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Faits diversÉpisode 4/23

Affaire Grégory : le juge Lambert a-t-il fabriqué un monstre ?

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-13
Illustration: Affaire Grégory : le juge Lambert a-t-il fabriqué un monstre ?
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Le corps dans la Vologne

Tout commence le 16 octobre 1984 à Lépanges-sur-Vologne. Christine Villemin, 24 ans, couturière dans une usine locale, récupère son fils Grégory, 4 ans et demi, chez sa nourrice. De retour à la maison, elle le laisse jouer dehors pendant qu'elle repasse. Il est un peu plus de 17h.

Une demi-heure plus tard, un homme appelle l'oncle du petit Grégory. Il revendique l'enlèvement. Il prétend avoir jeté l'enfant dans la Vologne. Pompiers et gendarmes cherchent le long de la rivière. La nuit tombe.

Aux alentours de 21h, l'alerte est donnée. Le corps de l'enfant gît échoué sur un barrage, à 7 km de Lépanges. La piste criminelle ne fait aucun doute : le corps est attaché, ficelé de la tête au pied. Son bonnet lui couvre le visage. Une cordelette passe autour de son cou — sans l'étrangler — relie ses poignets attachés devant lui, puis ses chevilles.

Un médecin examine le corps sur place. Aucune trace de lutte, aucune violence. L'enfant paraît presque endormi. Manifestement, on l'a mis dans l'eau près de l'endroit où on l'a découvert.

Mais pendant que les gendarmes travaillent, un journaliste photographie la scène. « Le hasard fait qu'un journaliste est là, on l'a pas trop vu, un photographe local », raconte un enquêteur. « Nous, on était pris à la fois par l'attention de l'enquête et par l'émotion de ce moment. C'est vrai que cette photo d'un pompier portant le corps de cet enfant attaché et mort a été le point détonateur de cette affaire. »

Le lendemain, la France découvre ces clichés. Elle voit pour la première fois le visage angélique du petit garçon assassiné. L'affaire Grégory commence.

Le corbeau qui en savait trop

Ce matin-là, les journalistes prennent d'assaut la région. Un correspondant RTL enregistre à chaud la réaction du père, Jean-Marie Villemin.

« Jean-Marie Villemin, vous êtes jeune, votre femme aussi. Est-ce que vous pensez pourquoi ? Qui est-ce qui vous en veut à ce point ? » demande le journaliste.

« Je ne sais pas. Je peux pas savoir », répond Jean-Marie.

« Est-ce que vous avez une petite idée ? »

« J'en ai une mais je la garde. »

« Sincèrement, est-ce que vous pensez que le meurtrier, l'assassin de votre fils, vous le connaissez ? »

« Moi je le connais. Je le connais. Oui. »

De qui parle-t-il ? Quelques heures après cette interview, les parents de Grégory reçoivent une lettre anonyme postée la veille. Un message directement adressé au père, qui revendique l'assassinat.

« J'espère que tu mourras de chagrin le chef. Ce n'est pas ton argent qui pourra te redonner ton fils. Et voilà ma vengeance, pauvre con. »

Les enquêteurs découvrent que la famille Villemin reçoit des menaces depuis trois ans. Des appels, des lettres anonymes. Le corbeau a passé près d'un millier d'appels aux différents membres de la famille. Jean-Marie Villemin lui-même a capté un enregistrement qui témoigne de cette haine.

« Pourtant, il lui ressemble si le bâtard. Oui, l'autre aussi. »

Le corbeau en sait beaucoup sur cette famille. Quand les Villemin portent plainte un an et demi avant le meurtre, les appels cessent quasiment. L'homme à la voix change alors de tactique : un mot glissé dans les volets des parents de Grégory, puis deux lettres adressées aux grands-parents.

Dans ces messages, le corbeau détaille la vie privée des Villemin. Il prend la défense de Jackie, le demi-frère de Jean-Marie, qu'il surnomme « le bâtard ». « Lui, c'était le bâtard, Jacquy le bâtard, Michel c'était la brute et l'autre c'était le chef. Et les parents, c'était les minables. »

Ce corbeau veut dissocier la famille, y introduire la haine. Il cible un membre en particulier : Jean-Marie Villemin, qu'il surnomme « le chef ». Il se plaint de l'attention qu'on lui porte. Il ordonne même aux autres membres d'arrêter de le fréquenter, sous peine de mettre ses menaces à exécution.

