SCAF : l'aveu de Dassault — 9 ans perdus, un 'super Rafale' en plan B

Neuf années. Voilà le temps perdu depuis le lancement du Système de Combat Aérien du Futur (SCAF). Le constat tombe lors de l'audition d'Éric Trappier, président de Dassault Aviation, devant la Commission de la Défense du Sénat. L'abandon du NGF (New Generation Fighter) — le cœur du programme — est officialisé. La France se tourne vers un plan B : un « super Rafale », moins coûteux, mais qui repousse sine die l'avion de 6e génération. Retour sur une décennie de coopération avortée et les leçons d'un échec industriel et politique.
L'aveu : « Le plan B, c'est un super Rafale »
« Le plan B, c'est un super Rafale. » Éric Trappier lui-même a prononcé cette phrase, selon le transcript de l'audition. Il est clair : « Ce qui n'empêche pas qu'on fera un futur avion de combat, et ça coûte quand même moins cher que de faire l'avion de combat qui est énorme et qui soi-disant vole en 2035. »
Le SCAF devait produire un démonstrateur dès 2025-2026 — la loi de programmation militaire de 2018 le prévoyait. Rien. En 2023, la nouvelle LPM repousse l'échéance à 2035. Aujourd'hui, le NGF est abandonné. Le sénateur président de séance résume : « Nous avons déjà perdu quasiment 9 années. »
Retenez ce détail : le premier vol du Rafale remonte à 1986. Quarante ans plus tard, le même avion — certes modernisé — reste la seule carte française pour la supériorité aérienne. Le F5, attendu vers 2035, n'est qu'une évolution. Le saut générationnel ? Repoussé aux calendes grecques.
Pourquoi le SCAF a capoté
Un mot : la gouvernance. Trappier ne mâche pas ses mots : « On veut coopérer avec des règles du jeu qui soient acceptées dès le départ. » Il rappelle le modèle Neurone — le démonstrateur de drone de combat franco-britannique — où la France assumait le leadership. « La DGA et Dassault ont réussi par ce leadership à être capables de faire des matériels de très haut niveau. »
Avec l'Allemagne, rien de tel. Airbus, partenaire allemand, voulait partager la maîtrise d'œuvre. Dassault refusait de dupliquer. Trappier explique : « Le but n'est pas de dupliquer. Si on duplique, on va fragmenter encore plus. » Le sénateur Christian Cambon évoque des « divergences de gouvernance » et un « échec annoncé que nous pressentions depuis longtemps ».
La dimension politique a pris le pas sur l'industriel, selon le rapport Lizard-Conway-Mouret sur la BITD européenne. Trappier renchérit : « Il y a une relation franco-allemande peut-être plus difficile aujourd'hui qu'elle n'a été par le passé. Il y a peut-être une volonté allemande de reprendre la main sur l'industrie d'armement. »
Les Allemands lancent leur propre cloud de combat
Pendant que le SCAF agonise, Berlin ne reste pas les bras croisés. Trappier révèle que les Allemands « lancent un programme souverain de cloud de combat avec Helsing ». Helsing est une entreprise allemande d'IA militaire. Cette initiative fragmentée enterre un peu plus la coopération. « On est loin de l'ambition de faire l'Europe de la défense », lâche le patron de Dassault.
Le sénateur évoque aussi l'accord KNDS (KMW-Nexter Defense Systems) signé entre Paris et Berlin, avec une répartition 40-40. « Est-ce que les leçons du passé ne servent à rien ? » interroge Cambon. Trappier esquive, mais le message est clair : le terrestre pourrait subir le même sort que l'aérien.
Neuf ans, et les concurrents avancent
Pendant ce temps, les concurrents ont filé. Le programme GCAP (Global Combat Air Programme) réunit le Royaume-Uni, l'Italie et le Japon. Les États-Unis dominent avec le F-35. Trappier le constate amèrement : « Le F35 est l'avion de combat européen. Sûrement pas ni l'Eurofighter, ni le Rafale, ni le NGF, ni le GCAP. »
Et d'ajouter : « Ceux qui ont payé un bout du développement du F35 sont ceux qui ont payé l'Eurofighter. » Les Britanniques, Italiens et Allemands ont donc financé les deux. Ironie de l'histoire.
Le sénateur interroge : « Est-ce que tout ce temps a été perdu ? » Trappier nuance : certaines briques technologiques développées pour le SCAF pourront être réutilisées. Mais le verre est à moitié vide. Le démonstrateur de haut besoin national, inscrit dans la LPM, doit être réalisé d'ici 2035. Un calendrier qui semble déjà optimiste.
Le plan B : un Rafale poussé à fond
« Le plan B, c'est un super Rafale. » Trappier le répète. Ce n'est pas un aveu de faiblesse, mais un constat. Le Rafale, dans sa version F5, sera doté d'un nouveau moteur — le programme T-Rex, visant une poussée de 11 tonnes — et de capteurs améliorés. Coût estimé : bien inférieur à celui du SCAF, évalué à près de 100 milliards d'euros (source : lavoixdefrance.fr). Mais attention : le super Rafale n'est pas un avion de 6e génération. C'est une évolution, pas une révolution.
