LE DOSSIER

Toute la vérité sur les affaires françaises

PolitiqueÉpisode 10/71

Macron, Minc, Sarkozy : le double jeu dans la recapitalisation du Monde

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-10
Illustration: Macron, Minc, Sarkozy : le double jeu dans la recapitalisation du Monde
© YouTube

La spirale de dettes et l’entrée des prédateurs

Au début des années 2000, la presse écrite encaisse un choc frontal. Internet, les gratuits, la chute des recettes publicitaires. Jean-Marie Colombani, directeur du Monde, et Alain Minc, président du conseil de surveillance, lancent une politique de rachat massif d’autres titres. Cette boulimie dure deux ans. Résultat : un endettement vertigineux.

« Au bout de deux ans, Minc se retourne vers la rédaction en disant “on n’a plus d’argent, on est totalement endetté, il faut faire entrer des gens” », raconte un ancien cadre du journal.

L’économiste Julia Cagé, aujourd’hui présidente de la Société des lecteurs du Monde, décrypte le modèle historique : « Pendant des décennies, les actionnaires de référence étaient ces lecteurs et ces journalistes. C’est un modèle d’indépendance qu’on a rarement vu ailleurs. » Ce principe, issu de la Libération, a été progressivement remis en cause à partir de 2006 — puis brutalement en 2010.

Alain Minc est l’architecte de cette stratégie. Réputé proche de Nicolas Sarkozy, il est à la fois président du conseil de surveillance du Monde et conseiller secret de grands patrons. Et du président de la République. « C’est un système très malsain », résume un témoin.

En 2005, Minc fait entrer Hachette (filiale de Lagardère) et le groupe espagnol Prisa au capital du Monde. Lui-même le revendique : « Je leur ai amené de quoi vivre à coup d’entrées d’actionnaires multiples, dont Prisa et Hachette. »

Pour Laurent Mauduit, cette stratégie d’endettement n’est pas un accident : « Creuser la tombe du Monde pour qu’il y ait des sauveteurs appelés. » En 2008, les nouveaux actionnaires imposent 130 suppressions d’emplois. Le Monde est absent des kiosques pour la première fois depuis 1976. Grève historique.

En 2009, le groupe est au bord du dépôt de bilan. Gilles Van Kote, alors président de la SRM, admet : « La seule solution, c’était une recapitalisation. Mais très vite, on a compris que ça voulait dire rachat. »


Un banquier « bénévole » et séduisant

Fin 2009, la rédaction cherche un expert pour la conseiller gratuitement. Une journaliste du service économie se souvient : « J’en connais un jeune à Rothschild, un peu frustré de son boulot. Il est super brillant. » Quelques jours plus tard, Emmanuel Macron rencontre les représentants de la SRM.

Adrien de Tricorneau, alors vice-président de la SRM, se rappelle : « Il avait de très bonnes connaissances en économie. Il allait défendre nos intérêts. » Macron promet de défendre l’indépendance du journal.

Marc Endeweld, journaliste qui enquête sur la Macronie depuis 2015, analyse : « Pourquoi s’intéresser à la presse ? Ça lui donne un carnet d’adresses. Ça lui donne accès à des patrons, à des actionnaires. Il entre dans le capitalisme à la française. »

Jusqu’au printemps 2010, la lune de miel dure. « Il était charmant, compétent », confie un ancien de la SRM. « On se disait : quelle chance d’avoir quelqu’un de ce niveau-là. »


Deux offres, deux camps, une pression présidentielle

Mai-juin 2010. Deux groupes d’actionnaires s’affrontent pour le contrôle du Monde. Le premier est composé de Pierre Bergé, Mathieu Pigasse (banquier proche de Dominique Strauss-Kahn) et Xavier Niel (fondateur de Free). Ce trio est estampillé à gauche. Le second rassemble Claude Perdriel (cofondateur du Nouvel Obs) et Juan Luis Cebrián (Prisa). Leur conseiller officieux ? Alain Minc.

La SRM a une peur viscérale : le retour d’Alain Minc. L’ancien président du conseil de surveillance, poussé vers la sortie quelques années plus tôt, n’a qu’une envie : reprendre le contrôle. Pour y parvenir, il va convaincre Macron que l’offre Perdriel-Prisa est la meilleure.

Derrière Minc, il y a Nicolas Sarkozy. Le 22 mai 2010, le président téléphone au directeur du Monde, Éric Fottorino. Ce dernier livrera plus tard les paroles exactes : « Souvenez-vous de ce qu’il en a coûté à votre prédécesseur d’être en ma faveur mais d’appeler à voter Ségolène Royal. […] On n’a pas la folie de se jeter dans les bras de ce trio, en particulier de ce Niel. » Xavier Niel vient d’investir dans Bakchich et Mediapart. Il incarne une presse indépendante qui gêne l’Élysée.

Pour Julia Cagé, le calcul est clair : « Sarko en 2010 veut se représenter en 2012. L’offre Perdriel-Prisa assure une neutralité, voire un soutien, contrairement à l’offre Bergé-Niel-Pigasse, marquée à gauche. » Le président menace même de bloquer les aides publiques à l’imprimerie du Monde. Pression directe sur un dossier industriel vital.


