Affaire Liana : les failles judiciaires qui ont protégé un prédateur

Le corps, l’autopsie, et les questions qui restent
L’autopsie est en cours. Le corps d’une fillette — retrouvé hier dans un silo à grains — porte des vêtements identiques à ceux que Liana portait le jour de sa disparition, le 29 mai. Les experts analysent chaque trace : hématomes, liens éventuels, ADN. Selon le médecin légiste Bernard Marc, invité sur LCI, « on va voir les hématomes, on va voir là où le sang est allé, on va voir s’il y a des traces de lien ». Les biotopes — ces résidus naturels laissés par l’environnement — pourront dire si le corps a été déplacé. « Nos experts sont capables de dire tout ça », assure-t-il.
Mais l’attente dure. Le parquet d’Agen doit communiquer avant 18 heures. Les minutes comptent. Les familles, les habitants, tout un pays retient son souffle.
Le lieu de la découverte n’est pas anodin. Le silo était désaffecté depuis 2022. Jérôme Barella y a travaillé de 2012 à 2018 — six ans. Il connaissait les lieux. « Il fallait donc connaître les lieux », souligne la journaliste Enza Benoci. Le suspect a été vu sur vidéosurveillance récupérer Liana à 15h, après sa sortie anticipée du collège. Il prétend l’avoir déposée à la piscine. Mais la piscine municipale était fermée. Silence du suspect depuis son placement en garde à vue. Il a livré une version, puis s’est rétracté. « J’ai pas vu Liana », a-t-il d’abord dit. Puis : « Je l’ai conduite jusqu’à la piscine. » Les enquêteurs cherchent désormais à reconstituer son itinéraire entre 15h et 17h, quand il est retourné chercher sa propre fille au collège.
Un passé judiciaire ignoré — la chronique d’un raté
Jérôme Barella n’en est pas à son premier fait. Loin de là. La chronique des antécédents, dressée par le journaliste Philippe Godin sur LCI, est glaçante. En 2017, une relation avec une mineure — classée sans suite. En 2020, des comportements inappropriés dans le collège où il travaille. En 2022 : un premier viol sur une petite fille. Trois affaires non jugées, non closes. Et en 2025, une nouvelle plainte pour viol sur mineur de moins de 15 ans est déposée à la gendarmerie de Plaisance-du-Touch, le 22 août. « C’est des affaires qui n’ont pas été jugées. On verra s’il est coupable ou non dans ces affaires », précise Philippe Godin. Mais il y a « une gradation dans ce qui est en train de se passer ». « Il y a tous les indicateurs d’une sérialité », ajoute-t-il.
Le traitement de cette plainte est devenu le cœur du scandale. Selon les informations recueillies par LCI et Le Parisien, la procédure a piétiné. La gendarmerie n’informe le parquet de Toulouse que le 16 octobre 2025, soit près de deux mois après le dépôt. Le 28 octobre, le parquet de Toulouse se dessaisit au profit du parquet d’Auch. Pourquoi ? Parce que les faits se sont produits dans le Gers. Le transfert se fait par courrier papier, lentement. Le procureur d’Auch ne reçoit la plainte qu’en décembre 2025. « Le transfert de la plainte de Toulouse à Auch a pris trois mois à cause d’un envoi papier non traité rapidement », résume l’analyse.
Pendant ce temps, Jérôme Barella circule librement. Il travaille au collège, côtoie les enfants. La brigade de Lectoure, saisie en janvier 2026, n’auditionne pas le suspect. « Le parquet d’Auch n’a pas convoqué Jérôme Barella en garde à vue rapidement, attendant la fin de l’enquête malgré des antécédents graves », relève un expert. Le fichier Cassiopé, qui recense les antécédents judiciaires, n’a probablement pas été consulté — ou mal utilisé. (Oui, vous avez bien lu : trois plaintes pour viol, et rien.)
Le résultat ? Un homme visé par trois plaintes pour viol sur mineur — dont une déposée neuf mois avant les faits — n’a jamais été entendu ni placé en garde à vue. « On peut parler de bavure judiciaire et policière », résument les intervenants.
