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TotalEnergies : 5 milliards de superprofits, la gauche exige la nationalisation

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-13
Illustration: TotalEnergies : 5 milliards de superprofits, la gauche exige la nationalisation
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Cinq milliards d’euros. En trois mois. C’est le bénéfice net de TotalEnergies au premier trimestre 2026. Une hausse de 51 % par rapport à l’an dernier. Dopé par la guerre au Moyen‑Orient — le conflit en Iran fait flamber les hydrocarbures.

Pendant que les Français paient le plein à plus de deux euros le litre, le géant pétrolier engrange. La gauche, LFI en tête, répond par une proposition radicale : nationaliser Total. Reprendre la main. Contrôler les prix. Redistribuer les superprofits.

Mais le PDG Patrick Pouyanné brandit une menace : si l’État taxe les bénéfices exceptionnels, il transférera la cotation principale de Paris à New York. Et le gouvernement ? Il défend le fleuron tout en jouant les équilibristes.

Le dossier est loin d’être clos.

Cinq milliards en trois mois

TotalEnergies n’a jamais gagné autant. Au premier trimestre 2026, le groupe affiche 4,96 milliards d’euros de bénéfice net — soit 51 % de plus qu’au premier trimestre 2025 (source : 20minutes). La guerre en Iran, déclenchée en novembre 2025, a propulsé le prix du baril au‑delà de 120 dollars. Chaque hausse du brut se transforme en superprofit pour les majors.

Le chiffre est vertigineux. Il représente plus de 55 millions d’euros par jour. De quoi rembourser la dette sociale française en moins de six mois — si l’argent allait à l’État. Mais il va aux actionnaires.

Manuel Bompard, député LFI, ne mâche pas ses mots : « Au vu des bénéfices gigantesques que réalise Total depuis plusieurs années, quasiment 5100 milliards d’euros versés aux actionnaires sur ces 10 dernières années, on pourrait se demander si on ne peut pas faire mieux. Il faut reprendre la main. »

Le chiffre de 5 100 milliards est une coquille. Bompard voulait dire 51 milliards — c’est la somme totale des dividendes et rachats d’actions versés par Total sur la dernière décennie. Une somme qui dépasse le budget de l’Éducation nationale.

Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, enfonce le clou : « L’entreprise doit accompagner la France, nos entreprises et les ménages français et non pas se faire du beurre sur le pétrole et sur la guerre. »

Pendant ce temps, à la pompe, le sans‑plomb 98 frôle les 2,10 euros. Les “gilets jaunes” sont nés dans une station‑service, rappelle un intervenant. « Aujourd’hui, notre pays est au bord d’une nouvelle explosion sociale. Ne reproduisez pas les mêmes erreurs. »

Le gouvernement le sait. Mais il hésite.

Nationaliser Total ? La gauche y croit, les experts doutent

La proposition de LFI et du PCF est claire : l’État doit redevenir actionnaire majoritaire de TotalEnergies. Reprendre ce qui a été cédé en 1993.

« Il y a un enjeu de souveraineté dans cette période », explique Catherine Roux, journaliste économique. Mathieu Plane, économiste à l’OFCE, nuance : « L’enjeu de souveraineté existe. Tant mieux si Total est français. C’est l’un des plus gros groupes pétroliers au monde, derrière les Américains. La question est moins sur la question stratégique que sur la question de savoir comment on redistribue les profits, les superprofits ou la rente pétrolière. »

Car nationaliser ne signifie pas baisser les prix. Le pétrole est un marché mondial. Les prix sont fixés à Londres, à New York, à Singapour. Pas à Paris.

« Je ne crois pas que nationaliser permettrait d’avoir la main sur les prix », ajoute Plane. « C’est juste que vous pourriez récupérer une partie de cette rente. Les superprofits, c’est une rente. Les prix de l’énergie augmentent et vous récupérez ces prix élevés. Ça pourrait mettre un peu de beurre dans les épinards pour l’État. Mais la question, c’est de savoir comment on finance ça. Devenir actionnaire majoritaire alors qu’on a privatisé, c’est très compliqué. »

Jean‑Pierre Chapel, journaliste économique, renchérit : « Je vois pas où on trouverait les 89 milliards d’euros pour prendre la majorité du capital. Il y a eu une participation de l’État à Total, mais ça a toujours été une entreprise privée. On a eu une entreprise publique, Elf Aquitaine, qui a ensuite été privatisée et rachetée par Total. C’est qu’elle ne devait pas être beaucoup mieux gérée que Total. Il n’y a aucune garantie que le TotalÉnergies nationalisé soit mieux géré. »

L’exemple d’Elf est édifiant. En 1999, Total a absorbé Elf, alors que cette dernière était empêtrée dans les scandales des “avions renifleurs” et des comptes offshore. L’État actionnaire n’avait pas empêché la dérive.

