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PolitiqueÉpisode 59/66

Mediawan-Macron : le pacte secret qui verrouille l'audiovisuel public

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-20
Illustration: Mediawan-Macron : le pacte secret qui verrouille l'audiovisuel public
© YouTube

Un milliard d’euros par an. C’est ce que coûte la production des programmes de France Télévisions. Et le premier bénéficiaire s’appelle Mediawan. Le groupe dirigé par Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Pierre-Antoine Capton produit les émissions politiques leaders de France 5 — « C à vous », « C l’hebdo », « C dans l’air ». Le problème ? Ses trois patrons sont des intimes d’Emmanuel Macron. Capton a produit un documentaire à sa gloire pendant la campagne de 2017, lui a recommandé un conseiller en 2022, et a reçu la Légion d’honneur en 2023. Quand la commission d’enquête parlementaire a voulu faire la lumière, Niel a préféré skier à Courchevel plutôt que de se présenter. Puis il a insulté le rapporteur. Puis il a menti. Voilà l’histoire d’un conflit d’intérêts qui verrouille l’audiovisuel public.

Rien. Il n’a aucun lien. C’est ce qu’affirme Capton.

Pierre-Antoine Capton jure n’avoir « aucune relation personnelle avec le président de la République ». Il le dit devant les députés, le 2 avril 2025, le visage fermé. « Je suis avant tout un entrepreneur indépendant. » Un mensonge qui ne résiste pas aux faits. En 2016, Capton produit un documentaire sur TF1 qui suit Emmanuel Macron pendant les 200 jours précédant son élection. Un film à la gloire du candidat, diffusé en pleine campagne. Le producteur ne l’a jamais rencontré avant, assure-t-il. Mais en octobre 2022, selon Le Monde, il recommande Frédéric Michel — un lobbyiste formé chez Murdoch — à Macron pour gérer sa communication à l’Élysée.

Et là, le vrai problème. En octobre 2023, un an pile après cette recommandation, Emmanuel Macron remet à Pierre-Antoine Capton la Légion d’honneur. La plus haute distinction de la République pour un producteur qui, trois ans plus tôt, assurait n’avoir « aucun lien » avec le chef de l’État — oui, vous avez bien lu.

— Chiffre à retenir — : Mediawan produit désormais la quasi-totalité des talks politiques de France 5. Des émissions qui façonnent le débat public, qui reçoivent ministres et opposants, et qui sont payées par vos impôts. Le trio Niel-Pigasse-Capton contrôle ainsi le flux d’information sur la chaîne publique la plus regardée des classes politiques.

Les questions restent sans réponse. Pour l’instant. Comment un entrepreneur indépendant peut-il produire un documentaire de campagne, placer un conseiller à l’Élysée, recevoir la Légion d’honneur, et continuer à empocher des centaines de millions d’euros de contrats publics ? La commission d’enquête aurait dû creuser. Mais elle n’a pas eu le temps : Xavier Niel a bloqué la séance.

Xavier Niel n'est pas venu. Pas le 26 février. Il skiait.

Le 26 février 2025, Xavier Niel est convoqué. Il ne vient pas. Ses services prétextent un empêchement « exceptionnel et justifié ». En réalité, le patron de Free est à Courchevel, en famille, sur les pistes de ski. Les vacances scolaires, c’est sacré. La commission perd son après-midi. Deux députés attendent, la salle est vide.

Le 2 avril, Niel finit par se présenter. Il entre dans la salle comme s’il allait acheter l’immeuble. Le président de la commission, Charles Loncle, lui demande les raisons de son absence. « Je suis là, donc je défère à votre convocation », lance Niel. Loncle insiste : « Je vous ai demandé le motif exceptionnel. » Niel hausse le ton : « Vous êtes pas un procureur, d’accord ? » La tension monte. Le député rappelle que les services de l’Assemblée ont refusé un report. Niel s’énerve : « Les gens qui m’ont écrit la réponse — vos services — m’ont dit “allez vous faire voir”. »

Loncle n’est pas dupe. Il demande l’email. Niel ne le fournira jamais. Le président lâche : « Je pense pas que les services de l’Assemblée nationale s’expriment ainsi. » Voilà. La vérité est simple : le jour de sa convocation, Niel skiait. Il a préféré une station de sports d’hiver à son devoir de citoyen.

