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SociétéÉpisode 7/6

Hantavirus : la croisière qui a failli semer l'épidémie en France

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-23
Illustration: Hantavirus : la croisière qui a failli semer l'épidémie en France
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Trois morts, un virus inconnu, zéro préparation

Le 11 avril, un passager du MV Hondius meurt. Personne ne s'alarme. Un décès sur un bateau de croisière — ça arrive.

Quinze jours plus tard, son épouse décède en Afrique du Sud. Le lendemain, une troisième passagère.

Trois morts. Même bateau. Même voyage.

C'est là que ça devient intéressant. Une virologue sud-africaine pose la question qui tue : "D'où vient ce bateau ?" Réponse : d'Argentine. Elle pense au virus des Andes. Elle demande des analyses. Résultat : hantavirus.

Le problème ? Ce virus n'avait jamais — jamais — quitté l'Argentine et le Chili. Trente ans qu'il circulait en Amérique du Sud. Trente ans qu'il restait confiné. Jusqu'à ce qu'un navire de croisière avec 147 passagers de 23 nationalités différentes le transporte à travers l'Atlantique.

La suite est édifiante.

Le MV Hondius avait quitté Ushuaïa le 1er avril. À son bord : cinq Français. Des touristes comme les autres. Des gens qui voulaient voir des glaciers et des manchots. Ils ont vu la mort de près.

Le virus des Andes — l'un des rares hantavirus capables de se transmettre entre humains — a une létalité de 30 à 50 %. Pour le Covid, avant les vaccins, c'était 1 %. Pour la grippe saisonnière, 0,1 %. Pour Ebola, 30 à 50 % aussi.

Regardons les faits. Onze cas répertoriés à bord du MV Hondius. Trois morts. Presque 30 % de létalité. Les chiffres parlent d'eux-mêmes.

Le cauchemar de Matignon : 42 jours d'incubation

Dimanche 10 mai. Le MV Hondius accoste à Tenerife, aux Canaries. L'Espagne a accepté le débarquement — après que le Cap-Vert a refusé.

Matignon communique son protocole le dimanche matin. Quelques heures avant l'arrivée des cinq Français. Le plan initial : 72 heures à l'hôpital pour des examens, puis 42 jours de quarantaine à domicile.

42 jours. Pourquoi ? Parce que la durée d'incubation du virus des Andes peut atteindre six semaines. La moyenne est de 26 jours. Pendant tout ce temps, une personne infectée peut ne présenter aucun symptôme. Et pourtant, elle est contagieuse.

Le protocole semble clair. Mais il va voler en éclats en quelques heures.

Lors du vol retour vers la France, une passagère française développe de la fièvre. Rien de grave, apparemment. À l'arrivée, elle est hospitalisée à Bichat avec les quatre autres. Dans la nuit de dimanche à lundi, son état se dégrade.

Rapidement.

Très rapidement.

Lundi matin, 8 heures. La ministre de la Santé annonce : la patiente est positive au virus des Andes. Elle est en soins intensifs.

Le protocole change dans la foulée. Fin de la quarantaine à domicile. Tous les passagers français sont maintenus en milieu hospitalier sécurisé. Pour leur bien — et pour le nôtre.

"On ne voulait prendre aucun risque", explique Antoine Flahault, épidémiologiste à l'hôpital Bichat. "Cette patiente s'est aggravée très vite. Si elle avait été isolée chez elle, loin d'une structure de réanimation, elle serait peut-être décédée."

La question se pose : pourquoi le protocole initial prévoyait-il un retour à domicile ? Qui a pris cette décision ? Et surtout — pourquoi a-t-il fallu qu'une patiente frôle la mort pour que Matignon réagisse ?

L'horloge biologique : quand le virus décide du calendrier

Le virus des Andes pose un problème majeur aux autorités sanitaires : son temps d'incubation.

Six semaines maximum. Vingt-six jours en moyenne. Pendant cette période, les personnes infectées ne présentent aucun symptôme. Elles sont négatives aux tests PCR jusqu'à 5 à 15 jours avant l'apparition des premiers signes.

"C'est un cauchemar épidémiologique", résume Antoine Flahault.

Imaginez : vous êtes à bord d'un bateau. Vous côtoyez 146 autres personnes pendant des semaines. L'une d'elles est infectée. Elle ne le sait pas. Elle ne tousse pas, n'a pas de fièvre, rien. Pourtant, 2 à 3 jours avant l'apparition de ses symptômes, elle devient contagieuse.

Combien de personnes a-t-elle contaminées dans l'intervalle ?