Philippe Dessertine, économiste, abonde : « À l’époque, la compagnie française nationalisée, Elf, on pensait qu’elle allait prendre la tête quand on a rassemblé les deux. C’est Total qui a absorbé Elf. Elf ne s’en sortait pas, notamment à cause des scandales. »

Et pourtant, la gauche persiste. Parce que l’opinion publique est choquée par ces superprofits.

Le prix de la souveraineté : 89 milliards d’euros

Nationaliser Total coûterait cher. Très cher. Pour devenir actionnaire majoritaire — c’est‑à‑dire détenir plus de 50 % du capital — l’État devrait débourser au moins 89 milliards d’euros. C’est le calcul basé sur la capitalisation boursière actuelle du groupe (environ 177 milliards d’euros).

Où trouver cette somme ? Le budget de l’État est déjà sous tension. La dette publique dépasse 3 100 milliards. Emprunter 89 milliards supplémentaires pour acheter des actions d’une entreprise privée, c’est un pari risqué.

D’autant que l’État a déjà vendu ses parts en 1993. Le gouvernement Balladur avait alors récupéré 10 milliards de francs (environ 1,5 milliard d’euros actuels) pour solder une participation qui datait de 1931. « Il s’agit avec Total de faire rentrer quelque 10 milliards de francs dans les caisses de l’État », disait le journal de l’époque.

Aujourd’hui, racheter coûterait 60 fois plus. En tenant compte de l’inflation, c’est un retour en arrière très coûteux.

Certains pays ont choisi une autre voie. La Norvège détient les deux tiers du groupe national Equinor. L’Italie possède un tiers d’Eni. Mais ces pays ont du pétrole sur leur sol. La France n’en a pas. « Je comprends qu’on nationalise les entreprises, comme la Norvège, qui ruisselle d’or noir… On comprend que l’État norvégien décide de profiter de cette rente, puisque ça lui revient. C’est sur son sol », analyse Sylvie Villers, économiste. « Nous, en France… Comment voulez‑vous qu’une entreprise, même nationalisée française, puisse jouer sur les prix si elle n’a pas la main sur la production ? »

Total produit du pétrole en Afrique, en Amérique, au Moyen‑Orient. Pas en France métropolitaine. Nationaliser l’entreprise ne donnerait pas un baril de plus sur le territoire français. Les recettes fiscales de Total viennent surtout de l’étranger. En France, ses bénéfices sont quasi nuls — les raffineries tournent à perte à cause des coûts de transport et du plafonnement volontaire des prix.

Mathieu Plane le confirme : « Même si on taxait les superprofits, il n’y aurait pas de manne financière qui arriverait de la part de Total. Il y a des accords avec les pays étrangers sur la fiscalité. Vous payez vos impôts là où vous réalisez vos profits. En France, les profits doivent être très faibles, voire pas du tout. La surtaxe sur les profits rapporterait rien ou peut‑être un tout petit peu, mais moins que ce que rapporte le blocage des prix à la pompe. »

Alors, pourquoi cette proposition ? Parce qu’elle est politiquement rentable. Elle flatte un électorat qui souffre et qui veut taper sur les profiteurs de guerre.

Le chantage de Pouyanné : New York ou la taxe

Patrick Pouyanné n’est pas du genre à se laisser faire. Le PDG de TotalEnergies a déjà prévenu : si le gouvernement instaure une taxe sur les superprofits, il appliquera lui‑même le plafonnement des prix dans les stations. Autrement dit : l’État paiera la différence. Et il menace plus grave encore : transférer la cotation principale de Paris à New York.

« TotalEnergies est l’entreprise française la plus taxée au monde. Notre taux d’imposition de l’an dernier, c’est 40 % », clame la direction. « TotalÉnergies fait travailler 16 000 entreprises françaises. C’est aussi ça, la contribution de TotalÉnergies à la France. »

Le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, monte au créneau : « Je n’aime pas beaucoup dans le débat public le Total bashing. C’est une entreprise française qui emploie des Français. Elle marque aussi une part des intérêts stratégiques du pays. Pour autant, il y a eu un débat qu’il faut objectiver. S’il y a des résultats exceptionnels, ça pose la question d’une redistribution qui pourrait être, à dues proportions ou pas, exceptionnelle. C’est un débat politique assez noble. »

Derrière lui, d’autres membres du gouvernement font bloc. « Le Total bashing est désagréable. C’est une grande entreprise française. » « Total paie des impôts en France. C’est faux de dire l’inverse. »

Pourtant, les chiffres de l’OFCE montrent que Total ne paie quasiment pas d’impôt sur les sociétés en France — parce que ses bénéfices y sont marginaux. Les 19 milliards d’euros de taxes et impôts payés dans le monde en 2023 incluent les royalties versées aux pays producteurs, les taxes carbone et les impôts locaux. En France, le montant est bien plus faible.

