RDC : MSF alerte sur une épidémie d'Ebola pire que les chiffres officiels

Des morts invisibles
"C'est une urgence qui touche une population dans l'est de la République démocratique du Congo." Guigi Manang, médecin et directeur adjoint des opérations de MSF, ne mâche pas ses mots : les chiffres officiels ne disent pas tout. "Le problème est que nous sommes aveugles par rapport à cette épidémie", insiste-t-il. Depuis mi-mai, la RDC traverse sa 17e épidémie d'Ebola. Plus de 250 morts ont été enregistrés. Un chiffre record pour un début d'épidémie, selon MSF.
Mais ces 250 morts pourraient n'être que la partie émergée de l'iceberg. "Il y a des décès communautaires qui ne sont pas testés", affirme Guigi Manang. Le cas zéro — le patient qui a déclenché l'épidémie — n'a toujours pas été identifié. "Les cas suspects commençaient déjà à se manifester depuis le mois d'avril, voire début avril", ajoute-t-il. L'OMS a été alertée le 5 mai. Depuis, les équipes enquêtent. Mais dans une zone en proie aux conflits armés, remonter la chaîne de transmission relève du parcours du combattant.
"Les chiffres officiels sont probablement sous-estimés par rapport au contexte du terrain", tranche le médecin. 998 cas confirmés, environ 115 décès déclarés : les statistiques quotidiennes ne reflètent pas la réalité. Et pourtant.
L'insécurité, un mur pour les soignants
La zone touchée se situe à l'est du Congo. Une région riche en minéraux — environ 60 % des réserves mondiales de coltan s'y trouvent — mais déchirée par les groupes armés. Depuis plusieurs semaines, les affrontements opposent les rebelles du M23, soutenus par le Rwanda, à l'armée congolaise appuyée par des milices locales. "Le travail humanitaire que nous faisons est déjà extrêmement compliqué. Quand vous ajoutez Ebola et l'insécurité, ça rend la réponse face au virus encore plus difficile", explique Guigi Manang.
Conséquence directe : la surveillance épidémiologique est entravée. Les équipes ne peuvent pas accéder aux zones tenues par les groupes armés. "Il y a beaucoup de gisements d'or et de coltan détenus par des groupes armés. En termes d'accès, ça reste très compliqué", précise le médecin. Les mines attirent des travailleurs migrants, créant des carrefours de contamination. Et les voies d'exportation des minerais traversent les frontières de manière informelle — sans contrôle de température, sans listes de contacts. "Tout ça expose davantage les pays voisins", prévient-il.
Des cas ont déjà été exportés en Ouganda. Le risque de propagation régionale est réel. L'ONU estime que cette épidémie pourrait devenir la plus grande jamais enregistrée.
Le poison des coupes budgétaires
L'insécurité ne suffit pas à expliquer l'ampleur de la crise. Les financements internationaux s'effondrent. "Il y a un impact direct de baisse de financement au niveau international sur cette épidémie. Ça a été accentué avec l'arrivée de Donald Trump au pouvoir", affirme Guigi Manang. Les États-Unis étaient le premier contributeur de l'OMS, à hauteur de 20 % du budget. Le retrait décidé par Trump a accentué cette baisse. Le médecin précise que le processus avait commencé sous le mandat de Joe Biden.
Mais les États-Unis ne sont pas seuls. "Il y a aussi les Européens. Tout le monde a profité des coupes brutales de Donald Trump pour couper également les financements", dénonce le médecin. L'Allemagne, la Grande-Bretagne, la France — tous ont réduit leurs contributions au Fonds mondial et à d'autres mécanismes de santé internationale.
Les conséquences sont concrètes sur le terrain. "Les agents communautaires n'ont même plus de crédits téléphoniques pour remonter les alertes", illustre Guigi Manang. Le système pyramidal de surveillance — du relais communautaire jusqu'aux autorités sanitaires — se désagrège. Un exemple parmi d'autres d'un "impact direct des coupes budgétaires sur le système de surveillance et sur le retard de prise en charge".
L'OMS et le Centre Africain de contrôle et de prévention des maladies ont annoncé un plan de 518 millions de dollars pour six mois. Mais face à la baisse des dons, ce plan semble fragile.
Désinformation : un terrain fertile pour le virus
La bataille sanitaire se double d'une guerre des rumeurs. "La méfiance de la population est alimentée par des rumeurs", constate Guigi Manang. Voir débarquer du personnel médical étranger ou des équipes venues d'ailleurs suscite la suspicion. "Il faut communiquer pour expliquer la maladie, les modes de transmission, pourquoi on est là pour soigner", explique-t-il.
La désinformation n'est pas nouvelle. Elle a accompagné chaque épidémie d'Ebola en Afrique. Mais elle prend une ampleur particulière dans un contexte de défiance généralisée envers les institutions, amplifiée par les coupes budgétaires et le retrait des partenaires internationaux. Les médias, eux, se sont désintéressés du sujet après la première vague de crainte d'une propagation en Europe. "Nous ressentons une baisse d'intérêt médiatique", regrette le médecin.
Une menace qui dépasse les frontières
L'OMS a déclenché sa deuxième plus haute alerte. Elle estime le risque de propagation régionale. L'Ouganda a déjà enregistré des cas. "Il y a des risques qu'on ait des cas dans d'autres pays voisins", prévient Guigi Manang. Les mines, les routes informelles, les mouvements de population — tous ces facteurs favorisent la dissémination.
Mayotte, département français de l'océan Indien, est placé en première ligne. Le gouvernement français a annoncé des mesures : un circuit de traitement d'éventuels malades d'Ebola. "Rien de concret", rétorque le médecin. "Ce matin, des dizaines de migrants ont tranquillement débarqué sur nos plages à Mayotte", ajoute-t-il, citant l'actualité récente. Fermer les frontières ? "Une mauvaise idée. Quand une frontière officielle est fermée, les gens passent par des voies non officielles. C'est une fausse idée, des mesures populistes", tranche-t-il.
Le monde recule
"Le monde recule et ce n'est pas moi qui le dis, mais le GPMB", rappelle Guigi Manang. Le Global Preparedness Monitoring Board, créé après l'épidémie d'Ebola de 2018 par la Banque Mondiale et l'OMS, prédit un avenir où "les pandémies et autres urgences de santé publique pourraient devenir plus fréquentes et plus difficiles à gérer dans un monde plus vulnérable, plus incertain, marqué par le déclin de la confiance et des inégalités grandissantes."
La déforestation et l'extraction minière intensive favorisent l'émergence de nouvelles maladies — ou le retour de maladies rares comme cette souche d'Ebola. "Tout ce qui touche à l'économie de la productivité favorise la circulation de maladies", explique le médecin. "Et nous continuons, les épidémiologistes, à faire des enquêtes, mais dans ce contexte d'insécurité, ça reste un gros défi."
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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