Ex-PDG d'EDF accuse l'Allemagne d'avoir démantelé l'entreprise

« L'obsession allemande depuis 30 ans, c'est la désintégration d'EDF. Ils ont réussi. » Henri Proglio, PDG d'EDF de 2009 à 2014, n'y va pas par quatre chemins. Devant la commission sur la souveraineté et l'indépendance énergétique de la France, l'ancien dirigeant a livré un témoignage sans filtre. Il accuse l'Allemagne et l'Union européenne d'avoir sciemment démantelé le fleuron national. Le tout avec la bénédiction — ou la passivité — des gouvernements français successifs. Les faits sont têtus.
Le prix le moins cher d'Europe
Machine de guerre. Voilà ce qu'était EDF au début des années 2000. La France avait le prix d'électricité le moins cher du continent — deux fois et demie moins qu'en Allemagne, selon Proglio. Le pays exportait son énergie, son contrat de service public faisait référence dans le monde. Un atout formidable pour les émissions de gaz à effet de serre. Bref, les quatre paris étaient relevés.
« Il n'y avait plus qu'à tout détruire », résume l'ancien PDG.
C'est exactement ce qui s'est passé.
La réglementation européenne comme arme de destruction massive
Deux coupables selon Proglio : l'Europe et le gouvernement français. « Toute la réglementation européenne depuis 10 ans n'a comme conséquence que la désactivation d'EDF », assène-t-il. Une Europe qui a pris comme axe idéologique quasi unique la concurrence. « Qui fait le bonheur des peuples », ironise-t-il. On voit ce que ça donne en matière d'énergie.
Premier traumatisme à son arrivée : la mise en concurrence des barrages. Un barrage, rappelle Proglio, est essentiellement un outil d'optimisation du système électrique. « C'est la seule pile à combustible intelligente et efficace qu'on ait aujourd'hui. » Sa fonction première n'est pas de produire, mais de stocker. La mise en concurrence consistait à supprimer ce stockage. « C'est génial », lâche-t-il.
Les Canadiens, les Allemands, les Russes, les Chinois défilaient sur les sites. L'État avait envisagé d'obéir à la doctrine européenne. Proglio s'y est opposé frontalement. « Il faut simplement dire non. Quitte à payer des amendes. » Son raisonnement est simple : pourquoi donner à des concurrents un outil acheté pour sa valeur de production, pas pour sa valeur de stockage — cette valeur immatérielle d'optimisation ?
Rien n'a été conclu. Mais rien n'est réglé. La règle européenne existe toujours, la France ne l'a pas respectée, et l'Europe la sanctionnera.
La loi NOME : le coup de grâce législatif
Et le coup de grâce ? La loi NOME. Elle imposait à EDF de vendre à prix cassé — inférieur au coût de revient — 25 % de sa production électronucléaire à ses propres concurrents. Pour qu'ils puissent revendre cette énergie aux clients d'EDF. « Ça a très bien fonctionné. Ils sont devenus riches », constate Proglio, amer.
Le résultat est mathématique. On a forcé EDF, qui avait le prix le plus bas d'Europe, à subventionner ses concurrents. Une absurdité industrielle que l'ancien PDG dit avoir dénoncée pendant des années. « Avec l'efficacité que vous voyez », ajoute-t-il.
Et pour couronner le tout, il fallait définir un prix de marché. Puisqu'il n'y avait pas de marché. On a donc indexé ce prix sur… le gaz. Pourquoi le gaz, alors que la France n'en utilise quasiment pas pour produire son électricité ? « Parce que les Allemands utilisent le gaz », répond Proglio. « Toute la réglementation européenne est une réglementation allemande. »
Le dîner avec Merkel : l'aveu
Tout commence à la foire de Hanovre, en 2012. Proglio est avec le Premier ministre français. Cinq personnes de chaque côté. Angela Merkel est là. Trois semaines après Fukushima, elle vient de sortir l'Allemagne du nucléaire.
Proglio venait de vendre la filiale allemande d'EDF, EnBW, pour 7 milliards d'euros. Un prix inespéré, puisque la sortie du nucléaire allemand venait de faire plonger la valeur de l'entreprise. Merkel lui dit : « Monsieur Proglio, vous avez fait une bonne affaire sur notre dos. »
Réponse de Proglio : « C'est grâce à vous, madame la Chancelière. » Elle n'a pas apprécié.
