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PolitiqueÉpisode 2/2

TotalEnergies : 60 millions par jour de superprofits — et l'État qui ferme les yeux

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-07
Illustration: TotalEnergies : 60 millions par jour de superprofits — et l'État qui ferme les yeux
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« Sur la production, il gagne 50 à 60 millions par jour »

TotalEnergies perd trois millions par jour sur la distribution d'essence. C'est le chiffre qu'il met en avant. Le geste généreux du géant pétrolier. Thomas Porcher démonte ce narratif en une phrase : « Sur la production de pétrole et l'exploration de pétrole, il gagne quasiment 50-60 millions d'euros par jour. » (Le Média, 7 mai 2026)

Faisons le calcul. Soixante millions par jour, c'est 21,9 milliards d'euros par an. Les pertes sur la distribution ? Trois millions par jour, soit 1,1 milliard par an. Bilan : TotalEnergies reste gagnant de 20,8 milliards.

L'argument du prix plafond à deux euros ? Un écran de fumée. Une opération de communication qui coûte une misère au groupe — et lui rapporte une image de générosité. Pendant ce temps, les ménages trinquent. L'inflation cumulée sur l'alimentation a dépassé 20% (même source). Et les prix ne sont jamais redescendus. « Ça a monté, ça s'est stabilisé en haut, mais ça n'est jamais redescendu », rappelle Porcher.

Ces grands groupes — pétrole, alimentation, distribution — sont des structures oligopolistiques. Une dizaine d'acteurs par secteur. Pas plus. Ils ont engrangé des bénéfices records pendant que la majorité subissait l'ajustement.

Taxer ces superprofits, la France le pourrait. Les États-Unis l'ont fait dans les années 1970, après les chocs pétroliers. « C'est un pays libéral », souligne Porcher. Mais la France, elle, préfère regarder ailleurs.

Chômage en baisse ? Pas si vite

Le gouvernement s'en félicite : le chômage baisse. La réalité est plus sordide. Depuis le début du second quinquennat Macron, une réforme de l'assurance chômage est passée par là. Objectif : durcir l'accès au statut de chômeur et radier plus facilement.

Résultat ? La catégorie A — les chômeurs sans activité — a baissé. Mais les autres catégories explosent. Les emplois précaires augmentent. Le halo du chômage — tous ceux qui sont en dehors de l'activité sans être comptés — s'est élargi. Et pourtant. Jeu de vases communicants : on ne crée pas d'emplois, on déplace les gens hors des statistiques.

La promesse du plein-emploi, répétée en 2017 puis en 2022, n'aboutira pas. Porcher est catégorique : « Macron a vécu un effet de rattrapage après 2017 ». La crise de la zone euro (2012-2013) avait détruit massivement des emplois. À partir de 2017, tous les pays ont retrouvé leur activité d'avant-crise. L'Italie a créé des emplois. L'Espagne en a créé plus que la France, malgré des mesures sociales fortes. « La zone euro a créé plus d'emplois que ce qu'a fait Macron », tranche l'économiste.

Et maintenant ? La croissance est à zéro. Quand la croissance est nulle et que le chômage baisse, c'est mathématiquement suspect. Soit maquillage des chiffres, soit emplois si précaires qu'ils ne changent rien au pouvoir d'achat. L'INSEE annonçait 7,9% de chômage au quatrième trimestre 2025 (Club Patrimoine, 10 février 2026). Contre 7,1% au premier trimestre 2023. La tendance remonte. Mais le gouvernement continue de communiquer sur la baisse.

Stagflation : le spectre qui inquiète

Croissance française à 0% ce trimestre (Le Média, 7 mai 2026). L'inflation repart. La BCE va augmenter les taux. Cette situation porte un nom : la stagflation. C'est une équation infernale — pas de croissance, donc pas d'absorption des nouveaux arrivants sur le marché du travail ; inflation, donc baisse du pouvoir d'achat ; les deux combinés, explosion de la pauvreté. « C'est une situation extrêmement inquiétante », prévient Porcher.

La dernière fois que la BCE a augmenté les taux pour freiner l'inflation, elle a choisi de ne pas indexer les salaires. Les travailleurs ont subi l'ajustement. Ils sont passés chez les supermarchés les moins chers. Les produits premiers prix ont explosé. Les vacances réduites. Pendant ce temps, distributeurs et producteurs engrangeaient des bénéfices records.

Des pays comme Malte, le Luxembourg et la Belgique ont indexé les salaires sur les prix. Sans hyperinflation. La fameuse « spirale prix-salaires » tant redoutée par les libéraux ne s'est pas produite. « Le SMIC est indexé et a protégé son pouvoir d'achat. Les SMICards ont été protégés. Mais au-dessus, ça a été la catastrophe », explique Porcher.

Pourquoi ne pas étendre cette indexation à tous les salaires ? Réponse politique. L'inflation est un rapport de force. Les grands groupes ont choisi leur camp : celui des actionnaires. Le gouvernement a choisi le leur : celui des grands groupes.

Blocage des prix : la droite crie au dirigisme — et pourtant…

Jean-Luc Mélenchon propose de bloquer les prix de l'essence. La droite crie au dirigisme soviétique. Le blocage des prix est pourtant prévu par le Code du commerce dans des cas exceptionnels (oui, vous avez bien lu). Il a été appliqué pour le gel hydroalcoolique, pour les masques pendant le Covid, et même pendant la première guerre du Golfe. « Ce n'est pas quelque chose de complètement fou », insiste Porcher.