C'est exactement ce qui s'est passé lors de la flambée épidémique de 2018 en Argentine. Une fête d'anniversaire dans un village reculé de Patagonie. Un adolescent de 14 ans arrive, passe 90 minutes, contamine cinq personnes. L'une d'elles l'a juste croisé.

90 minutes. Cinq contaminations.

Sur le MV Hondius, les passagers ont partagé des espaces clos pendant des jours. Des cabines. Des restaurants. Des salons. Une promiscuité idéale pour un virus qui se transmet par voie respiratoire.

Le résultat : 11 cas répertoriés. 3 morts. Et 5 Français placés en quarantaine pour 42 jours.

Mais le pire est à venir. Et si le virus s'était échappé du bateau avant que les autorités ne réagissent ?

Débarquement sous tension : l'Espagne dit oui, le Cap-Vert dit non

Le MV Hondius n'est pas arrivé directement aux Canaries. Il a d'abord tenté de débarquer ses passagers au Cap-Vert.

Refus.

Pourquoi ? Parce que personne ne voulait prendre le risque d'importer un virus aussi mortel sur son territoire. Le Cap-Vert a dit non. D'autres pays ont sans doute fait de même.

L'Espagne a finalement accepté. À condition que l'OMS supervise le débarquement.

"L'OMS était sur le pont — au sens propre du terme", raconte Antoine Flahault. "Elle a supervisé l'ensemble des procédures de débarquement et fait des recommandations pour que tous les pays se conforment aux mesures de précaution."

Mais le vrai problème, c'est la suite. Les passagers viennent de 23 pays différents. Chaque pays a ses propres protocoles. Certains sont stricts, d'autres moins. L'OMS recommande un isolement de 42 jours. Mais qui garantit que tous les pays appliquent cette mesure ?

La France a choisi la manière forte : hospitalisation sécurisée pour les cinq passagers français. L'Espagne et la Grèce ont fait de même. Mais qu'en est-il des autres ? Des Allemands, des Suisses, des Sud-Africains qui étaient à bord ?

Les détails restent flous. Et c'est précisément ce qui inquiète.

Un virus qui se transmet entre humains, qui tue un tiers de ses victimes, et qui vient de franchir les frontières de l'Amérique du Sud pour la première fois — on ne peut pas se permettre de perdre sa trace.

L'enquête environnementale : des centaines de rongeurs piégés

Pendant que les passagers français sont confinés à Bichat, une autre enquête se déroule en Argentine. Objectif : retrouver le rongeur qui a contaminé le premier passager.

Chaque hantavirus est associé à une espèce précise de rongeur. Il en existe une cinquantaine de souches différentes. Pour le virus des Andes, le réservoir est un rongeur spécifique qui vit en Patagonie.

"En ce moment même, en Argentine, on pose des centaines de pièges chaque jour", explique Anthony Ferré, professeur agrégé de biologie et journaliste à BFM TV. "On capture les rongeurs, on les analyse, on cherche le virus."

Mais l'enquête se heurte à un problème de taille. Le premier couple infecté — celui qui est décédé — est passé dans une décharge d'Ushuaïa le 29 mars. Ils ont embarqué sur le MV Hondius le 1er avril. L'homme a commencé à présenter des symptômes le 6 avril.

Problème : la durée d'incubation moyenne est de 26 jours. Six jours, c'est trop court. Beaucoup trop court.

"Le responsable argentin de la réserve dit que ça ne colle pas", rapporte Anthony Ferré. "Les dates ne correspondent pas."

Alors, où les premiers passagers ont-ils été contaminés ? Étaient-ils déjà infectés avant d'embarquer ? Ou le virus circulait-il déjà à bord du navire avant même le départ ?

Les enquêteurs argentins élargissent leur zone de recherche. Ils analysent les excréments, l'urine, les aérosols dans l'air. Ils cherchent une aiguille dans une botte de foin — sauf que l'aiguille est un virus invisible et que la botte de foin est une région grande comme la France.

Le principe de précaution : en faire trop ou ne pas en faire assez ?

La question qui divise les experts : a-t-on trop fait pour une dizaine de cas et trois décès ?

Antoine Flahault répond sans détour : "Oui, on en a trop fait. C'était presque l'objectif. Le principe de précaution, c'est d'en faire trop."

Mais ce "trop" a un coût. Cinq personnes confinées en milieu hospitalier pendant des semaines. Des soins intensifs mobilisés pour une seule patiente. Des protocoles d'isolement qui perturbent des vies entières.

