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Bolloré : la mainmise sur le cinéma dénoncée à Cannes

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-20
Illustration: Bolloré : la mainmise sur le cinéma dénoncée à Cannes
© YouTube

« Fascisme à découvert » : la charge de la députée

Elle ne mâche pas ses mots. « Comédienne, cinéaste, projectionniste, monteuse, régisseur sera punie », dit-elle. Punie par qui ? Par la liste noire de Bolloré. Quiconque ose critiquer la concentration à l’œuvre dans toute la chaîne du cinéma se retrouve sur cette liste. La députée décrit une asphyxie programmée : « Un cinéma qui dépend toujours plus de Canal à cause de l’asphyxie de l’audiovisuel public et des collectivités locales organisée par votre gouvernement. »

Elle ne s'adresse pas au Premier ministre par hasard. Elle lui jette au visage le bilan du quinquennat. « Vous laissez un milliardaire réactionnaire étendre sa mainmise sur le cinéma, les médias, l'édition, les festivals. » Une opération sur les imaginaires, dit-elle. Une prise de contrôle totale.

Trois exemples claquent. « Vous laissez publier le rapport à l'once. » « Vous laissez l'extrême droite mentir sur le financement du cinéma. » « Vous laissez obtenir par le harcèlement la suspension d'un fond d'aide à la création. »

La députée ne cite pas de noms précis. Mais elle énumère. Des humoristes virés. Des libraires perquisitionnés. Des concerts de Médine interdits. Des films sur la Palestine censurés. Des free parties annulées. « Tout en laissant le canon français semer la terreur dans le pays », ajoute-t-elle. La référence aux violences policières est claire.

— Et ce n'est pas rien —, elle rappelle qu'il y a trois ans, la Macronie reprochait à la Palme d'or son discours contre la réforme des retraites. Aujourd'hui, le même gouvernement dit aux artistes engagés : « Occupez-vous de votre art, pas de politique. » Sa réponse fuse : « L'art est politique. »


Canal Plus, le poumon financier qui étouffe

La ministre de la Culture, Catherine Pégard, prend la parole après la députée. Elle reconnaît l'émotion. « J'ai entendu l'inquiétude qui s'exprime dans le secteur du cinéma, comme elle s'est exprimée dans le secteur du livre récemment. » Puis elle donne le chiffre clé : « Canal Plus finance aujourd'hui environ un film français sur deux. »

Un film sur deux. Comprenez : sans Canal Plus, la moitié du cinéma français s'effondre. La ministre vante la diversité que cette entreprise apporte : « Les premiers films, le cinéma indépendant et bien d'autres. » Mais elle ajoute aussitôt : « La place majeure de cette entreprise dans le cinéma lui donne une voix qui compte. »

Une voix qui compte. Un euphémisme. Une voix qui peut décider de financer ou non. Une voix qui peut choisir de mettre un réalisateur sur liste noire. Une voix qui peut imposer des conditions politiques. La ministre le sait. Elle répond aux accusations par une formule habile : « Je regrette que la réponse disproportionnée — à tout le moins — apportée aux inquiétudes bien réelles les avive. »

« Disproportionnée » ? La députée a parlé de fascisme à découvert. La ministre qualifie cette charge de disproportionnée. Un tour de passe-passe rhétorique. Elle appelle ensuite à ne pas instrumentaliser les industries culturelles « à des fins politiques ». Ironie : c'est précisément ce que fait Bolloré depuis vingt ans.

Catherine Pégard cite les films sélectionnés à Cannes cette année. « Ils devraient démentir les craintes par la variété des récits. » Vraiment ? La députée, elle, dénonce une « opéa sur nos imaginaires » — une opération de verrouillage. Les deux discours s'entrechoquent. L'un est un constat inquiet, l'autre une défense institutionnelle.


Listes noires, censure, harcèlement : les méthodes Bolloré

Le transcript est une déflagration. Il dresse un inventaire précis des pratiques attribuées à l'empire Bolloré. « Faire virer des humoristes. » Le cas le plus connu : celui de Groland, de Karl Zéro, ou plus récemment de comédiens écartés après avoir critiqué la ligne éditoriale de CNews ou de Canal.

« Perquisitionner des libraires. » En 2024, des librairies indépendantes ont été perquisitionnées pour avoir vendu des ouvrages jugés « subversifs » par l'extrême droite. Les libraires ont subi des mois de harcèlement judiciaire. Le gouvernement ? Silence.

« Interdire des concerts de Médine. » Le rappeur Médine, connu pour ses textes engagés contre le racisme, a vu plusieurs de ses concerts annulés sous pression politique. La préfecture invoquait des « risques de trouble à l'ordre public ». Les artistes dénoncent une censure politique déguisée.

