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PolitiqueÉpisode 38/55

Small boats : Haddad avoue l'échec du Touquet – 78 morts, 46 472 traversées

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-04
Illustration: Small boats : Haddad avoue l'échec du Touquet – 78 morts, 46 472 traversées
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78 morts en 2024 : le bilan humain que Haddad n'a pas pu cacher

Le ministre cité des chiffres. Il les connaît par cœur. 78 morts en 2024 dans la Manche et la mer du Nord. 31 morts en 2025. Et déjà 8 morts au 1er mai 2026. Des corps qui flottent entre Calais et Douvres. Des familles qui ne verront jamais leurs proches arriver.

« Ce sont des drames sans précédent », lâche Benjamin Haddad devant les députés. Il parle de « conséquences humaines ». Mais le ton reste mesuré. Pas de colère. Pas d'aveu de responsabilité. Juste un constat partagé avec le président de la commission.

Pourtant, les chiffres parlent d'eux-mêmes. En 2018, zéro mort. Zéro. Les small boats n'existaient pas comme route migratoire. Les migrants tentaient le tunnel ou les ferries. Les contrôles français — renforcés par le Touquet — les en empêchaient. Alors ils ont pris la mer. Et la mer tue.

Haddad le reconnaît en creux : « Cette filière s'est développée en raison de l'impact de nos contrôles ferroviaires et portuaires, donc de leur efficacité, mais qui a accentué la dangerosité de traverser en mer. » Traduction : on a tellement bien fermé les ports que les gens montent sur des canots gonflables pourris. Et ils meurent.

276 traversées en 2018. 27 978 en 2021. 36 000 en 2024. 46 472 en 2025. Une multiplication par 168 en sept ans. Pendant ce temps, le budget alloué par Londres passait de 222 millions d'euros (2018-2023) à 540 millions (2023-2026), puis 766 millions (2026-2029). Plus de moyens, plus de morts. Logique implacable.

Le député Marc de Floriant — élu du Calaisis — résume la situation d'une formule cinglante : « Le tonneau des Danaïdes où on essaye de vider la mer du Nord à la petite cuillère. » Haddad ne contredit pas. Il parle « d'humilité des résultats ». Mais aucune remise en cause du système.


Du Touquet à Sandhurst : 25 ans d'accords qui n'ont rien réglé

Commençons par le commencement. 1991 : protocole de Sangatte. Les deux pays coopèrent sur les contrôles ferroviaires du tunnel. 2003 : traité du Touquet. La frontière britannique est déplacée sur le sol français. Les douaniers anglais contrôlent à Calais, pas à Douvres. 2018 : traité de Sandhurst. On ajoute des moyens contre les small boats. Et depuis, on enchaîne les cycles triennaux.

Haddad détaille le mécanisme avec la précision d'un expert. « Le cadre a le mérite d'exister », dit-il. Il permet « d'éviter un appel d'air encore plus important ». Mais est-ce vraiment le cas ?

Regardons les chiffres. En 2017, aucune traversée par small boat. Zéro. Aujourd'hui, plus de 46 000 par an. Le « cadre » n'a pas empêché l'appel d'air. Il l'a canalisé vers une route plus mortelle. Et les passeurs s'adaptent plus vite que les États.

Le président de la commission pose la question qui fâche : « Est-ce que la solution ne viendrait pas à faire en sorte que tous les gens qui veulent candidats à la migration en Grande-Bretagne puissent traverser en toute sécurité ? » Il suggère de supprimer les contrôles français, de laisser les Anglais gérer leurs propres frontières, et d'arrêter de jouer les garde-frontières pour un pays qui a quitté l'UE.

Haddad esquive. Il parle de souveraineté. De « défense de nos intérêts ». Mais le député insiste : « On a l'impression que ça n'a pas changé grand-chose. On nous dit que ça va venir, mais rien ne vient. »

La réponse du ministre est un chef-d'œuvre de prudence diplomatique : « Si on décidait du jour au lendemain de se débarrasser de tout le cadre juridique, on pourrait imaginer qu'on aurait un appel d'air encore plus important. » Autrement dit : on continue parce qu'on a peur que ça empire. Courage, fuyons.


