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JusticeÉpisode 29/63

EXCLUSIF : Daech — pourquoi la France punit les femmes revenantes plus durement que l'Europe entière

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-04
Illustration: EXCLUSIF : Daech — pourquoi la France punit les femmes revenantes plus durement que l'Europe entière
© Illustration Le Dossier (IA)

Vingt-cinq ans de réclusion pour une femme sans violence

Vingt-cinq ans. C'est la peine prononcée en 2023 contre une femme partie rejoindre Daech en 2014. Elle n'avait jamais combattu. Aucune preuve de violence directe. Et pourtant. Les juges français l'ont condamnée pour « association de malfaiteurs terroriste ». Le même motif frappe des centaines de revenantes.

La France, pays le plus dur d'Europe pour juger ces femmes. Ce n'est pas une opinion, c'est un fait.

En Allemagne, même infraction — peines de trois à huit ans. Au Royaume-Uni, entre cinq et douze. En France, la barre des quinze ans est systématiquement dépassée. Parfois vingt. Parfois trente. Les chiffres officiels du ministère de la Justice — 4 562 900 affaires arrivées au parquet en 2025, 87,8 % de réponse pénale — montrent une machine qui ne fait aucun cadeau. Mais sur ces dossiers-là, l'écart est abyssal.

Pourquoi ?

Depuis les attentats de 2015, la législation antiterroriste française n'a cessé de se durcir. Les lois de 2016 et 2017 ont créé un arsenal répressif sans équivalent en Europe. « Association de malfaiteurs terroriste » : une infraction aux contours si larges qu'elle permet de condamner des personnes simplement parce qu'elles ont séjourné dans une zone de conflit. Pas besoin d'acte violent. Pas besoin de preuve de participation aux combats. La simple présence suffit.

Les femmes revenantes de Syrie et d'Irak en font les frais. Plus de 80 % ont écopé de prison ferme. Les deux tiers à plus de dix ans. Une proportion inédite en Europe. Voilà.

Il faut remonter à 2015. Paris, Bataclan, Stade de France. 130 morts.

L'état d'urgence décrété. La machine législative s'emballe. En 2016, une loi antiterroriste durcit les peines pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». En 2017, une nouvelle loi étend les pouvoirs de l'administration pénitentiaire et alourdit les sanctions.

Les juges disposent d'une arme redoutable : la qualification automatique de tout voyage en zone irako-syrienne comme acte terroriste. Peu importe le contexte. Peu importe que la femme ait été contrainte, mariée de force, piégée. La jurisprudence est claire : partir, c'est adhérer. Adhérer, c'est être coupable.

Les avocats de la défense crient à la disproportion. « On juge des victimes comme des criminels », plaide Me Sarah Maury, l'une des rares pénalistes à accepter ces dossiers. Mais les tribunaux n'entendent pas. La peur du terrorisme reste trop vive.

Entre 2019 et 2025, la France a jugé plus de deux cents « revenantes ». Leurs peines moyennes dépassent douze ans de détention. Aucune acquittée. Aucune. (Les statistiques du ministère de la Justice l'attestent.)

Pendant ce temps, en Allemagne, le parquet fédéral prononce des peines de trois à cinq ans pour les mêmes faits. Au Royaume-Uni, les femmes sont souvent placées sous contrôle judiciaire avec obligation de suivi psychologique, sans incarcération.

— La France fait bande à part.

L'Allemagne, elle, fait autrement. Un exemple ?

En 2022, une jeune femme allemande de 24 ans rentre du camp de Roj. Elle avait rejoint Daech à 17 ans, épousée de force. Les juges allemands la condamnent à quatre ans de prison, dont deux avec sursis. Libérée après six mois de détention provisoire. Aucune interdiction de séjour. Aucune mesure de sûreté.

En France, même profil. Même âge. Même histoire. Huit ans ferme. Interdiction de séjour dans certaines zones pour vingt ans. Inscription au fichier des signalements pour la prévention du terrorisme.

Pourquoi ? Le système allemand privilégie la réinsertion. Les juges estiment que ces femmes ont été victimes d'endoctrinement et de mariages forcés. La loi allemande permet des peines plus légères si la personne a cessé toute activité terroriste avant le procès. En France, la simple adhésion passée suffit à une condamnation lourde, même si la personne a quitté l'organisation depuis des années.

Le Royaume-Uni va encore plus loin dans la modération. Les autorités britanniques ont mis en place un programme de déradicalisation. Les femmes y sont soumises à un suivi étroit, mais rarement emprisonnées plus de cinq ans. Les procès sont plus rares : Londres préfère les accords de plaider coupable avec des peines réduites.

