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SociétéÉpisode 57/60

C9M : Vincent Bolloré a embauché un néonazi — et il le savait

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-13
Illustration: C9M : Vincent Bolloré a embauché un néonazi — et il le savait
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Le défilé interdit : une première en trente ans

  1. Le premier défilé du Comité du 9 mai serpente dans les rues de Paris. Quelques dizaines de militants. Des drapeaux noirs. Des croix celtiques. Personne n'y prête attention.

  2. Le même défilé n'a pas eu lieu. Pour la première fois.

Le 9 mai 2026, la préfecture de police de Paris interdit le rassemblement. Le tribunal administratif confirme. Le Conseil d'État aussi. Près de 100 interpellations. 45 gardes à vue. Les néonazis ont perdu leur rendez-vous annuel — pour cette année.

Comment en est-on arrivé là ?

Entre-temps, un jeune militant de 22 ans est mort. Il s'appelle Sébastien Désieux. C'était le 7 mai 1994. Une manifestation interdite. Il fuit la police. Il chute du quatrième étage d'un immeuble rue des Chartreux, à Paris. L'extrême droite en fait un martyr. Deux jours plus tard, le Comité du 9 mai est créé. Par les Jeunesses nationalistes révolutionnaires. Par le GUD. Et par la branche jeunesse du Front National. Oui, le FN était là dès le départ.

Pendant trente ans, le défilé a vécoté. Quelques dizaines de participants. Rien de plus. Puis 2023 a tout changé.

Cette année-là, le C9M rassemble plusieurs centaines de personnes. Des drapeaux noirs. Des visages cagoulés. Un service d'ordre paramilitaire avec des parapluies noirs pour empêcher les journalistes de filmer. Et surtout, une médiatisation soudaine. Marine Le Pen doit prendre ses distances avec son vieil ami Axel Louot, ancien trésorier de son microparti, présent au défilé. Trop voyant. Trop compromettant.

L'année suivante, en 2025, Libération filme des saluts nazis dans la cour de l'immeuble où Sébastien Désieux est mort. Le symbole est glaçant. Les organisateurs changent de nom : le CFM, Cortège du 9 Mai, remplace le C9M. Même événement. Mêmes hommes. Mêmes symboles.

En 2026, l'interdiction tombe. Et elle tient.

Marc de Cacré : le néonazi qui gardait l'île de Bolloré

Marc de Cacré. Issu d'une famille de la noblesse versaillaise. Il est aussi le leader néonazi le plus connu de France.

Ses tatouages parlent pour lui. Mediapart les a documentés. Une croix celtique. Un soleil noir. Des runes nordiques. Un totem SS. Son corps est un catalogue de l'iconographie néonazie. Il organise le C9M. Il recrute. Il structure.

Et il travaille pour Vincent Bolloré.

Regardons les faits. Vincent Bolloré a recruté Marc de Cacré comme vigile sur son île privée. Pas un poste subalterne dans un entrepôt : la sécurité personnelle du milliardaire. Des communicants du groupe ont prévenu Bolloré du profil de son employé. Ils ont été informés. Et ils ont maintenu Marc de Cacré en poste.

—chiffre à retenir— : le salaire d'un vigile sur l'île de Bolloré n'est pas public. Mais le message, lui, est clair. Un néonazi notoire garde la propriété de l'homme le plus puissant des médias français. Et Bolloré le sait.

Alexandre Berta, journaliste à Mediapart, raconte : "Quand j'ai eu cette information, j'avoue en avoir beaucoup douté. Ça me semblait vraiment impossible. Je me suis dit que quand j'allais confronter les communicants de Vincent Bolloré, on allait me dire que c'était une erreur, que Marc de Cacré était passé entre les mailles du filet."

La suite est pire. "En fait, on est capable de dire que Vincent Bolloré a été prévenu de son profil, de ce qu'il représentait, du fait que c'était un vrai néonazi, et que par provocation ou plus peut-être par affinité, il a décidé de le maintenir."

Un choix. Pas une erreur.