La mise en œuvre est technique, mais réalisable. Il faut réunir trois acteurs : TotalEnergies (30% des stations-service), les grandes surfaces (60% des volumes) et les indépendants (10% à peine). TotalEnergies peut assumer une baisse de marge sans difficulté — 60 millions par jour sur la production. Les grandes surfaces peuvent rogner sur leurs marges. Seuls les indépendants auraient besoin d'une aide de l'État, somme dérisoire. « Ça ne coûterait pas très cher de les protéger », assure Porcher.

Le vrai problème est idéologique. Le gouvernement hésite entre intervention et laissez-faire. « Vous avez l'escur qui dit c'est un choc pétrolier, et puis il revient le lendemain et il dit ah bah non en fait c'est pas un choc pétrolier », ironise l'économiste.

L'enjeu ? 60% du pétrole est consommé par les ménages et les PME. Les plus pauvres sont impactés en premier. Les petites entreprises les plus fragiles trinquent.

Dépendance énergétique : un choix, pas une fatalité

La France dépend à 100% du pétrole importé. Elle ne peut pas produire les 1,5 million de barils quotidiens dont elle a besoin. Fait géologique : les réserves sont concentrées dans quelques pays.

Le raffinage, lui, est une autre histoire. La France a fermé ses raffineries. Pourquoi ? Parce que le patronat a calculé qu'il est plus rentable d'importer du diesel raffiné en Arabie Saoudite (raffinerie de Jubail) que de le produire ici. Résultat : le diesel français est importé, coûte plus cher que l'essence malgré une fiscalité avantageuse. Et quand le détroit d'Hormuz est menacé, toute l'économie française tremble. « Nous avons augmenté notre dépendance avec la mondialisation », constate Porcher.

Le Covid avait révélé notre vulnérabilité sur les médicaments. La guerre en Ukraine a révélé notre dépendance au gaz russe. La crise au Moyen-Orient révèle notre dépendance au pétrole raffiné. Le pire ? Cette dépendance est un choix. Un choix du patronat, relayé par des gouvernements qui ont préféré la compétitivité à court terme à la souveraineté à long terme. « Un certain nombre de représentants du patronat disaient que les raffineries doivent fermer en France parce que la logique fait que c'est plus simple d'importer », rappelle Porcher.

Le bénéfice mondial consolidé : un outil fiscal jeté aux oubliettes

Il existait pourtant un outil pour taxer les grands groupes. Il s'appelait le bénéfice mondial consolidé. Pendant une trentaine d'années, le législateur avait inventé une fiscalité où les grands groupes pouvaient rapatrier leurs pertes à l'étranger et les déduire de leurs bénéfices en France. Cinq entreprises françaises en profitaient. Cinq. Supprimé en 2011. Depuis, les grands groupes peuvent faire des profits à l'étranger sans être taxés en France. Cadeau fiscal de plusieurs milliards.

« On ne pourrait pas inventer un système de taxation un peu plus innovant qui permettrait de taxer ce qu'on appellerait un superprofit ? », interroge Porcher.

Des économistes comme Gabriel Zucman ont travaillé sur le sujet. Des propositions existent. Mais le gouvernement ne les écoute pas. Il préfère renationaliser EDF — ce que même les libéraux applaudissent — sans oser aller jusqu'à une véritable politique de souveraineté énergétique. Paradoxe saisissant : Macron renationalise EDF, mais refuse de taxer TotalEnergies. Il redonne le contrôle de l'électricité à l'État, mais laisse le pétrole aux marchés.

Et la campagne de 2027 ?

La crise actuelle deviendra un thème central de la présidentielle de 2027. Porcher le prédit : « Ça va être un choix qui va être assez clivant et qui va être pour moi un des thèmes les plus importants de la campagne. »

Deux camps s'affrontent. Les libéraux, qui veulent laisser faire le marché et « rééquilibrer les comptes ». Les interventionnistes, qui rappellent que la France est la septième puissance mondiale et qu'elle a des marges de manœuvre. « En réalité, on a énormément de marges de manœuvre. Il n'y a pas de problème de dette aussi important qu'on nous le dit », assène Porcher.

Le choix est politique, pas technique. La France peut taxer les superprofits. Bloquer les prix. Indexer les salaires. Reconstruire des raffineries. Mais elle ne le fait pas. Pourquoi ? Parce que la politique économique française est alignée sur les intérêts des grands groupes. Parce que le patronat a obtenu la fermeture des raffineries. Parce que la réforme du chômage a été conçue pour faire baisser les chiffres, pas pour créer des emplois.

« C'est la septième puissance mondiale. C'est un événement extraordinaire, une guerre. Et donc, on a des marges de manœuvre », conclut Porcher.

La question n'est pas de savoir si la France peut agir. La question est de savoir si elle le veut.

Le Dossier continuera d'enquêter sur les superprofits des grands groupes français et la politique économique du gouvernement. Prochain épisode : les paradis fiscaux et l'évasion fiscale des entreprises du CAC 40.

Sources

  • Le Média — L'Instant Porcher, émission du 7 mai 2026 (intervention de Thomas Porcher)
  • INSEE — chiffres du chômage catégorie A et halo du chômage
  • Code du commerce — dispositions sur le blocage des prix (cas exceptionnels)
  • Études d'impact de la ha

📰Source :youtube.com

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