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PolitiqueÉpisode 5/76

Mathieu Pigasse : le banquier qui veut conquérir la gauche par les médias

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-12
Illustration: Mathieu Pigasse : le banquier qui veut conquérir la gauche par les médias
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Un nom de domaine réservé : pigas2027.fr. Un objectif assumé : gagner la « bataille culturelle » pour faire élire la gauche en 2027. Mathieu Pigasse, banquier d'affaires multimillionnaire et propriétaire du groupe Combat (Radio Nova, Les Inrocks, festivals), ne cache plus ses ambitions présidentielles. Derrière le discours anticapitaliste et le costume en or, l'enquête révèle des contradictions béantes — et des affaires juteuses avec des régimes autoritaires.

L'héritier de 68. Faire vomir le bourgeois.

Né en 1968 à Clichy. Famille de journalistes de gauche. Son père travaille à La Manche libre, son frère fonde Public. Lui choisit la politique. Diplômé de Sciences Po Paris, il intègre l'ENA — tout en citant Flaubert : « faire vomir le bourgeois ».

Sorti de l'ENA en 1994, il entre à la direction du Trésor. Sa mission : gérer la dette et la trésorerie de l'État. En 1998, il devient conseiller technique de Dominique Strauss-Kahn au ministère de l'Économie. Deux ans plus tard, il rejoint Laurent Fabius à Bercy comme directeur adjoint de cabinet.

Les deux hommes créent l'Agence France Trésor. Une machine « remarquablement efficace, non pas pour freiner l'endettement, mais pour permettre à l'État d'emprunter toujours plus », dit la vidéo.

Puis Pigasse pousse la porte d'Alain Minc. Le conseiller des puissants — de Chirac à Arnault, en passant par Bolloré et Sarkozy. Selon Minc, seuls deux hommes lui ont annoncé qu'ils finiraient un jour à l'Élysée : Emmanuel Macron et Mathieu Pigasse.

Retenez ce détail.

En 2002, Minc ouvre à Pigasse les portes de la banque Lazard. Six ans plus tard, il fera la même chose avec Macron, orienté vers Rothschild. Chez Lazard, Pigasse devient responsable mondial du département Sovereign Advisory. Il conseille les États endettés : Argentine, Équateur, Ukraine, Côte d'Ivoire, Grèce. Des dizaines de millions d'euros d'honoraires facturés à des pays au bord du gouffre.

Pendant ce temps, il publie des livres. Il dénonce le cynisme des banques et l'austérité imposée aux Grecs.

Rencontre avec Chavez, conseil de Mélenchon

  1. Pigasse rencontre Hugo Chavez au Venezuela. Le dictateur cherche à remettre de l'ordre dans les finances d'un pays que sa révolution bolivarienne a rendu plus dépendant du pétrole. Une relation durable se noue. Quand Nicolas Maduro prend le pouvoir, Pigasse continue de conseiller Caracas.

À peu près au même moment, dans les rues de Caracas, Pigasse croise Jean-Luc Mélenchon. Le leader de La France Insoumise venait prendre des leçons politiques auprès des dictateurs latino-américains. Les deux hommes découvrent des points communs : leur passion pour la révolution bolivarienne, leur humanisme, leur vision économique.

La légende veut que Mélenchon ait donné à Pigasse le meilleur conseil de sa vie : acheter de la presse.

L'empire médiatique : 150 millions de chiffre d'affaires

Pigasse pose la première pierre en 2009. Il rachète Les Inrocks. Il crée la holding Les Nouvelles Éditions Indépendantes, rebaptisée plus tard Combat — en hommage au journal d'Albert Camus.

En 2010, il rachète Le Monde avec Xavier Niel et Pierre Bergé. En 2011, il devient actionnaire à 10 % du Huffington Post. En 2014, le même trio rachète Le Nouvel Observateur. En 2015, Pigasse achète Radio Nova.

Le groupe Combat pèse aujourd'hui 150 millions d'euros de chiffre d'affaires. Il est bénéficiaire depuis trois ans, selon Emmanuel Hoog, directeur général du groupe. Mais les médias eux-mêmes ne le sont pas. « L'objectif premier, c'est de donner du sens, c'est pas la rentabilité », affirme Pigasse.

Comment le groupe tient-il ? Par le subventionnement croisé. Les festivals de musique — Rock en Seine, Will of Green, Golden Coast, Combat Rock — génèrent des bénéfices. Will of Green a réalisé 12 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2024, pour un bénéfice net de plus de 800 000 euros.

