Charles Loncle : le député d'extrême droite qui sabre l'audiovisuel public

Un rapporteur aux méthodes brutales
Charles Loncle a 32 ans. Il siège dans le groupe d'Éric Ciotti — affilié au Rassemblement national. Pendant six mois d'auditions, il a occupé toute la bande passante. Son ton ? Agressif. Ses questions ? répétées dix, quinze fois, même quand la personne explique que la loi l'autorise à ne pas répondre. Un député de la commission raconte : « Il parle pendant plus de trois heures. Il pose la même question encore et encore. »
Les auditions durent quatre heures. Il interrompt, insiste, accuse. À Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, il demande : « Pouvez-vous indiquer votre salaire de façon tout à fait transparente ? » La réponse ne lui suffit pas. Il s'énerve. Il parle de « voyeurisme ». Le président de la commission, Jérémie Patrier-Leitus, le recadre : « La transparence qu'on doit aux Français, ce n'est pas le voyeurisme. » Loncle ne lâche rien.
Sa technique est rodée. Sur les réseaux sociaux, il poste ses questions — jamais les réponses. Montrer qu'il est pugnace, voilà le but. Mais quand on entend la réponse, la polémique s'effondre. Les invités se défendent. Pourtant, il ne publie que sa version. Résultat : les députés des autres partis sont agacés (y compris ceux du RN). Eux n'ont que trente minutes de temps de parole. Lui monopolise tout.
Ce n'est pas un rapporteur impartial. C'est un procureur. Objectif : prouver que l'audiovisuel public dilapide l'argent des Français. Les faits ? Peu importe. La Cour des comptes a certes pointé des dérives — mais aussi des économies réalisées. Loncle veut un rapport choc. Il l'obtient.
Le rapport choc : fusion, interdiction, contrôle présidentiel
Le rapport final est consulté le 23 avril. Dans un bureau de l'Assemblée, en présence d'un administrateur. Pas de photos. Pas de copie. Lecture sur place. Les premières réactions sont cinglantes : « Un truc aussi souillon », dit un député. Un autre évoque « des dingueries toutes les deux pages ». Pagination mal faite, titres mal rédigés, mensonges. Et des attaques ad hominem contre le président de la commission et même Yaël Braun-Pivet, la présidente de l'Assemblée.
Le contenu fuit dès le 24 avril. Il est détonant.
Première mesure : réduire d'un milliard par an le budget de l'audiovisuel public — aujourd'hui à 4 milliards. Une baisse de 25 %. Concrètement ? Fusionner France 2 avec France 5. Rapprocher France Info (produite par France Télévisions et Radio France) de France 24 (produite par France Médias). Réduire le nombre de jeux. Interdire la téléréalité. Sauf qu'il n'y en a jamais eu sur France Télévisions — à part des formats comme la Star Academy ou Koh-Lanta, produits par des sociétés privées.
Tout le monde comprend le sous-texte. Charles Loncle a plusieurs fois dénoncé l'émission Drag Race, un concours de drag queens. Il estime qu'elle n'a pas sa place sur le service public. (Oui, vous avez bien lu : l'interdiction de la téléréalité vise clairement ce programme.) Et ce n'est pas tout : il veut que les dirigeants de l'audiovisuel public soient de nouveau nommés par le président de la République, à l'Élysée. Aujourd'hui, c'est l'ARCOM qui nomme. Retour à l'époque Sarkozy — avec le soupçon permanent d'ingérence politique.
Ces mesures sont radicales. Pas consensuelles. Même le gouvernement, avec Rachida Dati, a échoué à réformer l'audiovisuel public. Aucune majorité. Loncle s'en moque. Son rapport n'est pas un document de travail. C'est un brûlot politique.
Passages choisis : Delphine Ernotte contre-attaque
Le 8 avril, Delphine Ernotte est la dernière auditionnée. Elle était déjà venue en décembre. Cette fois, elle n'en peut plus. Pendant quatre heures, Loncle l'accuse de mal gérer les finances. Il prend des années de comparaison différentes pour montrer que le budget n'a pas baissé. Elle répète : « Il a baissé depuis que je suis aux manettes. » Il insiste. Elle s'énerve. « J'aurais attendu en retour un peu de respect », lance-t-elle. Elle l'accuse presque de diffamation.
Ernotte rappelle les chiffres : 10 000 salariés à son arrivée, un peu plus de 9 000 aujourd'hui. Budget en baisse. Surtout : le gouvernement vient de décider une baisse considérable lors du budget de décembre. France Télévisions ne renouvelle pas des séries, réduit ses commandes, demande 5 % d'économie aux producteurs. Et Loncle lui fait comprendre qu'elle jette l'argent par les fenêtres.
