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SociétéÉpisode 26/55

Total engrange 5 milliards pendant que les Français crèvent à la pompe

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-09
Illustration: Total engrange 5 milliards pendant que les Français crèvent à la pompe
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Cinq milliards d'euros. C'est le bénéfice net de TotalEnergies au premier trimestre 2026. Une hausse de 51% sur un an. Pendant ce temps-là, Muriel, retraitée dans la Vienne, ne met plus le chauffage au-dessus de 17°C. Mathieu, infirmier libéral, roule 80 km par jour sans pouvoir répercuter un centime sur ses tarifs. Jean-François, entrepreneur en construction bois, voit ses marges — 3 à 5% — dévorées par la flambée des matériaux. Le gouvernement promet une aide « grand rouleur » de 20 centimes par litre. Les infirmiers y ont droit, sauf que leurs revenus dépassent le plafond de 17 000 euros par an. Le Sénat, lui, pointe du doigt l'Allemagne : c'est elle qui bloque depuis des années la réforme du marché européen de l'électricité. Résultat : le prix du gaz continue de fixer celui de l'électricité, même quand elle est nucléaire ou renouvelable. La suite est édifiante.

Muriel, 64 ans, 17°C dans sa maison : le fioul à 1,78€ le litre

Muriel Bar vit entre Paris et la Vienne. Sa maison de famille, elle la chauffe au fioul. Avant la crise, le litre valait 1,24 euro. Aujourd'hui, il est à 1,78 euro. Soit 400 euros de plus par livraison. « Je me dis pas grand-chose. Qu'est-ce que je peux faire ? » lâche-t-elle face à la caméra de Public Sénat. Elle a 64 ans. Sa chaudière chauffe la salle à manger, la cuisine et une chambre au nord. Le reste, elle le ferme. « Mon chauffage, c'est du 15 octobre au 1er avril, à peu près sur 17°C. » 17 degrés. Pas un degré de plus.

Elle tient un petit carnet. Toutes ses dépenses y sont notées. « Ce qu'on donne d'un côté, on peut pas le donner de l'autre. » Ses revenus de retraite, eux, n'ont pas bougé. Muriel assume son choix : elle ne changera pas de système de chauffage. « Ce sera à mes enfants de le faire. » Mais combien de Muriel y a-t-il en France ? Combien de retraités silencieux qui ne manifestent pas, ne bloquent pas les ronds-points, mais qui comptent chaque centime ?

Alice Arodèz, elle, a témoigné sur les réseaux sociaux. Le fioul domestique dépasse 1,83 euro le litre. Pour une livraison minimum de 500 litres, ça coûte 915 euros. « Le prix étant trop élevé, je vis actuellement sans chauffage ni eau chaude. » Sans eau chaude. En 2026. Audrey Linkenheld, sénatrice socialiste du Nord, reconnaît : « Engager une transition énergétique, ça repose sur des trajectoires individuelles. » Sophie Primas, sénatrice LR des Yvelines, ajoute : « Il faut qu'on s'assure que chacun, quel que soit ses revenus, soit en capacité de faire face. » Mais quand les aides changent sans cesse, quand MaPrimeRénov' a connu plus de vingt réformes en cinq ans, comment les Muriel peuvent-elles faire confiance ?

Les derniers chiffres du CPDP confirment l'ampleur du phénomène : du 11 au 20 avril, la consommation de gazole s'est écroulée de 18,55%, celle des supercarburants de 14,5% par rapport à la même période de 2025. Les prix à la pompe ont atteint des sommets : 2,038 euros pour le SP95-E10, 2,123 euros pour le SP98. La consommation totale de carburants routiers a chuté de 11% en avril. Les gens roulent moins. Se privent. Ou restent chez eux.

Jean-François, entrepreneur : « 15% de hausse du bois, et encore 15% annoncés »

Jean-François Régier construit des chalets en bois dans la Meuse. Depuis le 1er janvier, le bois a pris 15%. Et on lui annonce 15% de plus dans les deux mois. « Aujourd'hui, le bois, c'est de l'or. » Il achète ses tuiles à Bourges, à 480 km. Avant, un transporteur répondait sous quinze jours. Aujourd'hui, « le transporteur s'assure d'avoir un retour. Il ne déplacera pas un camion s'il n'est pas assuré d'avoir son retour. » Résultat : les délais s'allongent, les coûts explosent.

