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SociétéÉpisode 65/45

Violences sexuelles sur enfants : 75 % des plaintes classées sans suite, le système judiciaire accusé

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-12
Illustration: Violences sexuelles sur enfants : 75 % des plaintes classées sans suite, le système judiciaire accusé
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« C’est le fonctionnement ordinaire de la justice »

« On pourrait parler de dysfonctionnement dans cette affaire si elle ne témoignait pas du fonctionnement ordinaire de la justice », assène Alice Géraud. Les chiffres sont accablants. Selon le rapport de la Ciivise, 75 % des plaintes pour violences sexuelles sur enfants sont classées sans suite. Mais ce n’est pas tout : dans 70 % des cas de classement sans suite, aucun acte d’investigation n’a été mené. Pas d’audition du suspect. Pas de consultation de son téléphone. Rien.

Seulement 3 % des plaintes aboutissent à une condamnation. 160 000 enfants sont victimes de viol ou d’agression sexuelle chaque année en France selon la Ciivise — un toutes les trois minutes.


Le poids des mots : « patriarcat » et « domination adulte »

Pourquoi la justice échoue-t-elle ? Alice Géraud refuse les explications simplistes. « L’impunité des agresseurs quand on parle de violences sexuelles faites aux enfants, comme quand on parle de violences sexuelles faites aux femmes, est le symptôme de notre système », explique-t-elle. Et de préciser : « Notre société tolère largement et depuis très longtemps les violences sexuelles faites aux enfants et aux femmes. »

Le mot « patriarcat » est désormais admis dans les débats parlementaires sur les violences faites aux femmes. Mais dès qu’il s’agit d’enfants, l’analyse systémique est disqualifiée. « Toute analyse qui nommerait le système de domination — à commencer par le patriarcat, mais aussi, et c’est peut-être encore plus important, la domination adulte — est disqualifiée et traitée de militante », dénonce-t-elle.

« C’est exactement comme ça qu’a été qualifié le travail de la Ciivise et notamment Édouard Durand lui-même, auquel on a reproché d’être un militant féministe, de n’avoir aucune neutralité. » Sa réponse est cinglante : « La neutralité, quand on parle de violences sexuelles faites aux enfants, c’est de ne pas nommer le système qui permet que, en France, toutes les trois minutes, un enfant soit victime de viol ou d’agression sexuelle. »


La domination oubliée : l’adulte sur l’enfant

Alice Géraud se revendique « militante enfantiste ». Ce mouvement, porté par la philosophe Tal Piterbraut-Merx et la militante Claire Boudville du collectif enfantiste, vise à rendre visible ce que la philosophe a nommé « la domination oubliée » : la domination des adultes sur les enfants.

« Plus de la moitié — 60 % — des victimes de violences sexuelles l’ont été avant leurs 18 ans », rappelle-t-elle. « Le patriarcat seul ne permet pas d’expliquer pourquoi les enfants ou les adolescents sont encore davantage victimes de viol et d’agression sexuelle que les adultes. »


80 % des victimes ne portent jamais plainte

Le problème commence bien avant la justice. « 80 % des victimes de violences sexuelles dans leur enfance ne porteront jamais de plainte », révèle Alice Géraud. Pourquoi ? « L’absence de confiance des victimes dans la justice. » Et comment en être surpris, quand on voit l’état des lieux du traitement judiciaire ?

Mais la majorité des victimes parlent. Le problème est ailleurs. « Seulement 10 % des enfants révèlent les violences au moment des faits », explique-t-elle. Dans près de 70 % des cas, ils se tournent vers leur mère. Dans seulement 15 % des cas vers un professionnel. Et quand ils parlent ? « À la Ciivise, on a montré que parmi les enfants qui ont révélé les violences alors qu’ils étaient enfants, 45 % — près de la moitié — ont été crus mais n’ont pas été protégés. »

Le résultat est terrible : « Moins d’un enfant sur dix qui révèle des violences est cru et protégé. » Protéger, cela signifie trois choses : faire cesser les violences, porter plainte, et permettre à l’enfant de bénéficier de soins spécialisés du psychotraumatisme.


9,7 milliards : le coût de l’inaction

La Ciivise a calculé le coût annuel de l’absence de politique publique : 9,7 milliards d’euros. « 70 % de ces 9,7 milliards, près de 7 milliards, c’est le coût des conséquences à long terme des violences sexuelles faites aux enfants », précise Alice Géraud.

En face, la « loi intégrale » proposée par la coalition enfantiste et féministe — reprenant les 82 recommandations de la Ciivise — prévoit un investissement annuel de 2,7 milliards d’euros. Une fraction de ce que coûte l’inaction. Et pourtant.

« La Fondation des Femmes a évalué ce que l’État dépense réellement pour lutter contre les violences sexuelles », ajoute-t-elle. « L’État dépense 20 centimes d’euros par an pour chaque victime de violence sexuelle — et on ne parle là que des adultes. »


Sébastien Lecornu contredit, le dossier contredit

Alice Géraud rapporte que le ministre Sébastien Lecornu a affirmé que la loi intégrale « n’aurait absolument rien changé à l’affaire Lina ». Elle conteste frontalement. « La loi intégrale permet de construire une politique publique structurée qui instaure une culture de la protection des enfants et des femmes », répond-elle. « Cinq catégories dans cette loi : prévention, accompagnement des victimes, traitement judiciaire. »

Le problème est plus profond, selon elle. « Aujourd’hui, il n’existe pas de politique publique de lutte contre les violences sexuelles, qu’elles soient faites aux enfants ou aux femmes. Il n’y a pas d’indicateur d’évaluation des politiques publiques en matière de violences sexuelles. »


La tentation des solutions magiques

L’affaire Lina a ravivé les propositions sécuritaires. Castration chimique. Perpétuité pour les « pédocriminels ». Alice Géraud met en garde. « On cherche des solutions magiques — c’est le concours Lépine des solutions magiques. »

« Tellement facile de se dire qu’il suffirait d’une mesure comme celle-ci pour mettre un terme à la pédocriminalité », ironise-t-elle. « C’est oublier que la pédocriminalité n’a rien à voir avec une pulsion sexuelle qui pourrait être résolue par la castration chimique des rares agresseurs qui sont condamnés. »

La réalité des chiffres la rattrape. « S’il y a 160 000 enfants victimes de violences sexuelles chaque année et un adulte sur dix qui est concerné, combien y a-t-il de pédocriminels en France ? Est-ce qu’on veut mettre la moitié de la population en prison pour toute la vie ? »

Sa conclusion est sans appel : « Quiconque aujourd’hui propose des mesures qui devraient permettre du jour au lendemain de faire cesser les violences sexuelles est démagogique. »


Sources

  • Entretien avec Alice Géraud, ancienne responsable du plaidoyer de la Ciivise
  • Tribune d’Alice Géraud dans Le Monde, suite à l’affaire Lina
  • Rapport de la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants), 2023
  • Étude de la Fondation des Femmes sur le budget de l’État consacré aux violences sexuelles

📰Source :youtube.com

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