« Le corbeau est jaloux de la réussite de Jean-Marie Villemin, qui est un autodidacte, simple ouvrier, par sa force de caractère, par sa personnalité a réussi à progresser, à s'épanouir », explique un enquêteur.

À seulement 26 ans, Jean-Marie Villemin est contremaître et dirige une vingtaine de salariés. Il possède deux voitures et une grande maison. Il est marié à une femme charmante. La vie lui a souri.

« Au fur et à mesure qu'on avance, on prend de plus en plus conscience du fait que le pivot, le centre de cette affaire, c'est Jean-Marie. Donc ce qu'il faut, c'est qu'on comprenne qui dans un environnement assez proche — puisque on fait tas de choses assez intimes, assez intérieur à la famille — peut lui en vouloir à ce point. »

Le corbeau en sait trop. Pour les gendarmes, c'est forcément quelqu'un de la famille. Ils pensent que le corbeau et l'assassin ne font qu'un.

La trace de foulage qui accuse Bernard Laroche

Pour confondre le corbeau, les gendarmes veulent analyser son écriture. Près de 300 tests sont organisés. Famille, voisins, commerçants. Les échantillons sont confiés à une experte graphologue.

Elle examine les écritures. Le lendemain, elle rappelle : « Ah là, j'ai quelqu'un dont l'écriture m'intéresse. »

Cette personne, c'est Bernard Laroche, un cousin germain de Jean-Marie Villemin. En enquêtant sur son passé, les gendarmes découvrent que son profil correspond parfaitement à celui du corbeau. Enfance malheureuse, élevé près de la famille Villemin, au courant des affaires évoquées par le corbeau.

« Bernard Laroche quelque part, c'est l'anti Jean-Marie Villemin. C'est quelqu'un qui a tout à fait des raisons d'être jaloux de lui en terme de réussite sociale, d'épanouissement familial, tout un tas de choses qui peuvent se comprendre. »

Quelques jours plus tard, un gendarme spécialiste en écriture examine la lettre de revendication du corbeau à l'aide d'une lumière rasante. Il découvre une trace de foulage — une empreinte laissée par la pression du stylo sur les feuilles inférieures d'un bloc-notes.

« Pendant un petit moment, j'ai cherché surtout le document et je me suis aperçu qu'il y avait effectivement un foulage qui était dans la partie inférieure du document. Ce LB effectivement correspond à des initiales d'une des personnes qui est liée dans ce dossier. La Roche Bernard, c'est ça ? La Roche. Bernard. Oui. »

Les gendarmes superposent ces initiales avec la signature de Bernard Laroche. La similitude est troublante. Bernard Laroche serait-il le corbeau — et surtout le meurtrier du petit Grégory ?

Le lendemain, le suspect est placé en garde à vue à la gendarmerie d'Épinal. Bernard Laroche affirme qu'il a un alibi : au moment de l'enlèvement, il était avec sa belle-sœur. Sans aveu, les enquêteurs le relâchent au bout de 24 heures.

Les médias suivent chaque rebondissement. C'est devant les caméras que Bernard Laroche clame son innocence : « Les gendarmes m'ont soupçonné parce que j'avais une écriture qui ressemblait à celle du corbeau et toute façon j'ai maintenu que c'était pas moi. J'ai la conscience tranquille. Et ils n'ont pas pu prouver que c'était moi. »

Muriel Bol : l'accusation qui bascule

Pour vérifier l'alibi de Bernard Laroche, les enquêteurs auditionnent sa belle-sœur Muriel Bol, une collégienne de 15 ans. Elle confirme l'alibi. Mais les gendarmes découvrent des incohérences dans le déroulement de sa journée.

