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JusticeÉpisode 39/82

Affaire Liana : le gouvernement accuse la justice, les magistrats dénoncent les moyens

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-12
Illustration: Affaire Liana : le gouvernement accuse la justice, les magistrats dénoncent les moyens
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« Ce n’est pas de notre faute »

Aurélien Martin est secrétaire général adjoint de l’Union syndicale des magistrats. Il reçoit Le Dossier quelques jours après l’annonce du drame. Sa voix est calme. Son constat, lui, ne l’est pas.

« Quand on entend le président de la République et le garde des Sceaux dire "il n’est pas question des moyens", en fait on entend "ce n’est pas de notre faute". »

La formule est brutale. Elle résume l’état d’esprit d’une profession qui se sent prise pour cible. Depuis la découverte du corps de Liana, l’exécutif a multiplié les déclarations martiales. Darmanin promet des sanctions. Macron refuse d’entendre « aucun argument de moyens dans cette affaire » (source : fr.wikipedia.org).

Mais pour Martin, le problème est ailleurs. « La question des moyens de la justice, ce n’est pas quelque chose qu’on peut reprocher aux magistrats. »

Il enfonce le clou. « Dans notre pays, il y a quatre fois moins de procureurs que la moyenne européenne. » Quatre fois moins. Pas un peu moins. Pas deux fois moins. Quatre.

Et pourtant.

L’effort budgétaire, un mirage ?

Emmanuel Macron le répète en boucle : depuis 2017, jamais la justice n’a reçu autant de moyens. C’est « en partie vrai », concède Martin. Mais la question n’est pas là.

« Il faut regarder non pas où on est, mais d’où on part et où on doit arriver. »

D’où on part. Un ancien ministre de la justice lui-même parlait de « clochardisation de la justice ». Les États généraux de la justice évoquaient un « état de délabrement avancé ». Martin compare : « Que dirait-on si on parlait de l’armée en ces termes ? On bondirait. »

Aujourd’hui, la France compte deux fois moins de juges que ses voisins européens. Quatre fois moins de procureurs. L’effort budgétaire a existé, oui. Mais il n’a pas comblé le retard.

« On partait de tellement loin », résume Martin.

Des défaillances individuelles ou un problème systémique ?

Gérald Darmanin a parlé de « fautes professionnelles ». Le président de la République a appuyé. L’inspection générale de la justice est saisie. Des têtes pourraient tomber.

Martin ne ferme pas la porte. « S’il y en a parmi nous qui ne font pas bien leur travail, ils seront sanctionnés. Je n’ai pas de difficulté avec ça. »

Mais il prévient. « Penser qu’en coupant des têtes on va résoudre le problème du traitement des infractions sexuelles sur les mineurs, c’est se tromper et c’est leurer les Français. »

Lui-même a été chef d’une section des mineurs au parquet. Il connaît la matière. « On ne résoudra pas le problème comme ça. »

Retenez ce détail.

Le traumatisme de l’affaire d’Outreau

Pour comprendre la situation actuelle, il faut remonter le fil. Martin le dit sans détour : « L’affaire d’Outreau, ce n’est pas si loin que ça. »

Un magistrat a été traîné devant une commission parlementaire. On lui a reproché d’avoir « trop écouté les enfants ». Le message reçu par l’institution judiciaire ? « N’écoutez pas les enfants. »

« Ça a été un traumatisme chez les magistrats et chez les enquêteurs », explique Martin.

Depuis, des progrès ont été faits. Mais la cicatrice reste. Et elle conditionne encore les pratiques.

« Entendre les enfants, ça nécessite des gens formés spécialement. Ça ne s’improvise pas. »

Un enfant, quand il parle, dit ce qu’il croit que l’adulte veut entendre. Il faut des questions précises. Un environnement adapté. Des salles dédiées, comme les salles Mélanie ou les espaces en milieu hospitalier. Deux enquêteurs : un qui parle, un qui observe. Un psychologue présent.

« Ça nécessite beaucoup plus de moyens que d’entendre un adulte. »

2,5 fois plus d’affaires, pas plus de magistrats

Depuis 2017, le nombre d’affaires impliquant des mineurs a été multiplié par 2,5. C’est un chiffre. Il est froid. Il dit tout.

« Mes effectifs, mes enquêteurs n’ont pas été multipliés par 2,5 dans les brigades spécialisées. Je n’ai pas vu arriver des magistrats dans les sections des mineurs. »

Résultat : l’institution judiciaire doit faire du sur-mesure pour chaque dossier — un enfant victime n’est pas un dossier standard — tout en gérant des flux massifs.

« Aujourd’hui, on sait faire vite, on sait faire bien. Mais on ne sait pas faire vite et bien. »

Martin explique le dilemme. Quand on standardise — les infractions routières, par exemple — on fait vite. Quand on a un dossier unique — les attentats du 13 novembre — on fait bien. Mais quand on a un contentieux de masse qui exige un traitement individualisé, on craque.