La suite est plus grave. Merkel se confie. Elle explique qu'elle est une Allemande de l'Est, une scientifique, et qu'elle croit totalement au nucléaire. Mais elle est en pleine campagne électorale régionale en 2012. Elle a perdu Berlin. Elle négocie une coalition avec le SPD, mais veut une alternative. Elle ouvre donc des négociations avec les Verts conservateurs allemands. Pour boucler l'accord, elle lâche le nucléaire.
« Elle me l'a dit. Elle m'a dit : "Je le fais pour des raisons politiques, pas du tout techniques ni scientifiques." »
Le mot était lâché. L'Allemagne est sortie du nucléaire pour des raisons électorales. Pas pour l'environnement. Pas pour la sécurité. Pour gagner des voix. Et pourtant.
L'obsession allemande : 30 ans de stratégie
Proglio ne s'arrête pas là. Il affirme que l'Allemagne a, depuis la création de la Bundesrepublik, choisi l'industrie comme axe majeur de son économie. Et l'Ostpolitik comme stratégie de développement. « C'est clair et cohérent », reconnaît-il.
Mais comment ce pays, qui a fondé sa richesse sur son industrie, pourrait-il accepter que la France dispose d'un outil compétitif aussi puissant qu'EDF à sa porte ? « L'obsession allemande depuis 30 ans, c'est la désintégration d'EDF. Ils ont réussi. »
La transition énergétique allemande — l'Energiewende — s'est transformée en catastrophe. Les deux grands opérateurs allemands, RWE et E.ON, se sont pratiquement ruinés. Proglio en a profité pour vendre la filiale allemande d'EDF avant qu'il ne soit trop tard. « Je l'ai très bien vendue pour 7 milliards d'euros. Ce qui m'a valu un procès que j'ai gagné. »
Mais le mal était fait. L'Allemagne, vulnérable sur le plan énergétique, avait réussi à affaiblir son concurrent français.
Le couple franco-allemand : une illusion française
Une illusion, vraiment ? Proglio porte un regard glacial sur le fameux « couple franco-allemand ». « Personne ne parle en Allemagne du couple franco-allemand. Il n'y a qu'en France qu'on en parle. » Il compare la situation à « une femme désespérée qui s'accroche à son homme en disant "on est en couple" ». Prête à tout lâcher pour que le couple et l'illusion d'exister perdurent.
La question est simple : qu'a obtenu la France en échange du sacrifice d'EDF ? « Je n'ai pas connaissance de contrepartie qu'on aurait obtenue », répond Proglio. Rien. Pas une concession. Pas un avantage industriel. Pas une garantie de souveraineté.
Pendant ce temps, le contribuable français paie la facture. La France prélève 45,4 % de son PIB en impôts et cotisations — le troisième taux le plus élevé de l'OCDE. Le coin fiscal pour un célibataire atteint 47,2 %. La dette publique dépasse 110 % du PIB, soit environ 3 200 milliards d'euros. Et le déficit public est à 5,8 % du PIB en 2024, bien au-dessus du seuil européen de 3 %.
Tout cet argent pour quoi ? Pour un service public énergétique démantelé. Pour un fleuron national sacrifié sur l'autel de la concurrence européenne. Pour des prix de l'électricité indexés sur le gaz allemand.
Le gouvernement français : passif ou complice ?
Proglio ne ménage pas non plus les gouvernements français. Il raconte avoir alerté à de nombreuses reprises le ministre de l'époque, Jean-Louis Borloo. Le rapport Champsaur venait d'être rendu. Borloo met en œuvre l'une de ses préconisations : la loi NOME.
« J'ai eu des entretiens avec le ministre pour lui expliquer que c'était une erreur et une faute industrielle pour EDF », dit Proglio. La réponse ? « Politique. C'est-à-dire : "Je comprends, je comprends, je comprends." » Mais rien n'a bougé.
Proglio déplore que le gouvernement français ait accepté cette mesure, « unique, destinée à casser la logique d'une entreprise comme EDF ». « Sous la pression bien sûr de Bruxelles et de l'Allemagne. »
Il pose une question qui fâche : pourquoi le lobbying allemand est-il plus
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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