où est ce rapport ? Pourquoi le gouvernement ne l'a-t-il pas rendu public ? « Médiapart a révélé un rapport publié en juillet 2022 qui implique malheureusement aussi monsieur Dupond-Moretti, précédent garde des Sceaux, où tout est décrit par le menu », affirme le député.

Question simple : qui a décidé d'enterrer ce rapport ?

La mère de Rosa : « La France m'a déçu »

Rosa est une petite fille. Elle a dénoncé Jérôme Barella. Elle a expliqué qu'il l'avait violée. Des examens médicaux ont été réalisés. Des psychologiques aussi. Ils ont corroboré ses dires. Pourtant, Barella n'a pas été placé en garde à vue.

Sa mère témoigne. Sa voix tremble. « J'ai la culpabilité que j'ai pas assez fait, que j'étais pas à la hauteur en tant que maman. J'ai essayé de faire tout mon possible mais aujourd'hui je vois que la justice il m'a pas suivi. La justice il a pas fait son travail et je comprends pas comment on peut attendre un an pour que quelqu'un qui est mort. »

Elle ajoute : « La France m'a déçu. »

Cette phrase résonne. Cette mère n'est pas née en France. Elle a choisi ce pays. Elle y a élevé sa fille. Elle a cru en ses institutions. Aujourd'hui, elle porte plainte contre l'État pour faute lourde.

« Je comprends qu'elle soit déçue, répond Tanguy. Je comprends que les 70 000 familles qui attendent le traitement de leur plainte soient déçues. Toutes les familles dont la plainte a été classée, qui ne sont pas dans ces 70 000, ou qui peut-être ont eu le courage avec leurs enfants encore plus courageux de franchir une porte et de sentir qu'ils n'étaient pas reçus ou accompagnés. »

La circulaire de Darmanin : cinq pages, deux lignes pour l'enfance

Gérald Darmanin a réagi. Le ministre de l'Intérieur a rejeté la faute sur les magistrats. Il a dit avoir donné des instructions. Il a brandi sa circulaire.

Jean-Philippe Tanguy est allé la lire. « Cinq pages, deux lignes sur la protection de l'enfance », révèle-t-il. Et dans cette circulaire, « tout est prioritaire ». Narcotrafic, violences faites aux femmes, violences faites aux enfants. « Si vous dites à vos procureurs, à vos magistrats que tout est prioritaire, je suis désolé, rien n'est prioritaire. »

Le député ne nie pas la complexité. « Qu'est-ce que vous auriez enlevé de cette circulaire ? », lui demande la journaliste. « Rien en réalité », concède-t-il. Mais le problème, selon lui, n'est pas la circulaire. C'est l'absence de moyens.

« Je dis que ce n'est pas un problème de moyens, ce n'est pas moi qui l'ai dit, c'est le président de la République. Il n'a rien trouvé à faire, c'est l'argument d'Emmanuel Macron qui dit dans cette affaire : 'Ce n'est pas un problème de moyens.' Il y a 70 000 plaintes en souffrance. C'est donc un problème de moyens. »

Les promesses non tenues de Macron

Emmanuel Macron avait promis. C'était pendant le débat de l'entre-deux-tours contre Marine Le Pen. Il avait dit que l'enfant serait sa priorité pour les cinq prochaines années. 2022.

« C'est lui qui a choisi d'être président de la République, rappelle Tanguy. C'est les Français qui l'ont élu et c'est eux qui sont responsables. Ils n'ont pas fait ces choix-là. »

Les chiffres parlent. Le président avait promis 15 000 places de prison. Seules 4 000 ont été créées. « Comment voulez-vous ? », interroge le député. « Il y a donc 11 000 places nécessaires qui n'ont pas été faites. »

Les prisons françaises sont à 140 % de leur capacité. Les agents pénitentiaires « n'en peuvent plus », selon Tanguy. « Ils ont tous dépassé leur quota d'heures supplémentaires. Personne ici sur ce plateau autour de la table pourrait faire le métier que font les agents pénitentiaires. »

Conséquence directe : les magistrats adaptent les peines non pas à la gravité des faits, mais aux places disponibles. « Ils reçoivent le nombre de places de prison libres et puis ils adaptent dans la journée les peines non pas à ce qui a été fait ou ce qui a été subi par des victimes mais aux places de prison qui sont libres », explique Tanguy.