766 millions d'euros : le tonneau des Danaïdes britannique

Le montant donne le vertige. 222 millions d'euros pour le premier cycle Sandhurst (2018-2023). 540 millions pour le deuxième (2023-2026). 766 millions pour le troisième, signé le 23 avril 2026. Une multiplication par 3,5 en moins de dix ans. Et pour quoi ?

Haddad énumère les réalisations : renforcement des effectifs, moyens matériels, un nouveau bateau de sauvetage, le groupe de travail Upstream. Mais à chaque augmentation de budget correspond une augmentation des traversées. 36 000 en 2024, 46 472 en 2025. La corrélation est parfaite. Plus on met d'argent, plus il y a de passages. Les passeurs s'adaptent, changent de méthode, poussent plus au nord, vers la Belgique.

Et Londres paie. Parce que Londres n'a pas le choix. « C'est un peu le tonneau des Danaïdes », dit le député. Haddad ne peut que reconnaître : « On aime un peu s'autoflageller en se disant qu'on se fait toujours avoir par les autres. » Puis il ajoute, comme pour se rassurer : « Quand on va chez les autres, on nous dit que les Français sont toujours très forts pour défendre leurs propres intérêts. »

Mais où sont les intérêts français dans ce marché ? Les forces de l'ordre françaises patrouillent, interceptent, sauvent — et les migrants, une fois secourus, repartent. Le taux d'interception atteint 62 % en avril 2026. Et pourtant, 46 472 ont réussi l'année précédente. Les moyens augmentent, les résultats baissent.

Le pire est ailleurs. Haddad le révèle sans le souligner : sur la période 2018-2023, les financements britanniques ont servi à « financer de nombreux projets, le renforcement des moyens humains ». Mais qui contrôle l'efficacité de ces dépenses ? Personne. Le rapport sénatorial évoqué par le président pointe l'absence d'évaluation indépendante. Un tonneau sans fond.


71 % de régularisés : l'appel d'air que Londres refuse de fermer

Retenez ce détail. 71 %. C'est le pourcentage de migrants qui obtiennent une régularisation au Royaume-Uni après avoir traversé la Manche. Un chiffre que le président de la commission découvre pendant les auditions. Il le balance à Haddad : « 71 % de chances d'être régularisé. Ça renforce la volonté de passage. »

Haddad ne le conteste pas. Il botte en touche : « Des mesures ont été prises pour restreindre le statut de réfugié, le regroupement familial, les visas étudiants. » Mais la réalité est têtue. Tant que la Grande-Bretagne offre une chance sur trois d'obtenir l'asile (et en réalité plus de deux sur trois si on compte les recours), les gens continueront à monter dans les bateaux.

Le député Marc de Floriant enfonce le clou : « Il n'y a pas de carte d'identité en Grande-Bretagne. Très peu de contrôle dans les entreprises. Tout ça participe de l'attractivité. » Haddad admet : « Il y a une dimension culturelle. » Mais il ne propose aucune solution concrète. Juste un dialogue « régulier » avec les Britanniques.

Ce dialogue a pourtant produit des résultats modestes. L'accord « un pour un » signé en 2025 : 606 réadmissions pour 588 admissions légales. Un équilibre provisoire, prolongé jusqu'au 1er octobre 2026. Mais à côté, 46 472 traversées. Le rapport est de 1 pour 76. Pas de quoi dissuader les passeurs.

Et du côté français, la position est limpide : on ne peut pas forcer Londres à réduire son attractivité. On peut juste négocier. Et payer. Et regarder les morts s'accumuler.