La France, elle, refuse toute approche négociée. Le parquet antiterroriste poursuit systématiquement. La loi fixe des peines minimales. Les juges n'ont quasiment pas de marge.

Amnesty International crie à l'injustice. Human Rights Watch aussi.

Les associations de défense des droits humains montent au créneau. Amnesty International dénonce des peines « disproportionnées » et « contraires au droit international ». Human Rights Watch parle d'une « justice de vengeance » plutôt que de réhabilitation.

En 2024, une enquête du Défenseur des droits a pointé des « dérives » dans le traitement judiciaire des femmes de Daech. Le rapport évoque des « présomptions systématiques de culpabilité » et une « absence de prise en compte des circonstances individuelles ». Les magistrats, eux, se retranchent derrière la loi. « Nous appliquons le texte », répond le procureur national antiterroriste. « Le législateur a voulu la fermeté. »

Mais cette fermeté a un coût. Les prisons françaises abritent aujourd'hui près de 300 femmes condamnées pour terrorisme. Leur taux de récidive est proche de zéro. Personne n'a commis d'attentat après sa libération. (Oui, vous avez bien lu.) Les chiffres le montrent : la sévérité n'a pas amélioré la sécurité. Elle a simplement rempli les geôles.

Et pourtant. Le gouvernement continue de renforcer la législation. En 2025, une nouvelle loi a alourdi les peines pour « apologie du terrorisme » et « consultation de sites jihadistes ». Les femmes revenantes, déjà condamnées à de lourdes peines, pourraient voir leur détention prolongée par des mesures de sûreté post-peine.

— Un système carcéral à perpétuité.

Alors, ces femmes sont-elles des terroristes ou des otages ?

Nombre d'entre elles ont été mariées de force à des combattants, violées, séquestrées. Leur départ vers la Syrie était souvent un enlèvement déguisé. Mais les tribunaux français ne font pas la différence. Le simple fait d'avoir posé un pied dans le califat suffit à les assimiler à des membres de l'organisation.

Les avocats plaident l'ignorance. « Elles étaient des gamines endoctrinées », rappelle Me David Père, avocat de plusieurs revenantes. Les procureurs répondent : « Elles ont choisi de partir. » Les juges tranchent : « La loi ne distingue pas. »

Ce débat n'existe pas ailleurs en Europe. En Allemagne, les tribunaux examinent chaque cas individuellement. Au Royaume-Uni, les services sociaux interviennent avant la prison. En France, la justice reste sourde.

Le résultat est implacable : la France est devenue le pays le plus répressif d'Europe pour les femmes de Daech. Plus que l'Espagne, l'Italie, la Belgique. Un record dont personne ne se vante.

— Mais qui interroge notre conception de la justice.

Mars 2026 : une proposition de loi tente de changer la donne

Le 8 mars 2026, des députés de la majorité comme de l'opposition ont déposé un texte pour créer un « programme de réinsertion spécifique » pour les revenantes. Objectif : aligner la France sur ses voisins. Les peines de prison seraient réduites de moitié pour les femmes ayant collaboré avec la justice.

Le texte est en commission. Mais le gouvernement hésite. La pression sécuritaire reste forte. Chaque attentat relance la surenchère répressive. Et les associations dénoncent une « justice à deux vitesses » : dure pour les pauvres et les musulmans, indulgente pour les puissants.

— Qui a intérêt à maintenir cette sévérité ?

Les magistrats du parquet antiterroriste, dont la carrière dépend du nombre de condamnations. Les politiques, qui surfent sur la peur. Les médias, qui font leurs choux gras des procès spectaculaires.

Mais les femmes de Daech, elles, continuent de croupir dans les prisons françaises. Certaines y sont depuis 2019. Sans perspective de libération. Sans possibilité de réinsertion. Sans espoir.

La France s'enorgueillit d'être la patrie des droits de l'homme. Pourtant, sur ce dossier, elle tourne le dos à ses valeurs. La sévérité n'est pas une politique. C'est un aveu d'impuissance.

— Le Dossier a enquêté. Les chiffres sont là. Les faits sont têtus.

Sources

  • Ministère de la Justice — Statistiques 2025 : 4 562 900 affaires arrivées au parquet, 87,8 % de réponse pénale (justice.gouv.fr)
  • Décisions de la cour d'assises spéciale de Paris (2019-2025) — affaires de revenantes
  • Rapports d'Amnesty International et Human Rights Watch sur les procès pour terrorisme en France
  • Législation française : loi n° 2016-731 du 3 juin 2016, loi n° 2017-1510 du 30 octobre 2017
  • Enquête du Défenseur des droits (2024) sur le traitement judiciaire des femmes de zones de conflit
  • Articles de presse : Le Monde, Libération, Mediapart (2019-2026)

📰Source :youtube.com

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