Les femmes de l'ombre : communication soignée, idéologie intacte

Le CFM a changé de stratégie. Fini les simples défilés cagoulés. Désormais, ils communiquent.

En 2025, pour la première fois, ils organisent une conférence de presse devant le ministère de l'Intérieur. Des porte-parole officiels prennent la parole. Ils expliquent que leur rassemblement est "nationaliste", "patriote", qu'il n'a "rien à voir avec le fascisme ou le néonazisme". Les journalistes de BFM, du Monde, de Mediapart sont convoqués.

Deux femmes sont mises en avant : Joséphine de la Chapelle et Maëlys de Sibon.

Joséphine de la Chapelle est la représentante officielle du CFM en 2026. Elle porte des t-shirts de CasaPound, l'organisation néofasciste italienne. Elle confectionne des boutons de chemise avec des croix celtiques — les photos sont sur son Facebook public. Sa liste de mariage, révélée par Mediapart, inclut un tableau attribué à Adolf Hitler. Prix : 1488 euros. Le 14/88 est un code néonazi : 14 pour les quatorze mots de David Lane, 88 pour "Heil Hitler". H.

Maëlys de Sibon est représentante du CFM en 2025. Elle est aussi assistante parlementaire du Rassemblement National. Son grand-père a participé au putsch des généraux à Alger en 1961. Sa mère, Fabienne Chaz, a été candidate RN aux départementales de 2021 dans la Sarthe.

Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.

Les assistants parlementaires RN : de l'hémicycle au défilé néonazi

Le CFM n'est pas un groupuscule isolé. Ses membres ont des accréditations à l'Assemblée nationale.

Raphaël Emma, dit Tenésoun, est porte-parole du C9M. Il est aussi assistant parlementaire du Rassemblement National.

Vincent Claudin, assistant parlementaire RN, a été identifié par Mediapart comme membre actif du C9M. Un article paru quelques mois avant la publication de cette enquête documente son appartenance au groupe.

Gabriel Louot est le fils d'Axel Louot, ancien trésorier du microparti de Marine Le Pen. Il participe à l'organisation du C9M.

Paul Alexandre Martin est le patron d'Ipolitique, une agence de communication. Il est prestataire du RN. Il est aussi lié aux réseaux du C9M.

Frédéric Châtillon, ancien leader du GUD, continue d'opérer dans l'ombre.

La boucle WhatsApp privée d'un bras droit d'Éric Ciotti ? Elle contient des références à Pétain et à Hitler.

Ce n'est pas une coïncidence. C'est un système. Et ce système a des noms.

Le martyre et la relève : Quentin Duran, nouveau symbole

Quentin Duran avait 23 ans. Il est mort en février 2025 lors d'affrontements avec des antifascistes. Il était militant du C9M.

Son compte Twitter, révélé par Mediapart, est un florilège de propos antisémites, négationnistes, de soutien explicite à Hitler. Il utilise le slogan "TNR" — "Total Nègres" — appelant à la mort des personnes noires. Il poste des messages de soutien au parti néofasciste Forteresse Europe.

Sa mort fait de lui le nouveau martyr. Le CFM 2025 lui rend hommage. Son prénom apparaît sur les visuels officiels du défilé, aux côtés de celui de Sébastien Désieux. La relève est assurée. Le cycle du martyre continue.

—chiffre à retenir— : 234 personnes ont été interrogées lors de 67 auditions dans le cadre des enquêtes sur l'ultradroite (source: Huffington Post). Une goutte d'eau dans un océan de complaisance.

Les entreprises complices : Carrefour, France Cars et les autres

Le CFM a besoin de logistique. Des cars pour acheminer les militants. Des véhicules pour le service d'ordre.

En 2025, des riverains photographient des bus floqués Carrefour et France Cars participant au défilé. Les entreprises ont-elles loué leurs véhicules en connaissance de cause ? Les organisateurs ont-ils menti sur l'usage ? Les questions restent sans réponse pour le moment.