La menace de Pouyanné est prise au sérieux. Un transfert de cotation à New York priverait la Bourse de Paris de son plus gros titre. Ce serait un coup dur pour le CAC 40. Et un message politique : la France n’est plus un pays attractif pour les grandes entreprises.

Sylvie Villers résume : « Le travers de la France, c’est de critiquer ses fleurons alors qu’au contraire, il faudrait plutôt se dire qu’au moins, on a su faire ça. »

Mais à force de protéger Total, le gouvernement prend le risque de passer pour le complice des superprofits.

Et si nationaliser ne changeait rien ?

Les experts sont unanimes : nationaliser Total ne ferait pas baisser le prix du carburant. Pourquoi ? Parce que le pétrole est une commodité mondialisée. Le prix à la pompe dépend du cours du brut, des marges de raffinage et des taxes nationales. Une entreprise publique n’aurait aucun moyen d’imposer un prix inférieur au marché mondial.

« Le pétrole, c’est un marché mondial. Les prix qui nous font souffrir sont tradés de manière internationale. C’est pas à Paris qu’on a la main », insiste Jean‑Pierre Chapel.

Philippe Dessertine ajoute : « La logique de l’entreprise, et des entreprises européennes, c’est de dire qu’on doit aller vers le retrait des énergies fossiles. C’est ça, l’idée. L’idée de Total, de BP ou de Shell, à la différence des grandes entreprises américaines, qui sont toujours “drill, drill, drill”… En Europe, on est beaucoup plus avec une partie d’exploitation et l’autre partie où on fait du commerce. On fait de la répartition. On achète et on revend des stocks. On essaie de tirer du profit là‑dessus pour investir. »

La vraie question, selon Dessertine, c’est la stratégie d’investissement. Total investit encore massivement dans les énergies fossiles, malgré ses promesses de transition. L’État actionnaire pourrait‑il imposer une autre trajectoire ? Peut‑être. Mais à quel prix ? « Mettre 70 à 90 milliards dans les énergies fossiles, sachant qu’il vaudrait peut‑être mieux les mettre dans l’énergie de demain, notamment le nucléaire… », s’interroge Sylvie Villers.

L’exemple indien est instructif. Les compagnies pétrolières publiques indiennes gèrent la problématique pétrolière mais souffrent de sous‑investissement et restent accrochées au fossile. Pas sûr que la France veuille copier ce modèle.

Alors, que faire ? Taxer les dividendes ? Plafonner les prix ? Renégocier les accords fiscaux avec les pays producteurs ? Le débat est loin d’être clos.

Un débat qui divise la France

D’un côté, la gauche et une partie de l’opinion, exaspérées par des bénéfices records pendant que le pouvoir d’achat s’effondre. De l’autre, le gouvernement et le patronat, qui défendent un fleuron national et redoutent une fuite des capitaux.

TotalEnergies a déjà commencé à délocaliser son siège social à Londres pour des raisons fiscales. La menace new‑yorkaise est une étape de plus. Si l’État force la main, l’entreprise partira. Et avec elle, des milliers d’emplois, des dizaines de milliers de sous‑traitants, et des milliards de valeur boursière.

Mais ne rien faire, c’est laisser les superprofits s’envoler sans contrepartie. C’est risquer une nouvelle explosion sociale. Les “gilets jaunes” sont encore dans les mémoires.

Le gouvernement tente un équilibre impossible : défendre Total sans paraître indifférent à la souffrance des ménages. Sébastien Lecornu parle d’une « redistribution exceptionnelle ». Mais rien de concret n’est annoncé.

Pendant ce temps, Patrick Pouyanné engrange. Les actionnaires touchent. Et les Français font la queue à la pompe.

À suivre.

Le Dossier – Enquête publiée le 13 mai 2026.
Sources : interviews de Manuel Bompard, Fabien Roussel, Sébastien Lecornu, Patrick Pouyanné, Catherine Roux, Mathieu Plane, Jean‑Pierre Chapel, Philippe Dessertine, Sylvie Villers. Données financières vérifiées auprès de 20minutes.fr et 24matins.fr.

📰Source :youtube.com

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