Le double jeu révélé par les métadonnées

Le 11 juin, date limite de dépôt des offres. L’offre Perdriel-Prisa n’est pas prête. Le 8 juin, Emmanuel Macron demande à la SRM un report de deux semaines. « Nous n’y voyons pas malice », dit Adrien de Tricorneau. « On envoie la lettre qu’il nous a préparée. » Mais Mathieu Pigasse, destinataire du mail, examine la pièce jointe. Il clique sur les propriétés du document Word. Les métadonnées révèlent que le fichier a été créé sur un logiciel dont le propriétaire est… Alain Minc.

« Les documents écrits par Macron pour la SRM étaient écrits dans les bureaux du camp adverse », dévoile Marc Endeweld. Pigasse alerte Bergé et Niel : « Entre nous, il faudra qu’un jour la SRM comprenne la proximité entre Minc et son conseil. »

Xavier Niel confirme à Endeweld : « À plusieurs reprises, on a cliqué sur les documents Word. Le propriétaire du logiciel, c’était Alain Minc. » Même Gilles Van Kote, pourtant réticent à la suspicion, finit par douter : « Est-ce que Macron ne roule pas pour Minc ? »

Interrogé plus tard, Alain Minc noie d’abord le poisson. Puis, dans un livre récent, il lâche l’aveu : « Je l’ai retourné pour Le Monde, il devient notre banquier. » Il précise à la caméra : « Je lui ai expliqué notre offre. Il a dialogué avec les deux. Mais c’est un banquier d’affaires. »


Le 3 septembre : la scène qui confond Macron

Fin juin 2010, la SRM met fin à sa collaboration avec Macron. « On sentait une défiance », raconte Tricorneau. Le 25 juin, 90 % des journalistes votent pour l’offre Bergé-Niel-Pigasse. Le Monde est sauvé par les garde-fous de l’indépendance. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

Le 2 septembre, Macron se réconcilie avec Van Kote et Tricorneau lors d’un rendez-vous à Rothschild. Il leur dit qu’ils ont eu raison. Le lendemain, 3 septembre, les deux hommes sortent d’un rendez-vous au 10 avenue George V. L’immeuble abrite les bureaux d’Alain Minc. Soudain, la porte s’ouvre. Alain Minc sort, suivi de quelques personnes. Et derrière eux, Emmanuel Macron.

Tricorneau raconte : « Je me suis dit : j’ai une hallucination. Macron discute avec Minc, puis il me voit et se cache. » Il monte les escaliers. Il trouve Macron au dernier étage, le téléphone collé à l’oreille, le souffle coupé, regardant ses pieds. « Il me dit : j’attends des clients. Je lui réponds : les clients passent par la porte d’entrée. Il me dit : on nous prête des locaux. Je n’ai pas la clé. »

Macron tente de rattraper le coup en raccompagnant Tricorneau jusqu’au métro. Il lui propose même de rejoindre son groupe de réflexion pour la primaire socialiste de François Hollande. « J’aime beaucoup ce que tu fais, tu nous feras des notes. » Tricorneau refuse net : « Mes idées sont publiques, prenez-les si elles vous plaisent. »

Gilles Van Kote reçoit un SMS de Tricorneau : « Macron roule pour Minc. » Il répond : « Tant pis pour l’humanité. » La trahison est consommée. « Il nous avait trahis, point », conclut Tricorneau.


Les questions qui restent

Emmanuel Macron, aujourd’hui président de la République, n’a jamais répondu publiquement à ces accusations. Contactée par Off Investigation, l’Élysée a demandé un mail. Puis n’a jamais répondu. Silence radio.

Les faits sont documentés : métadonnées, témoignages, aveux de Minc, pression téléphonique de Sarkozy, scène de fuite dans les escaliers. Aucune poursuite n’a été engagée. Ce n’est pas un délit. C’est un mode opératoire.

« C’est presque du classique chez un banquier d’affaires de jouer les deux joueurs en parallèle », conclut Marc Endeweld. Mais quand ce banquier devient le plus haut magistrat de France, la question de l’indépendance des médias reste posée. Où s’arrête le conseil ? Où commence la manipulation de l’information ?

Les documents en attestent. Les témoins aussi. Le double jeu de 2010 n’est pas une affaire classée. Il est le symptôme d’un système où presse, finance et politique s’entremêlent — au détriment des citoyens.

Les questions restent sans réponse. Pour l’instant.

Sources :

  • Vidéo Off Investigation « Macron, Minc, Sarkozy : le double jeu dans la reprise du Monde »
  • Témoignages d’Adrien de Tricorneau, Gilles Van Kote, Julia Cagé, Marc Endeweld
  • Propos d’Alain Minc (livre récent et interview)
  • Mail de Mathieu Pigasse à la SRM
  • Livre d’Éric Fottorino (propos de Nicolas Sarkozy)

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

📬

Ne manquez aucun scandale

Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.

Les autres épisodes de ce dossier

Voir tout le dossier →

Épisode 10 · 2026-06-10

Macron, Minc, Sarkozy : le double jeu dans la recapitalisation du Monde

Sur le même sujet