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JusticeÉpisode 31/57

Gaza : 70 journalistes suspectés d'avoir été volontairement ciblés — l'enquête de RSF

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-08
Illustration: Gaza : 70 journalistes suspectés d'avoir été volontairement ciblés — l'enquête de RSF
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Treize ans, deux ans, dix ans, cinq ans : les enfants qu'Islam Idher n'a pas sauvés

21 octobre 2023. La maison d’Islam Idher est bombardée. Un tir venu du ciel, selon ses voisins. À l’intérieur, lui et ses quatre enfants. « Je me souviens que j’ai fait comme ça seulement. Tout était noir », raconte-t-il. « J’arrive pas à comprendre qu’est-ce qui s’est passé. » Les décombres le compriment. Pour respirer ? Il mange des gravats.

Un voisin filme son sauvetage. On le voit, t-shirt bleu, extrait in extremis. Sa femme est aussi rescapée. Pas ses enfants — deux filles, deux garçons. Treize ans, deux ans, dix ans, cinq ans. « Ma maison, mes souvenirs, toute ma vie, mon archive », énumère-t-il.

La photo satellite prise neuf jours plus tard est accablante. Dans le quartier, la maison d’Idher est l’une des rares détruites. Les autres bâtiments sont intacts. Pourquoi ?

« Est-ce que selon vous les Israéliens ciblaient les journalistes parce qu’ils étaient journalistes ? » — « Oui. Oui. Bien sûr. » Il est catégorique. L’armée israélienne, interrogée, répond « ne pas avoir connaissance d’une frappe à cet endroit ce jour-là ».

Islam Idher vit désormais en Auvergne. Il garde le sourire. Mais la question reste.

Elle s'appelle Islam Zanuna. Une balle toujours logée dans l'épaule

En Jordanie, une autre rescapée. Islam Zanuna, journaliste pour Palestine TV et correspondante de la chaîne marocaine MDI 1. Le 3 juillet 2024, quelques minutes avant un direct, une balle la frappe. Selon des témoins, elle provient d’un drone quadcoptère utilisé par l’armée israélienne.

« Ce jour-là, je tenais mon gilet pare-balles. Il faisait chaud. Alors, je l’ai enlevé et je le tenais à la main. » Elle marche avec la caméra-woman. « J’ai ressenti une grande douleur soudaine. »

La balle est toujours dans son épaule. « J’ai besoin d’une opération », dit-elle. RSF parvient à l’exfiltrer quelques mois plus tard pour des soins en Jordanie. L’armée israélienne affirme avoir visé ce jour-là un site du Hamas. Elle ajoute qu’il existe « de nombreux cas documentés de journalistes qui appartiennent à des groupes terroristes ».

Preuve ? Aucune fournie. Islam Zanuna, elle, montre la cicatrice. Voilà.

220 morts, 70 soupçons de ciblage — le décompte de RSF

Au bureau parisien de RSF, Jonathan Dagher et son équipe tiennent un décompte précis. Depuis le 7 octobre 2023, 220 journalistes ont été tués dans la bande de Gaza. Pour 70 d'entre eux ? « Il existe de fortes suspicions de ciblage volontaire », dit-il.

Comment le savent-ils ? « Pour certains, on sait qu’ils étaient sur le terrain en train de travailler. Pour d’autres, ils avaient reçu des menaces explicites avant d’être tués. » Certains ont été atteints par des armes de précision : drones, snipers. « Dans tous les cas, on parle de vraisemblance de ciblage. »

L’écrivain et chercheur Arnaud Mercier, spécialiste de la propagande en temps de guerre, apporte un éclairage : « Le point de vue israélien, c’est de dire que la guerre, c’est aussi une guerre de l’image. Donc du point de vue israélien, ils considèrent les journalistes comme des combattants de l’image. » Et pourtant.

Tout a commencé le 7 octobre : HonestReporting accuse les photographes

Au petit matin du 7 octobre 2023, des images de l’attaque du Hamas inondent les réseaux sociaux. Certaines sont filmées par des journalistes gazaouis. L’ONG israélienne HonestReporting, basée à Jérusalem, les accuse d’avoir été prévenus, voire d’avoir accompagné les assaillants.

« Que faisait-il là si tôt un samedi matin qui aurait dû être calme ? », interroge Simon Plosker, responsable de l’ONG. Selon lui, ces journalistes faisaient partie intégrante de la stratégie de communication du Hamas.

Parmi les visés : Hassan Eslaayer. Il a documenté l’attaque quasi en direct sur Telegram. HonestReporting publie une photo de lui prise en 2018, où il reçoit un baiser de Yahya Sinwar, le chef du Hamas considéré comme le cerveau du 7 octobre. AP et CNN cessent immédiatement toute collaboration avec lui.