Et il y a Mediawan. Pigasse est cofondateur et détient 10 % du capital de cette boîte de production, principal fournisseur de France Télévisions avec des émissions comme C à vous, C politique, C dans l'air. Selon Charles Loncle, lors d'une commission d'enquête, le service public payait « grassement » Mediawan : « 110 millions d'euros par an ».

La bataille culturelle : festivals politiques, médias engagés

Pigasse assume. Dans un entretien à Billboard France, il déclare : « Un festival est en soi un acte politique. » Will of Green est devenu une université d'été de LFI. On y croise Asma Mala dénonçant le « technofascisme de droite », SBY Venom inculquant l'ABC de la pensée décoloniale, Gabriel Zucman expliquant que taxer les ultra-riches ne les fera pas fuir.

Les ONG invitées doivent dénoncer le patriarcat ou défendre les sans-papiers. Une charte de bienveillance exige la vigilance contre les propos « sexistes, LGBTQI+phobes, racistes et grossophobes ».

En 2025, la ville de Saint-Cloud retire sa subvention à Rock en Seine à cause de la venue du groupe irlandais Kneecap. Le chanteur était poursuivi en Angleterre pour infraction terroriste après avoir brandi le drapeau de l'IRA sur scène. Pigasse attribue ce retrait à une inimitié personnelle de la mairie.

Radio Nova, l'arme la plus efficace

Radio Nova a explosé. De 400 000 à 1,6 million d'auditeurs quotidiens en deux ans. Le succès tient en un nom : Guillaume Meurice. Le jour même de son licenciement de France Inter pour une blague sur le Premier ministre israélien — « une sorte de nazi mais sans prépuce » — Pigasse lui passe un coup de fil.

Meurice anime La Dernière sur Nova. Il enchaîne les bad buzz jugés antisémites ou sexistes. Une collaboratrice a reçu un blâme après avoir liké un commentaire critiquant le sexisme d'une publicité. Pigasse défend le rire comme « pilier de la démocratie », citant Wolinski, dessinateur de Charlie Hebdo assassiné en 2015.

Mais comme le disait Riss, caricaturiste de Charlie Hebdo, à Meurice en 2023 : « L'esprit Charlie n'est pas une poubelle qu'on sort du placard quand ça vous arrange pour y jeter ses propres cochonneries. »

Front commun contre l'extrême droite

Pigasse s'allie avec d'autres rédactions de gauche. Avec Fabien Gay, sénateur et directeur de L'Humanité, il envisage de lancer une chaîne d'info en continu. En début d'année, ils ont publié un hors-série intitulé Front commun contre l'extrême droite, avec Les Inrocks, StreetPress, Blast et Radio Nova.

Le guide « désarmer Bolloré » y invite à « tout balancer » : détruire et piller les magasins Relais, les portiques Automatic Systems, taguer les entreprises du milliardaire. Des actes illégaux encouragés par des médias financés en partie par l'argent public.

Libération n'a pas été convié. Depuis que le quotidien a publié un article peu flatteur sur la compagne de Pigasse, Violetta Méda, directrice des marques du groupe Combat, les relations se sont détériorées.

Le management autoritaire derrière le discours humaniste

En coulisses, le climat au sein de Combat est moins idyllique. Les B parlent de « pression et d'humiliation verbale », de « management autoritaire voire dégradant ». Pigasse ne censure pas ses humoristes. Mais pour le reste des employés, c'est autre chose.

Une collaboratrice a reçu un blâme pour un like sur une critique sexiste. Voilà où ça se complique.

La conquête des urnes : pigas2027.fr

En 2014, Pigasse et Stéphane Bouge créent un mouvement politique hors parti : Premier Jour. Un programme est rédigé, un site conçu. La machine est prête à être lancée. Sauf qu'un autre les coiffe : En Marche. Pigasse l'a en travers de la gorge. D'autant que Macron sort un livre intitulé Révolution — Pigasse avait publié Révolution(s) quatre ans plus tôt.

Depuis, une rivalité à sens unique s'est créée. À sens unique car, selon l'entourage du président, le patron de Radio Nova n'a aucune place dans ses pensées.