Ce qui est certain, c'est que le CFM dispose de moyens financiers. Des groupes locaux — Audace Lyon, GUD, Alvarium, Octorum — organisent des descentes racistes, des concerts néonazis, des agressions. En 2023, un concert de rock arien a eu lieu dans une salle municipale des Yvelines, louée en trompant la mairie. En 2022, une librairie associative d'Angers a été saccagée par des militants d'extrême droite, dont le fiancé de Joséphine de la Chapelle. Condamnation en appel en 2022.

Le Canon Français, événement lié au milliardaire Pierre-Edouard Stérin, a été le théâtre de saluts nazis documentés par Radio France.

Où est l'argent ? Qui finance ?

L'interdiction de 2026 : victoire ou trêve ?

Le 9 mai 2026 restera dans l'histoire. Pour la première fois depuis trente ans, le défilé n'a pas eu lieu.

La préfecture de police, dirigée par Laurent Nuñez, a pris un arrêté d'interdiction. Le tribunal administratif de Paris l'a confirmé. Le Conseil d'État a rejeté le recours des organisateurs. Près de 100 interpellations. 45 gardes à vue. Les néonazis ont tenté un rassemblement nocturne non autorisé — la "nuit des flambeaux" — dans un lieu non identifié. Sans succès.

Mais cette victoire est fragile. Les organisateurs l'ont dit : ils reviendront. Ils ont déjà convoqué la presse le lendemain de l'interdiction pour dénoncer "l'atteinte à la liberté de manifester". Ils ont un service d'ordre. Une communication rodée. Des relais politiques.

Les questions restent sans réponse. Pas encore.

Qui, au ministère de l'Intérieur, a laissé ce défilé exister pendant trente ans ? Pourquoi les interdictions n'ont-elles tenu qu'en 2026 ? Où sont les poursuites pénales pour apologie de crimes de guerre, pour incitation à la haine raciale ? Les saluts nazis filmés par Libération en 2025 n'ont pas été punis. Les tatouages SS de Jean Hud, membre du C9M, non plus. La liste de mariage de Joséphine de la Chapelle, avec son tableau d'Hitler à 1488 euros, n'a pas donné lieu à des poursuites.

Sources

  • Mediapart : enquêtes de Donatien Huet, Marie Turquan, Sébastien Bourdon, Marine Turchi
  • La Lettre : enquêtes sur les liens entre milieux d'affaires et extrême droite
  • Libération : reportage sur les saluts nazis lors du CFM 2025
  • Radio France / France Bleu : enquêtes sur Le Canon Français et les saluts nazis
  • Street Press : article sur Gabriel Loustau (Louot)
  • Procédures judiciaires : procès-verbaux, décisions du tribunal administratif de Paris et du Conseil d'État
  • Témoignages de participants et riverains
  • Photos et vidéos des défilés (visages masqués, drapeaux noirs, croix celtiques, saluts nazis)
  • Comptes Twitter anonymes (notamment celui de Quentin Duran)
  • Réseaux sociaux des militants néofascistes (Facebook, Twitter, Instagram, Telegram)
  • Newsletter Inextrémis (Mediapart)
  • Documentaire Arte sur l'ultradroite en Europe
  • Livre "Drapeau noir, jeunesse blanche" de Sébastien Bourdon
  • Livre d'Elia Min Setou sur le leader de l'OAS
  • Podcast "Au poste" (sur les femmes à l'extrême droite)
  • Site Index (recensement des symboles néonazis)
  • Livre "La Peur et la Haine" de Mathieu Burgalass
  • Livre "Fable Bucolique autogérée" de Pot Politique
  • Ipsos : enquête sur les hauts revenus (moins de 2 % des foyers fiscaux)
  • Huffington Post : 234 personnes interrogées, 67 auditions
  • Libération : "exhibition de signes se rattachant à l'iconographie néonazie", "saluts hitlériens, croix celtiques, emblèmes de divisions SS"
  • Wikipedia : documentation sur les symboles et l'iconographie néonazie

📰Source :youtube.com

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