Mais le plus grave arrive. Après avoir esquivé la question sur son absence, Niel passe à l’attaque. Il accuse le rapporteur d’utiliser la commission pour sa notoriété. « Votre temps à vous, il coûte cher au Français. » Il détaille les salaires : 11 000 euros par mois pour Loncle, 17 000 pour ses collaborateurs, 7 000 pour la dotation parlementaire. Total : 35 000 euros par mois. Puis il enfonce le clou : « Vous avez pris des dizaines de millions d’euros dans la poche des Français pour servir votre notoriété personnelle. »

C’est une agression brutale. Un milliardaire qui donne des leçons de rigueur budgétaire à des élus de la République. Niel oublie juste de dire que son groupe empoche 1 milliard par an de l’argent public. Et que lui-même est actionnaire de médias qui reçoivent des subventions indirectes massives — via les commandes de France Télévisions.

Pourquoi cette fureur ? La réponse tient en un tweet.

Le 6 décembre 2025, Charles Loncle poste : « 1 milliard d’euros par an, c’est ce que coûte la production des programmes de France Télévisions. Mediawan, le groupe détenu par Matthieu Pigasse, Xavier Niel et Pierre-Antoine Capton, est le premier à en profiter. Ces mêmes acteurs revendiquent ouvertement un agenda politique affiché comme un combat contre l’extrême droite. »

Le tweet cite une interview de Matthieu Pigasse dans Libération, le 13 janvier 2025. Pigasse y déclare : « Je veux mettre les médias que je contrôle dans le combat contre la droite radicale. » Un engagement politique clair. Mais Niel, lui, n’a jamais tenu ce discours. Il est furieux d’être mis dans le même sac que son associé. « Vous avez fait un amalgame ! », crie-t-il devant la commission. Il demande la lecture du tweet. Il le commente mot à mot. « “Ces mêmes acteurs revendiquent” — “ent” c’est plusieurs personnes. Moi, je ne revendique rien. »

Les questions restent sans réponse. Pourquoi un homme qui se prétend apolitique passe-t-il son temps à fréquenter les cercles du pouvoir ? Xavier Niel a commencé par soutenir Macron. Mais en octobre 2024, un portrait de Sarah Knafo dans Valeurs actuelles révèle qu’il admire « sa grande intelligence et sa capacité à sentir le cœur des Français ». La compagne d’Éric Zemmour, figure de l’extrême droite. Et fin 2025, Jordan Bardella lui tresse des lauriers sur LCI : « Xavier Niel, voyez, qui s’est construit tout seul, qui a grandi en banlieue et qui est aujourd’hui l’un des plus grands patrons de l’économie française. »

Le patron de Free regarde 2027. Il ne veut pas être associé à la gauche de Pigasse. Il préfère les bras ouverts du RN. Alors il attaque Loncle, qui a osé révéler son double jeu.

Un rapport. Celui de la Cour des comptes, publié le 23 septembre 2025.

Il met en lumière la situation financière catastrophique de France Télévisions. « France Télévisions a cumulé plus de 81 millions d’euros de déficit depuis 2017. La trésorerie est passée de 41 millions en 2017 à –27 millions prévus en 2025. Les capitaux propres sont en chute libre, ils atteignent aujourd’hui la moitié du capital social. » Le rapporteur Loncle brandit ces chiffres devant Delphine Ernotte, la présidente de France Télévisions.

Ernotte se défend. L’inflation, le Covid, les prix de l’électricité. « Est-ce qu’on peut en faire encore ? Certainement. » Mais le rapport est implacable : il rappelle le flop retentissant de Salto, le Netflix à la française lancé en 2019 sur ordre d’Emmanuel Macron. Trois ans d’existence, 60 millions d’euros de pertes sèches pour le contribuable. Un gouffre que les dirigeants actuels n’ont pas comblé.