L'adolescente affirme avoir pris le bus de ramassage scolaire pour rentrer chez elle. Or, ce jour-là, personne ne l'a vue. « On entend le chauffeur de car qui nous dit qu'elle n'est pas montée dans le car ce jour-là. Il est catégorique. On entend d'autres personnes qui disent qu'ils l'ont vu monter dans une autre voiture. »

Les enquêteurs confrontent la jeune fille à ses contradictions. Elle finit par craquer. « Et Muriel nous avoue donc qu'en fait Bernard est venu la chercher et qu'il est parti avec lui. »

Muriel Bol déclare aux gendarmes que ce jour-là Bernard Laroche l'attend à la sortie du collège. Dans sa voiture, il y a Sébastien, le fils de Bernard Laroche. Elle affirme que tous les trois prennent la direction de Lépanges, la ville où vivent les Villemin.

« On s'est arrêté devant une maison, il y a un petit garçon qui jouait. Bernard Laroche est allé le chercher. »

Muriel Bol poursuit son récit. Bernard Laroche installe ce petit garçon à côté de son fils dans la voiture. Puis il repart en direction du village de Docelles où il s'arrête de nouveau. « Il s'est arrêté au bord de la rivière. Il est parti avec le petit garçon. Est revenu sans lui. »

Cet enfant, Muriel Bol précise qu'elle ne l'avait jamais vu. Mais le lendemain, elle le reconnaît dans les journaux. Elle est formelle : il s'agit bien de Grégory Villemin. Selon elle, son beau-frère serait donc l'assassin.

Trois jours plus tard, Muriel Bol maintient ses déclarations devant le juge Lambert, en charge de l'instruction. Le magistrat inculpe Bernard Laroche de l'assassinat du petit Grégory et ordonne son arrestation immédiate.

Les journalistes sont sur le coup. Ils poursuivent les gendarmes et filment l'interpellation de Bernard Laroche sur son lieu de travail. L'accusé est ensuite incarcéré à la prison de Nancy.

Le juge Lambert, qui commence sa carrière, se retrouve pour la première fois devant les caméras. « Qu'est-ce qui vous a permis de l'inculper ? » demande un journaliste. « Un témoignage capital et en partie un rapport d'expertise », répond le juge. « Les résultats partiellement. » « Ce témoignage celui de Muriel ? Exact. » « Qu'est-ce qu'elle vous a dit exactement ? » « Ah ça je n'ai pas le droit de vous le dire. C'est le secret d'instruction. »

Cet enthousiasme à répondre aux journalistes aura des conséquences terribles. « C'est une erreur énorme, comme tout un tas d'erreurs qui ont été commises dans cette enquête, c'est livrer en pâture le nom d'une gamine de 14 ans qui va rentrer dans sa famille », explique un enquêteur.

Quand la famille de Muriel apprend cela, le lendemain matin, elle change d'avis. « On a dû lui faire la morale au minimum lui faire la morale. Muriel, à ce moment-là, d'après ce qu'on sait dans le dossier, va subir des remontrances, et je prends un mot très très faible, des remontrances de sa famille. Certains ont même dit "On a entendu des cris, elle se faisait taper dessus et cetera." »

Vingt-quatre heures après l'arrestation de Bernard Laroche, encadrée par sa famille, Muriel Bol demande à revoir le juge Lambert et revient sur ses déclarations. À la sortie de l'audition, on pousse la jeune fille devant les caméras : « Bernard est innocent, mon beau-frère, il est innocent. Jamais été avec mon beau-frère. J'ai jamais été sur les penches tout ça où le gosse a été noyé. J'ai jamais été là. Je connais pas les penches de sel. »

De son côté, le juge Lambert se doute que la jeune fille a subi des pressions. « Personnellement, j'attendais ces rétractations. Elles ne me surprennent donc pas du tout et elles ne me troublent pas davantage », déclare-t-il. « Mais ça fragilise quand même considérablement le dossier, non ? » insiste un journaliste. « Parce qu'il y a d'autres éléments à côté qui permettent de tenir peu de cas de ces rétractations. »

La bévue procédurale qui fait tout basculer

Malgré les rétractations de Muriel Bol, le juge reste confiant. Il s'appuie sur les expertises graphologiques. Pourtant, quelques semaines plus tard, l'enquête bascule.

Nous sommes en décembre 1984, deux mois après la mort du petit Grégory. Depuis les rétractations de Muriel Bol, l'enquête piétine. En revanche, la défense de Bernard Laroche s'active pour le faire sortir de prison. Ses avocats, maîtres Welzer et Pron, passent à la louche chaque pièce du dossier pour trouver la faille.

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📰Source :youtube.com

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