Ses marges ? Entre 3 et 5%. Une hausse de 15% sur le bois ? « Ça devient compliqué. » Il a déjà gelé les embauches. Il fait des stocks de précaution — ce qui enchérit encore la crise. « On espère avoir quelques aides du gouvernement. Ne serait-ce que sur le carburant : 45 centimes de hausse en deux mois. Pour les gros rouleurs, c'est énorme. »

La construction neuve a reculé de 30% en deux ans. La rénovation, sur laquelle tout le monde comptait, est paralysée par l'instabilité réglementaire. MaPrimeRénov' changée vingt fois en cinq ans. « C'est inacceptable. Insoluble. Pour l'entreprise comme pour le client. » Bernard Buy, sénateur macroniste de la Drôme, reconnaît le problème : « L'instabilité des politiques empêche des réformes structurelles. » Sophie Primas renchérit : « Il faut stabiliser les normes et les aides dans le temps. » Les paroles s'envolent. Les factures, elles, restent.

Mathieu, infirmier : 30€ de surcoût par mois, l'aide « grand rouleur » qui exclut

Mathieu est infirmier libéral. Il parcourt 60 à 80 kilomètres par jour. Le tarif de ses déplacements est réglementé : 2,75 euros par visite. Pas un centime de plus, même si le SP98 coûte 2,12 euros le litre. La hausse des carburants lui coûte 30 euros de plus par mois. « C'est un surcoût que je ne peux pas répercuter. » Le gouvernement a mis en place une aide « grand rouleur » : 20 centimes de baisse par litre, avec conditions de ressources. Mais le plafond est fixé à 17 000 euros de revenus annuels. Un infirmier libéral qui travaille à plein temps dépasse ce plafond. Donc Mathieu n'a droit à rien.

Audrey Linkenheld le dit : « L'aide 'grand rouleur' exclut les infirmiers. » Pourquoi ? Parce que le gouvernement a choisi un barème qui touche les très petits revenus, pas les professions libérales aux charges lourdes. 30 euros par mois, ce n'est pas une fortune. Mais c'est un symbole. Celui d'une politique qui rate ses cibles. Pendant ce temps, TotalEnergies annonce 5 milliards de bénéfices au premier trimestre 2026. Le groupe a plafonné ses prix à la pompe — une décision marketing, pas une mesure structurelle. Les superprofits, eux, ne sont pas taxés. En Allemagne, en Espagne, en Italie, des propositions d'encadrement des superprofits existent. En France, rien.

Le maire de Saint-Antoine a réduit sa facture de 60% — mais les ABF bloquent les panneaux solaires

Jean-Guy Dupuit est maire d'une petite commune. Il a filmé lui-même une vidéo pour l'émission. Sa commune a réduit sa facture énergétique de 60%. Comment ? Isolation des bâtiments, passage aux LED, optimisation des horaires de chauffage. « On a fait ce qu'on pouvait avec nos moyens. » Mais il se heurte à un mur : les Architectes des Bâtiments de France (ABF). Pour installer des panneaux solaires sur le toit de la mairie ou de l'église, il faut leur accord. Et les ABF refusent. « On est dans un village classé. On ne peut pas toucher à l'esthétique. » Résultat : le maire doit choisir entre le patrimoine et la survie budgétaire.

« On achète groupé l'électricité avec d'autres communes. On a obtenu -20% par rapport au tarif réglementé. » Belle initiative. Mais insuffisante. Les petites communes n'ont pas les moyens d'investir dans des pompes à chaleur ou des chaudières biomasse. Les aides de l'État changent chaque année. « On ne sait pas sur quoi compter. » Bernard Buy l'admet : « L'instabilité politique et réglementaire est un frein majeur. » Pendant ce temps, les factures des collectivités explosent. Et les services publics trinquent.

Sénat contre Allemagne : pourquoi la réforme du marché électrique est bloquée depuis des années

Le Sénat français demande depuis des années une réforme du marché européen de l'électricité. Le principe actuel est absurde : le prix de l'électricité est fixé par la dernière centrale appelée, souvent au gaz. Même si l'électricité est produite par du nucléaire ou des renouvelables, son prix est indexé sur celui du gaz. Résultat : quand le gaz flambe, l'électricité flambe aussi. La France produit pourtant 62,7% de son électricité de manière décarbonée, un record depuis 1970. Sa facture énergétique a baissé de 21% entre 2024 et 2025, à 45,8 milliards d'euros. Mais les prix pour les consommateurs ne suivent pas.