Mais le second quinquennat de Macron touche à sa fin. Selon Le Canard Enchaîné, un nom de domaine a été réservé : pigas2027.fr. Pigasse sort un livre à la rentrée, contenant des propositions. Interrogé sur une candidature, il répond : « Par principe, je n'exclus jamais rien. »

Sa stratégie : apparaître comme un recours pour l'union des gauches. « Il faut inventer une gauche radicale et unie mais crédible, à la façon de Sarkozy face aux électeurs de Le Pen en 2007 », dit-il. « La compréhension du besoin de radicalité est chez Mélenchon. Il faut parler à ses électeurs, les comprendre, pas les insulter. »

Les contradictions du banquier anticapitaliste

Pigasse soutient l'essentiel du catéchisme économique de Mélenchon. Pour les deux, la dette française n'est pas un problème de solvabilité. Pigasse défend la taxe Zucman. Il critique le capitalisme contemporain.

Mais c'est aussi un banquier d'affaires multimillionnaire qui porte des costumes sur mesure — sa marque préférée serait Dursavage, concurrente de LVMH. « L'amour des échantillons de parfum ne l'emporterait-il pas sur la haine du méchant capitaliste milliardaire Bernard Arnault ? », interroge la vidéo.

Le deal vénézuélien : quand Pigasse fait les yeux doux à Trump

Janvier 2025. Nicolas Maduro est arrêté par les États-Unis dans le cadre de l'opération Absolute Resolve. Delcy Rodriguez, ancienne vice-présidente, gouverne le Venezuela par intérim. Elle mange dans la main de la Maison Blanche.

Le 28 avril, le Trésor américain publie une note autorisant les conseillers financiers à travailler sur une restructuration de la dette vénézuélienne. À la surprise générale, c'est Centerview Partners — une banque d'investissement américaine dont la branche parisienne est dirigée par Mathieu Pigasse — qui décroche le contrat.

Pigasse affirme que sa relation avec Rodriguez et sa connaissance du Venezuela ont joué en sa faveur. Mais selon le Wall Street Journal, ce n'est pas si simple.

Celui qui dicte ses instructions à Rodriguez, c'est Mauricio Claver-Carone. Un des plus anciens conseillers de Donald Trump sur l'Amérique latine. L'homme derrière l'opération Absolute Resolve, l'architecte de la déportation des migrants vénézuéliens vers les geôles salvadoriennes. Un investisseur dont les intérêts sont indexés sur la situation économique du pays.

Selon Le Canard Enchaîné, Claver-Carone a croisé Pigasse dans les couloirs du FMI et de la Banque interaméricaine de développement. C'est lui qui aurait plaidé en faveur de Centerview auprès des autorités vénézuéliennes et du Trésor américain.

Pigasse aurait dû « battre des cils » pour empocher une commission à plusieurs dizaines de millions de dollars.

La projection privée avec Trump

En janvier, Pigasse était invité par le patron d'Amazon Studio à la projection privée du documentaire Melania, sur la première dame américaine. Il a pu manger des pop-corn aux côtés de Donald Trump, Mike Tyson et Fernando Sulichin, un proche du pouvoir vénézuélien et de Trump.

C'est à cette projection que Pigasse aurait confirmé sa position de favori dans le deal vénézuélien.

Le banquier qui parle de son groupe comme « le village d'Astérix résistant à l'envahisseur et aux forces du mal » dînait avec Dark Vador.

Une gauche radicale et unie — mais à quel prix ?

Pigasse veut rassembler. Il critique Raphaël Glucksmann, qu'il juge « de droite ». Il évite les débats avec lui. Il s'insurge contre l'Arcom quand elle lui rappelle son positionnement politique. Il recrute des influenceurs comme Camille Aberdam, « viscéralement hostile à Israël », qui relaient des tweets complotistes sur le 7 octobre.

Il discute avec Yassine Bellatar. Il approche les créateurs de contenu et influenceurs numériques.

Son objectif est simple : gagner la bataille des idées et des images pour gagner la bataille électorale.

Mais les questions demeurent. Qui finance vraiment cet empire ? Les festivals, Mediawan, l'argent public — et maintenant les contrats avec des régimes autoritaires. Où s'arrête la bataille culturelle ? Où commence le business ?

Et surtout : que fera Pigasse si le deal vénézuélien lui rapporte les dizaines de millions de dollars espérés ? Continuera-t-il à dénoncer le capitalisme depuis son costume Dursavage ?

La réponse, peut-être, dans un nom de domaine : pigas2027.fr.

Sources : Valeurs Actuelles (numéro spécial), Le Canard Enchaîné, Le Parisien, Billboard France, L'Opinion, Le Point, Wall Street Journal, commission d'enquête (intervention de Charles Loncle).

📰Source :youtube.com

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