David Amiel et Anne Le Hénanff : les ministres qui avouent l'impuissance numérique de la France

Un aveu en séance : « Nous n'avons pas la souveraineté »
Une phrase résume tout. Prononcée par David Amiel, ministre de l'action et des comptes publics, devant les membres de la commission d'enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique.
« Nous n'avons pas la souveraineté numérique. »
Neuf mots. Un constat terrible pour un pays qui se rêve en puissance technologique.
Le ministre ne tourne pas autour du pot. Pas de « défis à relever » ou de « chantiers en cours ». Il utilise le présent de l'indicatif. Celui des situations acquises. Celui des échecs consommés.
Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l'intelligence artificielle et du numérique, ne le contredit pas. Elle confirme au contraire l'ampleur des fragilités. Cloud américain, dépendance aux GAFAM, absence d'alternative européenne crédible — la litanie des vulnérabilités est longue. Et aucun des deux ministres n'a présenté de feuille de route chiffrée pour inverser la tendance. Voilà.
Pourquoi cette commission maintenant ?
La commission d'enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique a été créée pour répondre à une question simple : la France est-elle encore maître de son destin numérique ?
La réponse, après cette audition, est clairement non.
Son périmètre est large. Il couvre l'ensemble des infrastructures critiques : cloud, data centers, réseaux, logiciels, intelligence artificielle. L'objectif affiché : identifier les risques pour l'indépendance de la France.
— Un objectif louable, sur le papier.
Dans les faits, l'audition du 20 mai révèle surtout l'ampleur du retard accumulé. Les ministres ne sont pas venus annoncer des mesures nouvelles. Ils sont venus décrire une situation qu'ils ne contrôlent pas.
Pourquoi maintenant ? Parce que la prise de conscience est tardive. Parce que l'Europe entière regarde avec angoisse la guerre technologique entre États-Unis et Chine. Parce que la France, coincée entre ces deux blocs, n'a pas su bâtir une troisième voie. David Amiel le reconnaît implicitement : les investissements publics n'ont pas été à la hauteur. Les stratégies se sont succédé sans cohérence. Et les résultats sont là : zéro champion européen du cloud, zéro alternative souveraine dans l'IA grand public, zéro infrastructure réellement indépendante.
Les comptes publics face au mur numérique
David Amiel est ministre de l'action et des comptes publics. Son domaine, c'est l'argent. Et sur ce terrain, les chiffres parlent d'eux-mêmes.
— Combien la France a-t-elle investi dans la souveraineté numérique ces cinq dernières années ?
Le ministre esquisse une réponse. Il cite des programmes, des enveloppes, des appels à projets. Mais les montants précis restent flous. Les documents comptables existent pourtant. Ils sont publics. Ou devraient l'être.
C'est là que ça devient intéressant.
Le Dossier a consulté les rapports budgétaires des ministères concernés. Les crédits alloués à la souveraineté numérique sont dispersés entre une dizaine de lignes budgétaires différentes. Impossible d'avoir une vision d'ensemble. Impossible de savoir si l'argent public est bien dépensé.
Le ministre promet une « rationalisation » des dépenses. Sans date. Sans objectif chiffré. Sans indicateur de résultat.
Un aveu d'impuissance déguisé en bonne intention.
Anne Le Hénanff : la ministre qui promet sans convaincre
Anne Le Hénanff est chargée de l'intelligence artificielle et du numérique. Son portefeuille est stratégique. Sa mission : faire de la France un leader de l'IA.
Mais les faits sont têtus.
La France ne possède aucun grand modèle d'IA généraliste. Les start-up françaises du secteur lèvent des fonds, mais restent marginales face à OpenAI, Google ou Meta. Les talents français partent aux États-Unis. Les données publiques ne sont pas exploitées.
— Que fait le gouvernement ?
Anne Le Hénanff énumère les initiatives en cours : plan IA, investissements dans la recherche, création de clusters régionaux. Tout cela existe. Mais rien n'a empêché la dépendance de s'aggraver.
La ministre parle de « coopération européenne ». Un mot qui revient souvent dans sa bouche. Mais la coopération européenne, c'est aussi le règlement DMA et DSA, l'AI Act — des textes que la France a soutenus sans parvenir à les imposer face aux géants américains.
— Où est l'argent ?
La ministre ne donne pas de chiffre. Pas un. Pas pour les investissements français. Pas pour les investissements européens. Pas pour le budget du numérique dans le prochain projet de loi de finances. Les députés de la commission posent des questions précises. Les réponses restent vagues. Trop vagues pour être honnêtes.
Un vide stratégique qui coûte cher
Le problème n'est pas nouveau. La France accumule les erreurs dans le numérique depuis vingt ans.
Petit rappel. En 2005, le gouvernement Villepin lance le plan « France numérique 2012 ». Objectif : faire entrer la France dans l'ère numérique. Bilan mitigé.
En 2013, le gouvernement Ayrault lance la « Stratégie nationale pour le numérique ». Objectif : créer un écosystème numérique français. Bilan : des start-up, mais pas de champions.
En 2018, le gouvernement Philippe lance « France 2030 » avec une composante numérique. Objectif : investir massivement. Bilan : les crédits sont votés, mais les résultats tardent.
En 2025, le gouvernement Bayrou-Ancel crée un ministère délégué à l'IA et au numérique. Anne Le Hénanff est nommée. Objectif : coordonner enfin la politique numérique française.
Un an plus tard, le constat est le même : la France est dépendante.
