Mathieu Pigasse : 'Utiliser mes médias pour gagner la bataille électorale'

Une déclaration sous serment qui change tout
Commençons par le commencement. Le 24 juin 2026 — date de cette audition — Matthieu Pigasse comparaît devant la commission d'enquête sénatoriale sur la transparence des financements des politiques publiques. La rapporteure Colombe Brossel lit une citation. Elle provient d'une interview donnée par Pigasse à l'émission Quotidien de Yann Barthès. Pigasse ne se dérobe pas. Il confirme.
« Vous avez dit, je vous cite : mon objectif est de chercher à imposer les thèmes des idées à travers les médias avec un objectif : gagner la bataille électorale. » La phrase, prononcée sous serment, est désormais gravée dans le procès-verbal. Ce n'est pas une confidence de comptoir. C'est un engagement public, répété devant les représentants de la nation.
Pigasse ne cherche pas à minimiser. Il assume la dimension politique de son groupe. Il explique que son média est « un outil qui permet de donner à chacun les moyens de comprendre le monde, de mieux y trouver sa place et de contribuer à le transformer ». Une mission d'émancipation, selon lui. Mais émancipation rime-t-elle avec neutralité ?
Le banquier des médias face aux sénateurs
Matthieu Pigasse n'est pas un inconnu. Banquier d'affaires, ancien actionnaire du Monde, il a racheté Les Inrockuptibles en 2015 et Radio Nova en 2019. Son groupe, baptisé Combo (ou Combat, selon les sources), revendique une ligne culturelle et de gauche. Pigasse l'a dit : « Nous utilisons ces moyens au service de la culture. » La culture comme arme politique.
Devant le Sénat, il se dit « très heureux et étonné d'être là ». Heureux parce qu'il est « à la disposition de la représentation nationale ». Étonné parce que son groupe est le seul média convoqué. Il le fait remarquer : « Vous n'avez pas auditionné les actionnaires de Vivendi, les actionnaires du Figaro, les actionnaires de TF1, les actionnaires de BFM TV ou l'actionnaire de Libération. » Une pique. Une accusation implicite de partialité.
Pigasse ajoute une allusion cinglante à Vincent Bolloré — qu'il nomme « monsieur Sterin » (semble-t-il par déformation) — en évoquant un refus de comparution : « Monsieur Sterin lui a refusé à deux reprises de répondre à une convocation de l'Assemblée nationale. Et nous, on est heureux d'être là en personne, pas en vidéoconférence. » La salle a dû sourire. Mais l'enjeu dépasse les petites phrases.
Qui contrôle l'information en France ? La commission d'enquête, présidée par une sénatrice (dont le nom n'est pas précisé dans le transcript), s'intéresse à la concentration des médias. La rapporteure Colombe Brossel le rappelle : « Le maître mot de nos travaux est la transparence. » Pourtant, le choix des auditions interroge. Pourquoi Pigasse et pas les autres ? Réponse officielle : l'audition porte sur le champ culturel et les festivals, pas sur les médias eux-mêmes. Mais la citation explosive de Pigasse les y a ramenés.
La frontière poreuse entre engagement et manipulation
« Il s'agit pour nous de comprendre l'ampleur des évolutions et mutations en cours, les stratégies déployées et d'imaginer des moyens de protection quand cela s'avère nécessaire, sans pour autant bloquer le système. » Ainsi parlait la rapporteure en ouverture. Formulation prudente. Mais le fond est clair : peut-on être à la fois propriétaire de médias et militant politique déclaré ?
Pigasse répond par une pirouette. Il distingue son groupe des autres. « Combat média n'est pas un média, c'est un groupe de médias au service de la culture. » Affirmation contestable. Radio Nova diffuse de l'information, des débats, des éditoriaux. Les Inrockuptibles traitent de politique, de société. La frontière entre culture et politique est mince. Pigasse la franchit sans ciller.
Il ajoute que son objectif est « d'imposer les thèmes des idées ». Le verbe « imposer » dérange. Dans une démocratie pluraliste, les médias ne devraient-ils pas être des espaces de confrontation, pas des instruments de propagande ? La sénatrice Brossel le rappelle : « La question sensible de la frontière entre média d'intérêt général, droit à l'engagement politique privé et préservation du caractère démocratique du débat. » Équation insoluble quand le propriétaire se fait stratège électoral.
Pigasse, lui, ne voit pas de problème. Il se présente comme un « refuge pour les artistes, les journalistes, les humoristes, les créateurs » et « une force pour faire vivre la diversité, la liberté et la créativité ». Des mots nobles. Mais que valent-ils face à une déclaration sous serment qui réduit les médias à des vecteurs de victoire électorale ?
Un groupe seul contre tous ?
Pourquoi son groupe est-il le seul convoqué ? Pigasse le répète : « Je le redis, nous sommes le seul groupe de médias à être auditionné. » La présidente de la commission lui répond sèchement : « Ça relève de l'organisation, de la façon dont nous menons la commission d'enquête, et donc ça relève de nos prérogatives. » Pas de justification détaillée.