« Soit on fait très vite et on dégrade la réponse. Soit on fait très bien et on génère du stock. Et dans le stock, on prend le risque de ne pas identifier un dossier qui devrait être traité prioritairement. »

« Je ne sais pas si c’est ce qui s’est passé. Mais c’est le risque. »

70 000 plaintes à réexaminer en un mois : « irréaliste »

La réponse de Gérald Darmanin a été immédiate. Il a demandé aux procureurs généraux de reprendre l’intégralité des plaintes concernant des enfants. Soit 60 000 à 70 000 dossiers. À traiter d’ici le 14 juillet.

Un mois.

Martin ne mâche pas ses mots. « Ça n’est pas crédible. Ça n’est pas réaliste. »

Il détaille. « Nous avons estimé au parquet qu’il fallait 800 heures de travail par magistrat pour le faire. En un mois, on ne peut pas travailler 800 heures. »

À suivre.

« S’il s’agit de lire chaque dossier en y passant trois minutes, oui, on va y arriver. Mais est-ce qu’on demande à la justice de passer trois minutes sur un dossier de viol ? »

La question est rhétorique. La réponse, non.

Martin craint que cette injonction ne désorganise tout le travail en cours. « Des opérations d’interpellation, des dossiers en construction, des rendez-vous avec des enquêteurs… Tout ça est remis en cause. »

Les collègues ne savent plus s’ils doivent tout arrêter. Les instructions arrivent par vagues. Certaines sont déjà là. D’autres vont venir.

« Ça crée de la désorganisation. »

L’inflation des circulaires : prioriser tout, c’est ne rien prioriser

Depuis l’arrivée de Gérald Darmanin au ministère de la Justice, les circulaires se multiplient. 64 en 2025. Déjà 50 au début juin 2026.

« On priorise tout, et finalement on ne priorise rien », résume Martin.

Il énumère. La lutte contre l’habitat indigne, c’est prioritaire. La lutte contre les traitements inhumains aux animaux, prioritaire. Les rodéos urbains, prioritaires. Le narcotrafic, prioritaire. Les violences faites aux femmes, prioritaires. Les violences faites aux enfants, prioritaires.

« Tout est prioritaire. »

Le problème ? On ne dit jamais aux magistrats : « Pour traiter ce contentieux en priorité, mettez le frein sur tel autre. »

« On ne nous dit jamais : laissez tomber l’urbanisme, laissez tomber l’environnement. »

Pourquoi ? Parce que tout est important. Et que le politique veut pouvoir dire, après un drame : « J’avais donné instruction de traiter cela prioritairement. »

« C’est assez facile », commente Martin.

Une demande des magistrats : « Laissez-nous travailler un an »

Les magistrats ont une proposition. Elle est simple. Presque naïve.

« Mes collègues demandent : est-ce que vous pourriez, pendant un an, ne pas nous adresser d’instruction ? Nous laisser faire notre travail. Et on regarde au bout d’un an si c’est mieux sans instruction qu’avec. »

Un an sans circulaire. Sans dépêche. Sans priorisation venue d’en haut.

Martin ne dit pas que ce serait la solution miracle. Mais il pose une question que personne, au gouvernement, ne semble vouloir entendre : et si le problème n’était pas les magistrats, mais ce qu’on leur demande de faire avec les moyens qu’on ne leur donne pas ?

« Il faut tenir un langage de vérité. Dire : avec les moyens qu’on a, on pourra faire telle chose, mais pas telle autre. »

Le langage de vérité. Celui que, selon Martin, ni Darmanin ni Macron n’ont tenu.

Le pacte social en question

Au-delà de l’affaire Liana, c’est un modèle qui vacille. Martin le dit : la capacité à traiter la délinquance est « une des conditions pour que le pacte social fonctionne ».

« Avoir une délinquance impunie, c’est insupportable pour les citoyens. »

La justice, comme la santé, « ça n’a pas de prix, mais ça a un coût ». La question est politique : est-on prêt à mettre ce coût ? Ou assume-t-on de faire d’autres choix budgétaires ?

« Mais alors, il faut le dire. »

Le gouvernement, lui, a choisi une autre voie. Accuser les magistrats. Promettre des sanctions. Exiger un réexamen impossible en un mois.

Pendant ce temps, les effectifs n’augmentent pas. Les circulaires s’empilent. Et les dossiers, eux, continuent d’arriver.

2,5 fois plus qu’en 2017.

À suivre.

Sources :

  • Interview d’Aurélien Martin, secrétaire général adjoint de l’Union syndicale des magistrats
  • Le Figaro (affaire Lyhanna, citation « responsabilités avant tout politiques »)
  • 20 Minutes (« on a failli dans le suivi des plaintes »)
  • Wikipédia (affaire Lyhanna, citation « entendre aucun argument de moyens dans cette affaire »)

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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