Pourquoi ? Parce que l'Allemagne bloque. Audrey Linkenheld l'explique : « L'Allemagne protège sa sidérurgie, dépendante du gaz russe. Délier le prix de l'électricité du gaz ferait perdre un avantage concurrentiel à ses industries. » Le Sénat a voté des résolutions. La Commission européenne a proposé des réformes. Mais Berlin met son veto. Résultat : les Français paient le gaz allemand, même quand ils consomment du nucléaire français.

Le gouvernement français, lui, privilégie les aides ponctuelles : baisse de la TVA, chèque énergie, aide « grand rouleur ». Des rustines. Sophie Primas le reconnaît : « On règle le problème à court terme, pas structurellement. » Mais le « quoi qu'il en coûte » de 2022 a laissé des traces. Le déficit budgétaire interdit de nouvelles dépenses massives. Alors on bricole. Et les Muriel, les Mathieu, les Jean-François trinquent.

Grain de Sale : un voilier cargo record, mais des aides publiques faméliques

Olivier Barot est le président de Grain de Sale. Son entreprise construit des cargos à voile. Le premier mesurait 24 mètres. Le deuxième, 50 mètres. Le troisième, en projet, fera 150 mètres. Leur record : 1 gramme de CO2 par tonne transportée par kilomètre. Soit mille fois moins qu'un avion, dix fois moins qu'un cargo classique. « La France a un savoir-faire leader mondial dans la construction de navires à voile. » Pourtant, les aides publiques sont restées limitées. « Au début, on a eu un petit peu. Pour Grain de Sale 3, on espère être un peu plus accompagné. »

Le paradoxe est total. La France dépense des milliards pour subventionner les énergies fossiles (niche fiscale sur le gazole, aides aux industries gazières) et peine à financer une filière d'avenir. Pendant ce temps, CMA CGM investit massivement dans le gaz naturel liquéfié pour ses porte-conteneurs. Les Chantiers de l'Atlantique construisent des paquebots au GNL. « On passe devant la vitrine comme pour l'éolien, » prévient Olivier Barot. Sophie Primas promet de s'engager : « Il faut qu'on aide cette industrie. » Mais les annonces ne remplacent pas les budgets.

Le dossier est loin d'être clos. La crise actuelle n'est pas un accident. C'est la conséquence de choix politiques structurels : dépendance aux énergies fossiles, refus de taxer les superprofits, instabilité réglementaire, blocage allemand sur le marché électrique. Les trois sénateurs invités — LR, PS, macroniste — étaient d'accord sur un point : il faut des réformes de fond. Mais aucun n'a proposé de calendrier, ni de loi concrète. Pendant ce temps, Muriel reste à 17°C. Mathieu roule à perte. Jean-François stocke du bois. Et Total engrange 5 milliards.

L'affaire commence ici. Elle finira quand les politiques cesseront de gérer la pénurie pour enfin construire l'abondance durable. En attendant, les Français paient. Littéralement.

Sources

  • Transcript de l'émission « Dialogue Citoyen » diffusée sur Public Sénat, avec les témoignages de Muriel Bar, Mathieu, Jean-François Régier, Jean-Guy Dupuit, Olivier Barot, et les interventions des sénateurs Sophie Primas, Audrey Linkenheld et Bernard Buy.
  • Données du Comité professionnel du pétrole (CPDP) : baisse de 18,55% de la consommation de gazole et 14,5% des supercarburants du 11 au 20 avril 2026 (lenergeek.com).
  • Relevés de prix à la pompe : SP95-E10 à 2,038 €/L, SP98 à 2,123 €/L, issus de 7 000 stations (AFP, actuniort.fr).
  • Taux de rupture d'approvisionnement : 2,8% des 9 700 stations (franceinfo.fr).
  • Facture énergétique de la France 2025 : 45,8 milliards d'euros, baisse de 21% (statistiques.developpement-durable.gouv.fr).
  • Prévisions de hausse des factures : 10 à 25% d'ici 2026 par rapport à 2023 (economiematin.fr).
  • Chute de la consommation de carburants : -11% en avril 2026 (echosplus.com).
  • Garanties de capacité : -43% pour 2025, -42% pour 2026 (optima-energie.fr).
  • Résolutions du Sénat sur la réforme du marché européen de l'électricité.
  • Ouvrage d'Olivier Amand sur le concept de robustesse.

📰Source :youtube.com

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