Accords du Touquet : 537 morts en Manche, la France encaisse 580 millions pendant que les migrants meurent

Un rythme qui s'accélère — six morts en quatre mois
Depuis le début de l'année 2025, six exilés sont morts. Deux à Gravelines le 1er avril. Quatre à Équihen-Plage le 9 avril. Deux à Ardres ce dimanche. Six morts en quatre mois.
Les autorités dénombrent 537 décès depuis 1999 à la frontière franco-britannique. Un minimum. Combien de disparus ? Combien de corps jamais retrouvés ? Personne ne les compte. Personne ne les cherche vraiment.
Jade Lamalchi, de l'Auberge des migrants, les connaissait. Les deux femmes du week-end dernier, elle les avait croisées à l'accueil de jour du Secours catholique. « L'une était originaire du Soudan du Sud — un pays qui connaît une crise humanitaire et sécuritaire sans précédent, raconte-t-elle. La semaine dernière, elle faisait du théâtre avec des bénévoles. Aujourd'hui, elle est morte. C'est tout un monde qui s'effondre. »
Un monde que personne ne veut voir.
Pierre-Henri Dumont, maire LR de Marck dans le Calaisis, reconnaît l'échec : « Chaque décès dans la Manche et mer du Nord est un échec. Échec des politiques publiques, de la coopération européenne, des parcours migratoires. » Échec assumé.
Mais les morts continuent. Parce que le système ne change pas. Parce que les accords du Touquet sont renouvelés, prolongés, renforcés. Parce que l'argent britannique coule à flots. Et parce qu'au fond, personne ne veut vraiment arrêter les morts — on veut juste qu'elles n'aient pas lieu sur nos plages.
Voilà où ça se complique.
580 millions d'euros — le prix du sang
Parlons argent. C'est là que les choses deviennent obscènes.
Le traité de Sandhurst — prolongement des accords du Touquet — a été renouvelé en 2025. Le gouvernement britannique verse 580 millions d'euros à la France. Ajoutez 186 millions de prime au résultat. Soit 766 millions d'euros. Une fortune.
Pour quoi ? Pour sécuriser la frontière. Empêcher les départs. Dissuader les migrants. Et, accessoirement, sauver des vies — du moins, c'est ce qu'on nous dit.
La réalité ? 80 % de ces fonds sont alloués à des mesures sécuritaires : caméras thermiques, détecteurs de CO2, patrouilles, barrières, drones. Seulement 15 % vont à l'humanitaire. Le reste ? Frais de fonctionnement, études, audits.
Qui a signé ces accords ? Des hommes et des femmes en costume, dans des bureaux sans vue sur la mer. Londres exige des résultats. Paris encaisse les chèques. Et les migrants crèvent dans l'eau glacée.
Étienne Perra, directeur de Sciences Po Lille, rappelle que la « cogestion des frontières » est devenue un enjeu géopolitique majeur. Mais derrière les mots savants, il y a des cadavres. Des vies qui valent moins que des barrières anti-passeurs.
Le préfet du Pas-de-Calais s'inscrit « en faux de la manière la plus absolue » contre l'idée que les forces de l'ordre participent au drame. « La priorité donnée aux forces, c'est d'agir pour sauver des vies, affirme-t-il. Les migrants qui montent sur ces small boats courent à une mort quasiment annoncée. »
Alors, pourquoi les laisse-t-on monter ? Pourquoi les force-t-on à prendre des risques toujours plus grands ?
La réponse est simple : la sécurisation ne sauve pas les migrants — elle les tue.
Une vidéo qui accuse — des gendarmes percent un canot avec des migrants à bord
Le dimanche 20 avril 2025, des bénévoles d'Utopia 56 filment une scène à Waplage. On voit des gendarmes se diriger vers une embarcation gonflable. À bord, des exilés. Les gendarmes percent le canot. L'air s'échappe. Les migrants descendent dans l'eau, trempés jusqu'aux os.
« Non, ils sont en train de percer le bateau ! » dit un bénévole hors champ. « Ils vont crever l'embarcation alors que des personnes sont encore à bord. »
La gendarmerie se défend : le bateau était échoué, il avait une avarie de flottaison signalée par la gendarmerie maritime. Les gendarmes l'ont neutralisé pour éviter qu'il reparte en mer.
Mais les faits sont là. Des exilés ont été forcés de descendre. L'eau était au niveau des chevilles — oui. Mais l'humiliation, la peur, le froid, ça ne se mesure pas en centimètres.
Pierre-Henri Dumont ne voit rien de choquant : « L'eau est au niveau de la cheville et du genou. Il n'y a aucun risque pour les personnes. » Il applaudit le travail des forces de l'ordre. « Le risque, c'était de laisser partir ce small boat surchargé à travers la Manche. »
Ce que Dumont ne dit pas, c'est que ces images interviennent quelques semaines après la signature d'un nouvel accord franco-britannique. Un accord qui exige une « sécurisation renforcée ». Un accord qui change la doctrine. Ce qui était impossible avant est désormais autorisé.
Les gendarmes percent les bateaux. Et l'État français encaisse les milliards.