890 interpellations, 6 peines de prison

Les violences après la victoire du PSG en Ligue des Champions ont choqué la France. Des images de chaos. Des policiers attaqués. Des biens publics détruits. 890 interpellations.

Combien de peines de prison prononcées ? Six. Six semaines après les faits.

« Que faire ? », demande la journaliste. « Appliquer la loi », répond Tanguy. « La loi ne dit pas que quand vous avez envoyé un mortier sur un policier, vous devez sortir et rentrer chez vous tranquillement. Elle dit que vous devez dormir en prison. »

Pourquoi si peu de condamnations ? « Il y a 140 % de suroccupation des prisons », rappelle le député. « Vous constatez qu'il y a une surdélinquence un soir. Vous dites : 'Qu'est-ce que je fais de ces gens qui ont commis des crimes et des délits ?' Vous ne pouvez pas les envoyer en prison, elles sont pleines. »

La solution ? Des prisons « pas chères à fabriquer » pour les courtes peines, propose Tanguy. « Quand vous devez punir quelqu'un qui a foutu le feu à un abribus, ce n'est pas la même chose que de devoir isoler un meurtrier ou un pédocriminel. »

« Il a beaucoup trop menti »

Jean-Philippe Tanguy ne mâche pas ses mots. Il vise Gérald Darmanin. « Il a beaucoup trop menti », assène-t-il. « Marine Le Pen s'est abstenue de demander sa démission. Marine Le Pen a raison puisque la démission seule de monsieur Darmanin ne va pas ramener notre petite fille et ne va pas protéger les enfants. »

Mais le député insiste : « Entre les déclarations de Marine Le Pen maintenant, il a encore menti. Je le regrette. Il avait menti avant. Et il y a un moment aussi la confiance... Je connais un peu mon peuple. Mon peuple est capable d'entendre qu'on fasse des erreurs. Par contre le mensonge, ça commence à bien faire. »

Le rapport de la Ciivise, enterré. Les promesses de places de prison, non tenues. Les 70 000 plaintes, en souffrance. « C'est ça la question, insiste Tanguy. Pourquoi il l'a caché ? »

L'immigration, le débat qui divise

Le débat dérive. La journaliste interroge Tanguy sur les violences du PSG. « Au Rassemblement national, vous avez tout de suite crié immigration », dit-elle.

Le député se défend. « On a crié laxisme, on a crié mauvaise organisation de la sécurité. » Mais il ajoute : « Il y a aussi la responsabilité d'une immigration qui n'a pas été contrôlée, d'enfants de l'immigration qui n'ont pas été assimilés, qui n'ont pas été intégrés, à qui des valeurs n'ont pas été apprises. »

Les chiffres qu'il avance : 22 000 étrangers dans les prisons françaises, sur 80 à 90 000 prisonniers. « La part des étrangers dans la criminalité en France, elle n'est pas exclusive évidemment, mais il y a une surreprésentation des étrangers dans la délinquance. Ne pas vouloir le voir, ça me paraît un aveuglement qui ne résout aucun problème et qui énerve beaucoup de gens. »

La journaliste insiste : « Jusqu'à quand vous allez renvoyer ces jeunes-là à ce statut d'immigré ? » Tanguy répond : « C'est eux qui parfois se désignent comme tel. Quand on sort avec des drapeaux qui ne sont pas ceux de votre propre pays, ce n'est pas nous qui l'inventons. »

Des propositions, mais pas de moyens

Le débat politique s'enflamme. Bruno Retailleau propose la perpétuité réelle. D'autres candidats parlent de castration chimique, de fichier public des pédocriminels, d'imprescriptibilité pour les crimes sur enfants. À gauche, Marine Tondelier et Mathilde Panot misent sur la prévention, l'éducation dès la maternelle.