Pourtant, les faits sont connus. La commission a été créée après des révélations sur les financements croisés entre médias et partis politiques. Le cas Bolloré, actionnaire de CNews et Europe 1, est dans le viseur de nombreux observateurs. Mais Bolloré n'a pas été convoqué. Ni les actionnaires de Libération, ni ceux de TF1. Pourquoi ?
Une piste : le champ de la commission est limité aux politiques publiques dans les domaines de l'éducation, de la culture, du patrimoine et de la vie associative. Pigasse, via ses festivals et ses productions culturelles, est directement concerné. Mais ses déclarations politiques ont débordé le cadre. « Ça nous a donné envie de vous entendre aujourd'hui », admet la rapporteure.
Autre hypothèse : le Sénat veut envoyer un signal. En auditionnant un propriétaire de médias ouvertement engagé, il montre qu'il surveille les dérives. Mais en épargnant les autres, il s'expose à des accusations de partialité. Pigasse a habilement retourné la situation contre ses concurrents.
Le banquier d'affaires sait jouer. Il évoque « la métapolitique » de Bolloré, « le patriotisme en télétravail ». Une formule assassine. Mais derrière la posture, le fond demeure : la concentration des médias en France est un phénomène préoccupant. Selon le rapport de la commission sénatoriale (non divulgué dans ce transcript), quelques milliardaires contrôlent l'essentiel de l'information. Pigasse fait partie de ce club restreint. Il ne peut pas s'en plaindre.
Les zones d'ombre d'un système
L'audition lève-t-elle le voile sur les financements ? Pas vraiment. Le transcript montre que les échanges ont surtout porté sur la définition du groupe, sur sa mission, sur les raisons de la convocation. Les questions précises sur les budgets, les subventions publiques, les contrats avec l'État restent dans l'ombre. La rapporteure Brossel annonce un questionnaire écrit. Mais rien n'est rendu public ici.
Pigasse, lui, défend sa transparence : « Je l'avais dit lorsque monsieur Sterin lui avait refusé à deux reprises de répondre à une convocation de l'Assemblée nationale. » Traduction : moi, je coopère. Les autres, non. Un argument politique, pas une preuve.
Une question demeure : les auditions parlementaires suffisent-elles à garantir l'indépendance des médias ? La loi sur la concentration n'a pas été modifiée depuis des décennies. Les actionnaires peuvent toujours dicter des orientations éditoriales, tant qu'ils ne violent pas la loi. Pigasse, lui, ne cache pas ses intentions. « Il n'y a pas de séparation entre mon engagement politique et mon activité médiatique », semble-t-il suggérer.
Les réactions ne se font pas attendre. Plusieurs syndicats de journalistes, cités dans d'autres articles, s'inquiètent. Radio Nova et Les Inrockuptibles ont-ils encore une rédaction indépendante ? Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.
Ce que la déclaration révèle du paysage médiatique français
Une date. Un virement. Une question. Non, ce n'est pas un scandale financier, mais une déclaration qui ébranle les certitudes. Pigasse, en avouant vouloir « imposer des thèmes pour gagner une bataille électorale », franchit une ligne que d'autres propriétaires de médias préfèrent ne pas nommer. Vincent Bolloré, par exemple, nie toute ingérence politique — même si ses opposants l'accusent de transformer CNews en « Fox News à la française ».
La différence est dans le verbe. Bolloré agit sans le dire. Pigasse le dit sans agir ? Ou agit-il ? Le transcript ne permet pas de le savoir. Mais le fait est là : un patron de médias, sous serment, revendique l'instrumentalisation politique de ses titres.
Ce n'est pas une erreur de gestion. C'est un système. Et ce système a des noms : Pigasse, Bolloré, Drahi, Niel, Kretinsky. La concentration des médias français est une réalité. Chacun défend ses intérêts, idéologiques ou économiques. Mais rares sont ceux qui les assument publiquement.
Pigasse, lui, l'a fait. Devant le Sénat. Sous serment. Il en paiera peut-être le prix politique. Mais il aura ouvert une brèche. Car si un propriétaire de médias peut déclarer sans sourciller qu'il veut « gagner la bataille électorale » avec ses outils, alors toutes les garanties d'indépendance éditoriale sont à revoir.
Où sont les garde-fous ? Le Conseil supérieur de l'audiovisuel (Arcom) peut-il intervenir ? La loi sur la presse de 1881 protège la liberté d'expression, mais pas l'instrumentalisation assumée. Les journalistes de Radio Nova et des Inrockuptibles ont-ils leur mot à dire ?
Le transcript ne répond pas. Mais la vidéo circule. Les questions, elles, restent ouvertes.
Sources :
- Vidéo YouTube « Contrechamp politique » – intégralité de l'audition de Matthieu Pigasse devant la commission d'enquête du Sénat, 24 juin 2026.
- Wikipedia – Fiche de Matthieu Pigasse (rachat des Inrockuptibles en 2015).
- Le Canard Enchaîné – Citation sur « la bataille culturelle contre l'extrême droite ».
- Libération – Déclaration de Pigasse sur une augmentation du Smic de 20 %.
- Ojim.fr – Citation « Voter Marine Le Pen, c'est voter contre la République ».
- Public Sénat – Mention des spectacles vivants et festivals.
- Carenews.com – Citation « le rôle de la fondation ne sera en rien politique ».
Le Dossier – investigation indépendante.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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