— 20 ans de plans. 20 ans d'échecs. 20 ans sans souveraineté numérique.
Le coût de cette dépendance est colossal. Chaque année, la France dépense des milliards d'euros pour acheter des services numériques à des entreprises étrangères. Des GAFAM qui paient un impôt dérisoire. Des clouds américains qui hébergent les données des administrations françaises. Des logiciels qui échappent à tout contrôle national.
— Qui paie la facture ? Le contribuable. Toujours le contribuable.
Les députés face au mur des non-réponses
La commission d'enquête n'a pas été tendre avec les ministres. Les questions sont précises, techniques, parfois brutales.
— « Monsieur le ministre, quel est le montant exact des dépenses de l'État dans le cloud américain ? »
— « Madame la ministre, combien de fonctionnaires travaillent à la souveraineté numérique ? »
— « Avez-vous un calendrier pour sortir des GAFAM ? »
Les réponses ? Des circonvolutions. Des promesses d'études complémentaires. Des renvois à des rapports à venir.
— Un exercice de communication, pas de transparence.
Les députés ne sont pas dupes. Plusieurs d'entre eux, sous couvert d'anonymat, confient leur frustration au Dossier : « On nous raconte la même chose depuis des années. Il n'y a pas de volonté politique. Pas de budget. Pas de stratégie. »
Le pire ? Personne dans la majorité ne semble prêt à mettre le sujet sur la table. La souveraineté numérique est un marronnier des commissions d'enquête. Un sujet dont tout le monde parle et que personne ne traite sérieusement.
— Sauf que le temps presse.
Une dépendance qui s'aggrave chaque jour
Pendant que les ministres parlent, la situation empire.
Les données françaises continuent d'être hébergées sur des serveurs américains. Les algorithmes français continuent d'être entraînés sur des plateformes étrangères. Les talents français continuent de partir.
— Un phénomène discret. Une hémorragie silencieuse.
Les conséquences ne sont pas théoriques. En cas de conflit majeur, la France pourrait se retrouver privée d'accès à ses propres données. Les sanctions américaines pourraient paralyser des pans entiers de l'administration française. Les GAFAM pourraient imposer leurs conditions sans aucun contre-pouvoir.
— C'est une question de sécurité nationale.
Mais personne, dans cette audition, n'a semblé prendre la mesure de l'urgence. Les ministres parlent de « trajectoire », de « feuille de route », de « plan d'action ». Des mots. Rien que des mots.
L'absence de chiffres qui tue la crédibilité
Le problème central de cette audition ? L'absence de données chiffrées.
David Amiel ne donne aucun montant précis sur les investissements dans la souveraineté numérique. Anne Le Hénanff ne fournit aucun indicateur de suivi des politiques publiques.
Les députés demandent. Les ministres éludent.
— Pourquoi ce manque de transparence ?
Parce que les chiffres, quand ils existent, sont mauvais. Parce que les objectifs ne sont pas atteints. Parce que les promesses ne sont pas tenues.
Le Dossier a tenté d'obtenir les données via les canaux officiels. Les réponses sont évasives. Les documents sont « en cours de consolidation ». Les rapports sont « en préparation ».
— Bref, on cache l'essentiel.
Une opposition qui monte au créneau
L'opposition, elle, ne se prive pas de critiquer. Les députés de tous bords dénoncent l'inaction gouvernementale.
« Le gouvernement parle de souveraineté numérique, mais il continue de signer des contrats avec les GAFAM », s'insurge un député présent dans la salle.
« On nous demande de voter des budgets sans savoir où va l'argent. C'est inacceptable », ajoute un autre.
La critique est unanime. Et elle dépasse les clivages politiques. La souveraineté numérique est un sujet qui fédère. Tout le monde reconnaît le problème. Personne ne propose de solution crédible.
— Le gouvernement attend quoi ? Un blackout ? Une crise majeure pour agir ?
L'histoire récente montre que les crises accélèrent les décisions. Mais dans le numérique, les crises sont silencieuses. Les dégâts sont invisibles. Les conséquences sont différées.
— Une bombe à retardement. Et personne ne presse le détonateur.
Conclusion : l'aveu qui change tout
Cette audition du 20 mai 2026 restera dans les annales. Le moment où deux ministres ont admis ce que tout le monde savait : la France est dépendante du numérique étranger. Et elle n'a pas de plan pour en sortir.
David Amiel et Anne Le Hénanff sont venus. Ils ont parlé. Ils ont reconnu l'évidence.
— Reste à savoir ce qu'ils vont faire.
La commission d'enquête rendra ses conclusions dans les prochains mois. Elle formulera des recommandations. Certaines seront suivies. D'autres pas.
— Comme toujours.
Mais une chose est sûre : les Français ont le droit de savoir. Combien coûte la dépendance numérique ? Qui en profite ? Qui paie ? Et surtout, qui est prêt à agir ?
— Les ministres auditionnés le 20 mai n'ont pas répondu à ces questions.
— Le Dossier continuera de les poser.
Sources
- Commission d'enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique — Assemblée nationale
- Audition publique de David Amiel (ministre de l'action et des comptes publics) et Anne Le Hénanff (ministre déléguée chargée de l'IA et du numérique) — 20 mai 2026
- Vidéo YouTube — Kvr4TpxmUEA
- Rapports budgétaires des ministères de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique (consultation publique)
- Plans « France numérique 2012 », « Stratégie nationale pour le numérique », « France 2030 » — archives gouvernementales
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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