Tanguy les renvoie dos à dos. « Ce sont deux sujets complètement différents. L'urgence, c'est donner les moyens pour que les cas soient traités avec diligence. Et la prévention, ça va ensemble. »

Son constat est amer : « Aujourd'hui, j'entends des gens qui font beaucoup de propositions de nouvelles peines. Il y a des lois aujourd'hui, elles ne sont pas appliquées. Il y a des lois sur des peines de prison, ce n'est pas appliqué. Et de toute façon, il n'y a pas les places de prison pour appliquer les peines. »

« On vient voir les Français, on leur dit : 'On a voté une loi, elle n'est pas appliquée.' C'est ça que les gens supportent plus. »

La responsabilité politique

Qui est responsable ? La question est posée. « Est-ce que vous dites c'est une question de moyens, ou est-ce qu'il y a une responsabilité individuelle des magistrats ? », demande la journaliste.

Tanguy refuse le procès facile. « Dire que c'est la faute de tel procureur... Sans doute qu'il y aura une procédure, et s'il y a une erreur, il faut qu'elle soit jugée. Mais il y a 70 000 plaintes en souffrance, c'est bien qu'il y a un problème de moyens. »

Il évoque les infirmières scolaires. « Pourquoi elles ont été supprimées ? C'est bien un problème de moyens. Ce n'est pas aux enseignants d'aller surveiller, ausculter les enfants pour voir s'il y a un problème. Beaucoup d'enseignants essaient de le faire mais ils sont désemparés. »

Et de conclure : « Quand on fait de la politique, on choisit de faire de la politique. On s'est présenté au suffrage, on a demandé la confiance des Français. On a voulu avoir des responsabilités. Donc quand on va avoir des responsabilités, si le premier réflexe c'est de dire 'Ce n'est pas moi, j'ai fait une circulaire'... Ce n'est pas vrai. »

Le système démocratique en question

« Si aujourd'hui on demandait aux Français par référendum : 'Est-ce que vous souhaitez que vos impôts aillent en priorité à la protection de l'enfance, au traitement des violences sexuelles, des viols contre les enfants ?' Et bien les Françaises et les Français seraient d'accord. Une très large majorité. »

C'est le constat de Tanguy. Le système démocratique n'a pas fonctionné. « Les institutions représentatives n'ont pas fonctionné. Nous discutons à l'Assemblée nationale de beaucoup de choses parfois bien dérisoires. Et à aucun moment on nous a proposé, comme parti d'opposition, de donner les moyens aux magistrats, aux policiers, aux gendarmes, aux assistantes sociales. »

Le député RN rappelle que son parti n'est pas au pouvoir. « On ne peut pas toujours dire que tout le monde est responsable de tout. Il y a des gens qui sont aux responsabilités, qui ont voulu être aux responsabilités. Personne n'a obligé les ministres à être ministres. Personne n'a obligé les premiers ministres à être premiers ministres. Personne n'a obligé monsieur Macron à être président de la République. »

L'avenir de Rosa

Que dire à la mère de Rosa ? La question est posée à Tanguy. Sa réponse est sobre. « La nation est avec elle. Elle n'a pas de conseil à donner à ces personnes, mais la nation est avec elle. Parce que c'est la nation qui a été déçue. »

Le tribunal décidera si l'État doit être condamné pour faute lourde. Mais pour Tanguy, l'essentiel est ailleurs. « Ce qui compte, parce que j'ai écouté la famille, c'est qu'elle ne veut pas que ça se reproduise. »

70 000 plaintes en souffrance. Un rapport enterré. Des promesses non tenues. Des prisons pleines. Des enfants non protégés. Le système a-t-il les moyens de ses ambitions ? La question reste ouverte. Les faits, eux, sont là.

Sources : Médiapart (révélation du rapport de la Ciivise), Rapport de la Ciivise (juillet 2022), Circulaire de Gérald Darmanin, Conseil supérieur de la magistrature.

📰Source :youtube.com

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