Trappier défend son bébé : « Le Rafale est l'avion le plus petit capable de ces performances. » Il le compare au F-35 : « Avec un drone de combat à côté, on ferait mieux que le F35. » La France mise donc sur une combinaison Rafale F5 + drone de combat, plutôt que sur un tout-nouvel avion.
Mais l'export reste crucial. 80 Rafale livrés aux Émirats arabes unis à partir de 2025. L'Inde intéressée par 214 appareils potentiels, après les affrontements de mai 2025 contre le Pakistan. Trappier le rappelle : « Quand on exporte un avion, on paye l'ensemble de nos impôts en France. » Le modèle économique français repose sur l'exportation pour amortir les coûts de développement.
Le moteur : le chemin critique
« Le moteur est le chemin critique », insiste Trappier. Le M88 de Safran, qui équipe le Rafale, souffre d'un manque d'investissement sur les parties chaudes. Le programme T-Rex doit y remédier, avec une poussée de 11 tonnes. « C'est vraiment le sujet critique sur le chemin », a-t-il déclaré (source : lessentieldeleco.fr).
Safran, partenaire historique, est donc sous pression. Sans moteur performant, pas de super Rafale. La DGA est impliquée, mais les délais restent flous. Le sénateur évoque « l'innovation, la recherche sur les parties chaudes et la capacité de rester dans la course avec les Américains ».
Architecture ouverte ou fermée : le dilemme du nucléaire
Question cruciale : l'architecture du futur chasseur sera-t-elle ouverte ? Trappier répond sans ambiguïté : « L'architecture de l'avion de combat sera fermée, archi fermée, parce que le numéro 1 quand on fait une mission nucléaire, c'est la sécurité. » Le cœur du système ne pourra pas être partagé. En périphérie, une architecture ouverte permettra de dialoguer avec les réseaux OTAN (liaison 16). Mais le noyau reste verrouillé.
« Si vous voulez faire un truc totalement intrè, vous pouvez enlever la liaison 16 », précise-t-il. La souveraineté nucléaire impose des choix radicaux. Cela signifie que tout partenariat devra accepter cette fermeture centrale. Pas sûr que les Allemands l'acceptent.
Le constat sur l'Europe de la défense
Trappier dresse un tableau sans concessions. « Aujourd'hui, c'est l'OTAN qui pourrait nous sauver s'il fallait faire la guerre avec les Russes. » Et le leader de l'OTAN, c'est l'Américain. « Les Américains défendent leurs intérêts », rappelle-t-il, citant de Gaulle. La guerre en Ukraine a provoqué une prise de conscience, mais « on est bien loin de cette ambition aujourd'hui ».
La France est désindustrialisée : 10% de PIB industriel contre 16% en Allemagne. L'effort de réarmement peut-il inverser la tendance ? Trappier reste prudent. Il souligne que l'industrie de défense française, notamment les PME, souffre aussi de la crise automobile. « L'automobile va mal en France, elle va très mal en Allemagne », dit-il. IG Metall, le syndicat allemand, pousse pour des reconversions vers le militaire.
Les perspectives : un chasseur tricolore, mais quand ?
« La page maintenant est à écrire ou à réécrire. » Trappier se dit motivé. Dassault reste ouvert à des coopérations équitables, mais avec un leader clair : la France. « Le leadership de l'avion de combat à définir pour demain doit être en France. » Il cite l'exemple du récent Falcon 10X, premier vol réussi, preuve que Dassault maîtrise toutes les technologies.
Mais le coût d'un nouveau programme ? Non évoqué dans le transcript. Les détails restent flous. Le sénateur évoque un « démonstrateur de haut besoin national d'ici 2035 ». C'est tout. Le super Rafale tiendra la corde pendant au moins une décennie supplémentaire.
— Le dossier est loin d'être clos. L'audition a mis en lumière des fractures profondes entre partenaires européens. Pendant que la France mise sur son Rafale, les Allemands développent leur propre cloud de combat. Les Britanniques, Italiens et Japonais s'unissent dans le GCAP. Les Américains vendent des F-35 à tour de bras. Et le SCAF ? Enterré, mais pas encore officiellement.
« Ce n'est pas Dassault qui est rigide », a déclaré Trappier (source : capital.fr). La phrase résonne comme un avertissement. La rigidité, peut-être, est ailleurs.
Sources :
- Audition d'Éric Trappier devant la Commission de la Défense du Sénat – extraits diffusés sur Public Sénat (transcript intégral).
- Rapport de la commission sur la BITD européenne (Pascal Lizard et Hélène Conway-Mouret).
- Déclarations publiques d'Éric Trappier reprises par Le Monde, Usine Nouvelle, L'Essentiel de l'Éco, Capital.
- Données vérifiées : coût estimé du SCAF (lavoixdefrance.fr), citations des industriels.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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