Et là, le vrai problème. Charles Loncle utilise ce rapport pour justifier un agenda politique : privatiser l’audiovisuel public. Ses amis de droite et d’extrême droite relaient l’idée. Vincent Bolloré, milliardaire d’extrême droite, comparait devant la commission : « 4 milliards de coûts — en 10 ans, vous arrêtez de perdre de l’argent dans le service public et vous vous retrouvez avec quatre porte-avions au lieu d’un. » Des porte-avions pour faire la guerre, au lieu de « Complément d’enquête » et de « Cash Investigation ».

L’objectif est clair : démanteler le service public pour le remplacer par des chaînes privées aux ordres des Bolloré, Niel et autres. Une députée socialiste le résume parfaitement : « L’extrême droite, quand elle vient au pouvoir, la première chose qu’elle attaque, c’est l’indépendance de l’audiovisuel public. Parce que ceux qui contrôlent la représentation du monde contrôlent comment les gens perçoivent le monde. »

L’armée suédoise ? Oui, vous avez bien lu.

Delphine Ernotte livre une information troublante lors de sa deuxième audition, le 8 avril 2025. Elle révèle avoir invité le chef d’état-major de l’armée suédoise à s’adresser à l’assemblée générale des médias publics européens. « Savez-vous que en Suède, c’est le chef d’état-major qui a demandé qu’on augmente les crédits de l’audiovisuel public ? Il m’a dit : en temps de guerre — et les militaires prévoient une guerre avant 2029 — la chose la plus précieuse, c’est la capacité de parler avec la population. Pour cela, il faut un média qui inspire confiance. »

Ernotte brandit l’indépendance comme bouclier. Mais derrière ce discours, c’est une instrumentalisation des médias publics au service de la défense nationale. L’indépendance, oui, mais pour faire la communication des militaires. Une dérive inquiétante.

Pendant ce temps, Vincent Bolloré continue son travail de sape. Depuis 2015, il a éradiqué l’esprit Canal, racheté CNews, et transformé ses médias en armes politiques. La seule citadelle qui lui résiste, c’est l’audiovisuel public. Un bastion qui a l’outrecuidance d’enquêter sur ses méthodes en Afrique. Alors Bolloré plaide pour la privatisation. « Le service public me va très bien, mais il coûte trop cher. » Un argument fallacieux : l’audiovisuel public français est bien moins coûteux qu’au Royaume-Uni ou en Allemagne.

La commission d’enquête de Charles Loncle n’a pas fait la lumière. Elle a servi de tribune à Niel pour insulter les députés, à Bolloré pour promouvoir son agenda, à Loncle lui-même pour exister politiquement. Pendant ce temps, l’argent public continue de couler vers Mediawan. 1 milliard par an. Et aucun député n’a posé la question qui tue : combien de ces programmes sont réellement indépendants, quand leurs producteurs sont les amis du président ?

Les questions restent sans réponse. Pour l’instant. Mais les Français jugeront. En 2027, ils sauront qui a verrouillé l’audiovisuel public. Et qui a préféré skier plutôt que de rendre des comptes.

Sources :

  • Auditions filmées de la commission d’enquête parlementaire (26 février, 2 avril, 8 avril 2025)
  • Article du Monde sur la recommandation de Frédéric Michel par Capton (octobre 2022)
  • Interview de Matthieu Pigasse dans Libération (13 janvier 2025)
  • Rapport de la Cour des comptes sur France Télévisions (23 septembre 2025)
  • Portrait de Sarah Knafo dans Valeurs actuelles (octobre 2024)
  • Tweet de Charles Loncle (6 décembre 2025)
  • Déclaration de Jordan Bardella sur LCI (fin 2025)
  • Comparution de Vincent Bolloré devant la commission d’enquête

📰Source :youtube.com

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