Pourtant, le même Flahault défend cette approche. "Quand on en fait trop pour cinq personnes, c'est acceptable. Quand on en fait trop pour toute une population, c'est plus discutable."

Et il a raison. Sur les cinq Français à bord, une seule a été testée positive. Les quatre autres étaient en contact étroit avec elle. Le risque qu'ils développent la maladie est réel. Et si l'un d'eux avait été en incubation sans le savoir, et qu'il était rentré chez lui ?

Les autorités ont tranché : hospitalisation sécurisée pour tous. 42 jours. Point final.

Mais derrière cette décision se cache une question plus large : la France est-elle prête à gérer une épidémie de cette nature ? Le Covid a-t-il vraiment servi de leçon ?

"Je serais plus confortable pour répondre dans trois semaines", confie Antoine Flahault. "Si aucun cas secondaire n'apparaît, on pourra dire que les mesures ont été efficaces."

Trois semaines. Le temps que la dernière incubation possible s'achève.

Leçons d'une crise : ce que le Covid nous a appris — ou pas

Le MV Hondius n'est pas un cas isolé. C'est un test grandeur nature de notre capacité à gérer une menace sanitaire émergente.

Premier constat : la coordination internationale a fonctionné. L'OMS a été réactive. Les pays ont partagé leurs données. Le virus a été séquencé par trois laboratoires — France, Suisse, Afrique du Sud — en un temps record.

Deuxième constat : les médias ont joué un rôle clé. "Ils ont été les premiers à s'intéresser au problème et à informer le public", souligne Antoine Flahault. Sans une couverture médiatique rapide, l'alerte aurait peut-être été plus lente.

Troisième constat : la science a répondu présent. Les épidémiologistes, les virologues, les biologistes ont mobilisé leurs connaissances pour identifier le virus, comprendre sa transmission, recommander des mesures.

Mais il reste des zones d'ombre.

La plus préoccupante : la transmission asymptomatique. Pour le Covid, on sait aujourd'hui que les personnes asymptomatiques peuvent transmettre le virus. Pour l'hantavirus des Andes, les données sont encore lacunaires.

"On pense qu'il n'y a pas de formes asymptomatiques", explique Antoine Flahault. "Mais on n'en est pas certains. Les études de séroprévalence en Argentine suggèrent qu'il pourrait y avoir une très petite proportion de personnes infectées sans symptômes."

Petite proportion. Très petite. Mais quand on parle d'un virus qui tue un tiers de ses victimes, "très petite" n'est pas "nulle".

La menace silencieuse : 100 cas par an en France

Une dernière question, et elle est cruciale : les Français doivent-ils avoir peur ?

"On a une centaine de cas de hantavirus chaque année en France", rassure Anthony Ferré. "Un tous les trois jours. Et pourtant, on n'en entend pas parler."

Pourquoi ? Parce que la plupart des cas sont bénins. Parce que le virus circule principalement chez les rongeurs. Parce que les contaminations sont rares et souvent liées à des activités spécifiques (randonnée, camping, nettoyage de cabanes).

Le message est clair : pas de panique. Mais prudence.

Si vous entrez dans une pièce fermée depuis longtemps, si vous voyez des crottes de rongeurs : aérez. Portez un masque si vous en avez un. Désinfectez à l'eau de Javel. Ne touchez rien à mains nues.

Votre chat vous ramène un rongeur ? Portez des gants et un masque pour l'éliminer. Aucun cas de transmission par un chat à un humain n'a été répertorié. Mais mieux vaut prévenir que guérir.

Le virus est là. Il circule. Il tue rarement — mais il tue.

Et l'histoire du MV Hondius nous rappelle une vérité inconfortable : dans un monde globalisé, un virus qui n'a jamais quitté son coin perdu d'Argentine peut se retrouver à Paris en quelques semaines.

La question n'est pas de savoir si une nouvelle épidémie frappera. Mais quand.

Et si nous sommes prêts.

Sources :

  • BFM TV — Podcast Santé (émission du 11 mai 2026, animée par Margot De Frouville, avec Alain Ducardon, Antoine Flahault et Anthony Ferré)
  • Antoine Flahault — Interview dans Le Parisien (mai 2026)
  • Communications officielles de Matignon (10 mai 2026)
  • Annonce de la ministre de la Santé (10 mai 2026)
  • Organisation mondiale de la santé (OMS) — Recommandations pour le débarquement du MV Hondius
  • Études de séroprévalence en Argentine (virus des Andes)
  • Enquête environnementale en Argentine — Piégeage de rongeurs en Patagonie

📰Source :youtube.com

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