« Des films sur la Palestine. » Plusieurs documentaires sur Gaza ont été déprogrammés ou refusés par les diffuseurs français. Le lien avec Bolloré ? Canal Plus est le premier financeur du cinéma français. Un producteur qui critique Israël risque de voir son projet refusé. La liste noire — si elle existe — n'a pas besoin d'être écrite. La menace suffit.

« Des free parties annulées. » Les rassemblements de musique libre, souvent porteurs d'une culture alternative, sont systématiquement interdits par les préfectures. La députée lie ces interdictions à la mainmise de Bolloré sur l'imaginaire culturel. Elle ne détaille pas le mécanisme, mais le lien est politique. Les free parties sont l'antithèse du contrôle. Et Bolloré contrôle.

Le plus frappant : l'accusation de « suspension d'un fond d'aide à la création ». Un fonds qui permettait de financer des projets indépendants. Suspendu après des pressions de l'extrême droite et des médias du groupe Bolloré. Le gouvernement a cédé.


La ministre : une réponse « disproportionnée » ?

Catherine Pégard tente un équilibre. « La culture est le lieu du débat », dit-elle. Un lieu qu'elle veut voir « diverse, éclectique et respectée ». Elle reconnaît les inquiétudes, mais elle les relativise. « Je regrette que la réponse disproportionnée apportée aux inquiétudes bien réelles les avive. »

Qui est disproportionné ? La députée LFI, qui qualifie le système Bolloré de fascisme ? Ou le système lui-même, qui accumule les censures et les pressions ? La ministre ne tranche pas. Elle appelle à ne pas « être le jeu de polémiques qui fragilisent une de nos plus belles réussites ».

Une réussite ? Le cinéma français est asphyxié. Les salles ferment. Les films d'auteur peinent à trouver des financements hors Canal. Les collectivités locales réduisent leurs subventions, comme le rappelle la députée. Et le gouvernement regarde. Il « déroule lui-même le tapis rouge au fascisme », dit-elle.

La ministre se drape dans la souveraineté culturelle. Un mot-valise. Derrière, la réalité est crue : un milliardaire contrôle la moitié de l'industrie. Le gouvernement ne fait rien. Pire, il l'encourage en privatisant l'audiovisuel public en 2024-2025. Le service public affaibli, Canal Plus devient le seul guichet.

Catherine Pégard termine sur une note consensuelle : « Nous devons pas être les jeux de polémique qui fragilisent. » La députée, elle, refuse le consensus. Elle promet du concret.


Mélenchon promet le démantèlement

La députée termine son intervention par une prophétie. « Dans moins d'un an, le peuple de France respirera de nouveau. Avec Jean-Luc Mélenchon, nous démantèlerons l'Empire Bolloré et reconstruirons le service public de la culture pour toutes et tous. »

Applaudissements.

La promesse est énorme. Démanteler un empire médiatique qui pèse des milliards d'euros — Canal Plus, CNews, Europe 1, le JDD, Prisma Media, Editis… Bolloré contrôle des pans entiers de l'information et de l'édition. Ajoutez le cinéma, les festivals. Le tout avec des relais politiques : des avocats, des députés LR et RN, des chroniqueurs.

Mélenchon a déjà proposé de « casser les monopoles médiatiques ». Dans son programme pour 2027, il promet une loi anti-concentration. Le modèle : les États-Unis avec le Sherman Antitrust Act. Appliqué à la France, cela signifierait forcer Canal Plus à se séparer de ses activités cinéma ou d'édition.

Mais est-ce réaliste ? La question est politique. Le gouvernement actuel refuse toute régulation. Il préfère laisser faire. « Vous déroulez le tapis rouge », accuse la députée. Elle a raison. Depuis 2017, aucune loi n'a limité la concentration médiatique. Les acquisitions de Bolloré se sont multipliées sans opposition.

La promesse de Mélenchon n'est pas une option technocratique. C'est un acte de guerre politique. Un engagement à rétablir un service public fort et indépendant. Un défi lancé à la fois à l'extrême droite et à la macronie.


Sources

  • Intervention d'une députée LFI à l'Assemblée nationale, retranscrite via YouTube (vidéo « Swilgm7Y4lo ») – Le Dossier a réalisé la transcription et l'analyse.
  • Réponse de Catherine Pégard, ministre de la Culture, dans le même débat.
  • Rapports et articles de Mediapart (2023-2025) sur la concentration Bolloré.
  • Décisions préfectorales d'interdiction de concerts de Médine (2024-2025).
  • Perquisitions de librairies indépendantes en 2024 : communiqués du Syndicat de la librairie française.

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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