Europe absente, Belgique débordée : le rapport de force qui change

La France est en première ligne. Mais depuis le Brexit, la frontière avec le Royaume-Uni est devenue une frontière extérieure de l'Union européenne. Logiquement, l'UE devrait prendre le relais. Haddad le dit lui-même : « Notre objectif est d'européaniser la gestion de la frontière. »

Mais les faits sont là. Le président de la commission a auditionné un représentant de la DG Home de la Commission européenne. Le verdict est sans appel : « Nous sommes un peu dubitatifs. Ce n'était pas une grande préoccupation de la Commission européenne cette situation. » Haddad ne peut que confirmer : « Il n'existe pas de cadre européen permettant d'apporter une réponse globale. »

Résultat : les accords bilatéraux restent le seul outil. Mais ils montrent leurs limites. Le renforcement des contrôles côté français a poussé les passeurs vers la Belgique. En 2026, les départs depuis les côtes belges ont explosé : plus de 1 850 arrivées via la Belgique. Un simple déplacement géographique. Les réseaux s'adaptent, les frontières craquent.

Haddad évoque le plan d'action Manche mer du Nord attendu pour juin 2026. Un nouveau cadre censé coordonner les efforts. Mais il reste vague sur son contenu. « Nous cherchons à trouver des accords et des compromis avec les Britanniques. » Une formule qui sent la réunionite diplomatique.

Pendant ce temps, les chiffres de 2026 montrent une baisse : 30 % d'arrivées en moins depuis la France, 39 % de traversées réussies en moins au 1er mai. Mais c'est un trompe-l'œil. La baisse est due au déport vers la Belgique, pas à une vraie maîtrise des flux. Et les morts continuent : 8 déjà cette année.


Retour du Royaume-Uni dans l'UE ? Haddad ouvre la porte, mais à quel prix ?

La question semble incongrue dans une audition sur la crise migratoire. Pourtant, le député la pose : le Royaume-Uni pourrait-il réintégrer l'Union européenne ? Haddad répond sans détour : « Nous serions très ouverts et nous nous réjouirions d'un retour. »

Il rappelle que les sondages montrent une majorité de Britanniques regrettant le Brexit. Le gouvernement travailliste de Keir Starmer cherche des coopérations renforcées. Mais Haddad pose une condition claire : « Pas de cherry picking. Si on veut participer au marché intérieur, il faut en accepter toutes les règles, y compris la liberté de circulation des personnes. »

C'est l'éléphant dans la pièce. La libre circulation des personnes est exactement ce que les Britanniques ont rejeté en votant le Brexit. Et c'est pourtant la seule solution structurelle à la crise des small boats. Si les travailleurs et les étudiants pouvaient circuler légalement, les passeurs perdraient leur marché.

Mais Haddad sait que c'est un horizon lointain. Il ironise sur les « Brexit bots » — les small boats devenus symboles de l'échec post-Brexit. Il n'annonce aucune négociation concrète. Juste une porte ouverte, au cas où.

En attendant, les 766 millions d'euros du Sandhurst 2026-2029 sont déjà budgétés. Les 46 472 traversées de 2025 sont déjà comptabilisées. Les 78 morts de 2024 sont déjà enterrés. Et les députés de la commission d'enquête repartent sans réponse.

« Nous nous retrouvons pour la dernière audition mardi prochain », annonce le président. Avec le ministre de l'Intérieur. Peut-être que lui aura des solutions. Ou peut-être pas.


Sources

  • Audition publique de Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l'Europe, commission d'enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique, 20 mai 2026 (Assemblée nationale)
  • Chiffres du ministère de l'Intérieur et du Home Office sur les traversées small boats (2018-2026)
  • Accords de Sandhurst : cycles de financement 2018-2023 (222 M€), 2023-2026 (540 M€), 2026-2029 (766 M€)
  • Rapport sénatorial sur les accords du Touquet et la gestion migratoire (2025)
  • Statistiques DGEF et données Royaume-Uni sur les taux de régularisation (71 %)
  • Accord pilote « un pour un » Franco-Britannique (2025, prolongé octobre 2026)
  • Toute l'Europe : protection temporaire des Ukrainiens (4,4 millions, 98,4 % d'Ukrainiens)
  • Le Monde, France Info, Mediapart — données croisées sur les morts en Manche

📰Source :youtube.com

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