Les opérations de gendarmerie — une enquête de terrain sous pression
Le 29 mai, jour de l’enlèvement, Liana sort du collège à 15h au lieu de 17h. Le suspect la récupère en voiture. À 17h, il retourne au collège chercher sa fille. Entre 18h30 et 20h, il participe à la fête de l’école primaire de sa plus jeune fille. À 20h15, il participe aux premières battues. Deux heures plus tard, il est placé en garde à vue.
Les gendarmes mènent depuis des opérations intensives. Sur place, à Florence, ils bloquent les ronds-points, interrogent les automobilistes. « Ils sont une quarantaine à proposer aux habitants de montrer la voiture de Jérôme Barella », décrit Enza Benoci. Plus de 1700 usagers ont été interrogés. L’objectif : savoir si quelqu’un a vu le véhicule — une Peugeot 3008 — entre la piscine et le silo. « Les gendarmes sont partout », témoigne la journaliste.
Philippe Denkiewicz, ancien gendarme et enquêteur de l’association Indice CA, défend ses collègues : « Le gendarme fait bien son job. » Mais il pointe le système : « On manque de magistrat, de greffier, d’adjoints juridiques, d’enquêteurs. » Une enquête administrative a été ouverte, précise Le Parisien. La direction de la gendarmerie exige un état des lieux urgent des procédures impliquant des mineurs victimes. « Il ne faut pas trop tirer à goul rouge sur la gendarmerie ou sur la justice », tempère Denkiewicz.
La question sociale — un traitement différencié des victimes
Question taboue, et pourtant centrale. La mère d’une des victimes — Rosa — a appelé plusieurs fois les autorités. Selon son témoignage, on lui aurait répondu : « Arrêtez d’appeler, vous êtes en train de nous harceler. » « La menace d’une procédure pour harcèlement », dénonce Maître Carbon de Sèze, avocat pénaliste présent sur le plateau.
Le débat s’engage. Philippe Godin : « On ne traite pas tout le temps de la même manière les affaires selon où elles se déroulent. » Jacques Dallest, magistrat honoraire, renchérit : « Il y a une discrimination sociale consciente ou inconsciente. » Renaud Pila, éditorialiste politique, enfonce le clou : « Lorsque vous êtes issu d’un milieu bourgeois, vous avez l’aisance sociale pour décrocher votre téléphone et dire “ça va pas se passer comme ça”. Dans les milieux populaires, on n’ose pas. »
L’affaire devient politique. « C’est une bavure policière et judiciaire absolument immense, et elle est éminemment politique », assène Renaud Pila. Le ministère de la Justice a lui-même reconnu un « dysfonctionnement global ». Une réunion des magistrats est convoquée le lundi suivant pour une « remise à plat ».
Silence, mensonges, et la mécanique de l’horreur
Le suspect se mure dans le silence. « Silence et mensonge, c’est les deux grandes questions du jour », note Philippe Godin. Les enquêteurs connaissent ce mécanisme : « Si on ne leur met pas de preuves sous les yeux, ils ne parlent pas. » L’affaire Nordahl Lelandais est citée en référence. La micro trace de sang — une technique utilisée dans ce dossier — pourrait faire la différence.
Les témoignages d’habitants décrivent un homme qui « distribuait des goûters et attirait des fillettes ». Une nouvelle plainte, annoncée par un parent d’élève, est en préparation. Le passé criminel remonte peut-être plus loin que 2017. « Il faudra s’interroger : est-ce qu’il a vraiment commencé en 2017 ou avant ? » interroge Philippe Godin.
L’autopsie, quand elle sera rendue, dira l’essentiel : cause de la mort, sévices, abus sexuels éventuels. Mais le mal est déjà fait. Le corps est là. Les failles, aussi. Le parquet d’Agen communiquera. La justice devra répondre.
À suivre.
Sources utilisées dans cet article : LCI (émission Le Grand Dossier du 6 juin 2026), Le Parisien (enquête administrative sur la gendarmerie), déclarations du parquet d’Agen et du ministère de la Justice, témoignages d’habitants et d’experts recueillis par les journalistes de LCI.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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