À la fin, elle se tourne vers les salariés : « On n'entre pas dans le service public par hasard. On y entre parce qu'on a une conviction essentielle, une mission essentielle : servir le public. » Elle parle des « blessures » causées par ces mois de soupçons. « Le service public est debout », conclut-elle.
Moment fort. Loncle ne bronche pas. Il a déjà son rapport en tête.
Le dilemme des députés : publier ou enterrer ?
Le 27 avril, les 31 membres de la commission se réunissent à huis clos. Mission : décider si le rapport sera publié. Le piège est immense. Ne pas publier, c'est offrir à Loncle une tribune de victime — « on l'a censuré », diront ses soutiens. Publier, c'est valider son contenu — ou du moins lui donner une légitimité officielle. Le règlement de l'Assemblée parle d'« adoption », pas de simple publication. Adopter, c'est approuver.
La réunion s'éternise. D'abord, vote pour maintenir en ligne les vidéos des auditions. Ensuite, débat sur le rapport. Loncle et Patrier-Leitus s'écharpent sur une phrase au début : « Charles Loncle prend soin de relever que Jérémie Patrier-Leitus a été nommé président de cette commission en dépit de sa présence au conseil d'administration de France Télévisions. » Patrier-Leitus se sent offensé. Il exige le retrait. Sinon, il votera contre.
Les députés de gauche votent contre la publication. Les macronistes s'abstiennent. Le rejet semble inévitable. Puis Les Républicains basculent. Et Patrier-Leitus lui-même change d'avis : il vote pour. Le rapport est adopté.
À la sortie, la députée socialiste Aïda interpelle Patrier-Leitus : « Tu nous as instrumentalisés, ce n'est pas correct. » Elle lui tourne le dos. Scènes lunaires. Le rapport sera publié le 5 mai. Mais personne ne croit que ses recommandations seront suivies. Le gouvernement a déjà échoué à réformer. Pourquoi réussirait-il avec un texte encore plus radical ?
Plainte pour prise illégale d'intérêts : les liens avec Bolloré
Le samedi 2 mai, une association anticorruption dépose une plainte contre Charles Loncle. Motif : prise illégale d'intérêts. Selon les révélations du Monde, Loncle aurait posé, lors des auditions, des questions suggérées par le groupe La Garde — le groupe de médias de Vincent Bolloré. En clair : le rapporteur de la commission aurait servi les intérêts du milliardaire qui contrôle CNews, Europe 1, Le JDD, et qui milite ouvertement pour la privatisation de l'audiovisuel public.
La plainte cite des questions précises, posées à plusieurs dirigeants, qui reprennent mot pour mot des éléments fournis par le groupe Bolloré. Instrumentalisation de sa fonction pour favoriser un concurrent privé. Accusation grave. Elle fragilise encore la légitimité du rapport.
Bolloré, lui, est venu auditionné en personne. Il a défendu la privatisation partielle de France 2. Les autres patrons de chaînes privées (TF1, M6) ont dit le contraire : ils ne veulent pas de privatisation — cela signifierait plus de publicité, donc plus de concurrence. Mais Loncle a écouté Bolloré. Et agi en conséquence.
La plainte n'empêchera pas la publication. Mais elle révèle la nature profonde de l'opération : pas une enquête objective. Une opération politique. Menée par un député d'extrême droite, avec l'appui d'un magnat des médias, pour démanteler le service public audiovisuel.
Ce qui a été occulté : la crise du secteur
Pendant six mois, la commission a passé au crible les dépenses, les salaires, les frais de taxi. Les vrais sujets ? Soigneusement évités. Le secteur audiovisuel est en pleine crise. Les téléspectateurs fuient la télé linéaire. Les recettes publicitaires fondent. TF1, M6, tous paniquent. Mais de cela, on a très peu parlé.
Personne n'a demandé : à quoi ressemblera l'audiovisuel public dans cinq ans ? Quel rôle dans un monde dominé par Netflix, YouTube et les réseaux sociaux ? Combien rapporte-t-il à l'État en impôts, en emplois, en rayonnement culturel ? Ces questions n'ont pas été posées. Seulement : « Ça coûte trop cher. »
Charles Loncle voulait un procès. Il l'a eu. Mais le verdict est biaisé. Et les preuves, truquées.
Sources
- Le Parisien (Benoît d'Aragon, Ludvig Galet) – podcast Code Source
- Le Monde – révélations sur les questions suggérées par le groupe La Garde
- Cour des comptes – rapport de septembre 2024 sur France Télévisions
- Vidéo filmée à l'insu de Patrick Cohen et Thomas Land (septembre 2024)
- Rapport final de la commission d'enquête sur l'audiovisuel public (consultable à l'Assemblée nationale)
- Plainte pour prise illégale d'intérêts déposée le 2 mai 2025 par une association anticorruption
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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