Jade Lamalchi voit les choses autrement : « La sécurisation a des conséquences financières — et humaines. 80 % des fonds vont au sécuritaire, 15 % à l'humanitaire. Ce n'est pas un hasard. » Elle cite une étude récente de l'université de Genève et de l'université de Bristol : plus on sécurise, plus les migrants prennent des risques. Plus il y a de morts.
Logique implacable. Mais personne ne l'écoute.
« One in, one out » — le marché de dupes
L'accord dit « one in, one out » est l'une des clauses les plus cyniques des accords du Touquet. Le principe : pour chaque migrant accepté légalement au Royaume-Uni, un autre est renvoyé en France. Un quota. Un échange. Comme des marchandises.
Les associations de terrain — comme l'Auberge des migrants — rencontrent régulièrement des personnes déportées par le Royaume-Uni qui retentent la traversée. « Ça montre très clairement que les accords du Touquet ne fonctionnent pas », dit Jade Lamalchi.
Et pourtant. Pierre-Henri Dumont défend le système. Pour lui, les accords du Touquet sont avant tout des accords économiques : ils permettent les contrôles juxtaposés dans les ports et le tunnel sous la Manche. Sans eux, les Britanniques contrôleraient chaque véhicule à Douvres — un petit port inséré dans les falaises. « Il y aurait un appel d'air », assure-t-il.
Mais cet « appel d'air », c'est quoi exactement ? Des gens qui fuient la guerre, la misère, la persécution. Des gens qui essaient juste de vivre. Le débat est obscène.
Depuis 2016, les migrants à Calais ne peuvent même pas demander l'asile sur place. Ils doivent prendre le train jusqu'à Lille — au risque de se faire contrôler, interpeller, refouler. L'administration française a délibérément rendu l'accès au droit impossible.
Pendant ce temps, les passeurs prospèrent. Les traversées se multiplient — 41 000 réussies en 2024. 29 morts officiels, sans compter les disparus. Les associations dénoncent une « militarisation » qui pousse les exilés à prendre des risques insensés.
« Dans les années 1990, les gens mettaient trois jours à passer, rappelle Jade Lamalchi. Dans les années 2010, trois semaines. Aujourd'hui, ils sont bloqués six mois à un an sur le littoral. Littéralement enfermés dehors. »
La sécurisation ne dissuade pas. Elle enferme. Et elle tue.
Le pacte européen — une fausse solution
L'Union européenne a adopté en 2024 un nouveau pacte asile et migration. Il prévoit un mécanisme de « solidarité » entre États membres pour répartir les demandeurs d'asile. En théorie, ça devrait alléger la pression sur les pays du Sud — Italie, Grèce, Espagne.
En pratique, rien n'est réglé.
Pour les exilés bloqués à Calais, ce pacte ne change rien. Ils ne veulent pas rester en France. Ils veulent aller en Angleterre — où ils ont de la famille, une communauté, une langue. Mais depuis le Brexit, l'accès est verrouillé. Les accords du Touquet cadenassent la frontière. Et les règlements de Dublin, vieux de vingt ans, renvoient les migrants vers leur premier pays d'entrée dans l'UE.
Un système kafkaïen.
Étienne Perra explique : « L'idée était que le premier pays d'arrivée dans l'Union européenne était responsable de la demande d'asile. Ce qui a donné lieu à des débats politiques très vifs. »
Aujourd'hui, des centaines de milliers de migrants sont coincés dans une zone grise. Sans droits, sans espoir, sans avenir.
Jade Lamalchi résume : « Le problème, c'est le manque d'alternative. Les personnes veulent demander l'asile en France, en Allemagne, en Angleterre. Mais elles n'ont aucune voie légale pour le faire. »
Pendant ce temps, Xavier Bertrand accuse le Royaume-Uni d'être « trop attractif ». Trop permissif avec le travail clandestin, trop laxiste sur les contrôles. Une critique qui revient comme un boomerang.
Mais la vérité est ailleurs. La vérité, c'est qu'il n'y a pas de solution politique parce qu'il n'y a pas de volonté politique. Les morts de la Manche sont un prix acceptable pour les gouvernements français et britanniques. Ils ne le diront jamais comme ça. Mais les faits parlent : 766 millions d'euros de sécurisation, 537 morts, zéro poursuite.
Sources
- Commission d'enquête parlementaire (2021) : Rapport sur le financement et les conséquences des accords du Touquet. 80 % des fonds alloués à la sécurisation, 15 % à l'humanitaire.
- Étude de l'université de Genève et de l'université de Bristol (2024) : Corrélation entre sécurisation des frontières et augmentation des décès de migrants.
- Utopia 56 : Images tournées à Waplage (avril 2025) montrant des gendarmes perçant un canot avec des migrants à bord.
- Auberge des migrants (Jade Lamalchi) : Témoignages sur les conditions de vie des exilés à Calais et sur l'accord « one in, one out ».
- Préfecture du Pas-de-Calais : Déclaration du préfet sur la priorité donnée au sauvetage des vies.
- Traité de Sandhurst (2025) : Renouvellement des accords du Touquet prévoyant 580 millions d'euros et 186 millions de prime au résultat.
- Étienne Perra, directeur de Sciences Po Lille : Analyse géopolitique de la cogestion des frontières.
- Pierre-Henri Dumont, maire LR de Marck : Défense des accords du Touquet et critiques du Royaume-Uni.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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