Libération enquête — et contredit les accusations

Le journal Libération décide d’enquêter. Il envoie six questions à Hassan Eslaayer. Les réponses sont précises.

« Moi ce matin-là, je me suis réveillé, j’ai découvert les tirs de roquettes à 6h30. Ma première réaction, c’est d’aller sur le toit de mon immeuble pour filmer les tirs. » Il envoie une photo horodatée : 7h23, heure de Gaza. Une heure après le début de l’attaque, il est sur le toit, pas avec les combattants.

Autre accusation : une vidéo où il apparaît sur une moto, tenant une grenade. Eslaayer dément : « Regardez, ce n’est pas du tout la même chemise. » Libération compare les vêtements. Il a raison.

Quant à la photo avec Sinwar, il s’explique : « Je suis en bon terme avec toutes les factions à Gaza. Je dois maintenir des liens. Tout comme j’aurais publié mes photos avec Netanyahou. » Il précise que d’autres journalistes étrangers ont aussi posé avec Sinwar ce jour-là. « Quand je me suis présenté, il a dit “Viens, je t’embrasse”. »

Libération conclut que les preuves d’une complicité sont « contestables ».

Hassan Eslaayer : mort ciblée, document contesté

Le 7 avril 2025, Eslaayer est grièvement blessé. Un mois plus tard, l’armée israélienne vise l’hôpital où il est soigné et l’élimine. Tsahal publie une vidéo justificative. « Hassan Eslaayer n’était pas un journaliste, c’était un terroriste avec une caméra. »

L’armée produit un document où son nom apparaît comme « caméraman service média ». « On ne sait pas à quoi correspond exactement ce document », commente l’enquêteur de Libération. Les journalistes gazaouis interrogés n’ont jamais vu de liste semblable. « C’est très difficile avec ce type de document. On reste face à une armée qui veut justifier la mort de quelqu’un présenté partout ailleurs comme un journaliste. »

« Non, ils n’étaient pas du Hamas » — les exfiltrés de RSF parlent

RSF a réussi à exfiltrer deux reporters originaires de Gaza. Leur parole est sans équivoque.

« Si on est journaliste à Gaza, ça veut dire que forcément on est pro Hamas ? Non, au contraire. La majorité des journalistes palestiniens ont été victimes des bombardements israéliens. Ils sont pas du Hamas. Avant le 7 octobre, ils étaient tout à fait contre le Hamas. »

L’un d’eux précise : « Je connais des journalistes qui avaient été arrêtés par le Hamas à cause de leur travail. Le Hamas censure. Le Hamas met des pressions énormes. »

Mais depuis le 7 octobre, la donne a changé. « Le Hamas n’a plus d’infrastructure de gouvernement. Il se cache. » Le chercheur Arnaud Mercier résume : « Dans chaque société, toute autorité impose des restrictions à la presse. Mais dire que tous les reporters sont des combattants de l’image, c’est la thèse israélienne. »

CPI : cinq plaintes pour crimes de guerre — et un silence

RSF ne s’arrête pas là. L’ONG a déposé cinq plaintes auprès de la Cour pénale internationale visant l’armée israélienne. Elles concernent les 70 journalistes suspectés d’avoir été volontairement ciblés.

« Nous demandons à la cour d’enquêter sur ces crimes. Si c’est prouvé que le ciblage des journalistes a eu lieu, on est sur des crimes de guerre. »

En janvier 2024, trois mois après la première plainte, le bureau du procureur Karim Khan répond. Les crimes contre les journalistes « sont examinés parmi d’autres crimes potentiels ». Rien de plus, pour l’instant.

« Les journalistes sont protégés par le droit international humanitaire et le Statut de Rome, rappelle RSF. Ils ne doivent en aucun cas être pris pour cible dans l’exercice de leur mission. »

Où est l’enquête ? La CPI avance-t-elle ? Silence. Le dossier est loin d’être clos.

Le Dossier a interrogé l’armée israélienne. Elle maintient que chaque frappe vise des cibles militaires légitimes. Elle n’a pas répondu aux questions précises sur le cas d’Islam Idher. Elle affirme que des journalistes étaient membres du Hamas. Les preuves fournies — un document non authentifié — restent contestées.

Une date. Un virement. Une question. Pourquoi ces journalistes ? La guerre de l’image a ses propres règles. Et ses propres victimes.

*Sources : Reporters sans frontières, Libération, HonestReporting, Cour

📰Source :youtube.com

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