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PolitiqueÉpisode 7/52

Macron-Darmanin : la main tendue à l'Algérie cache une faiblesse historique

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-20
Illustration: Macron-Darmanin : la main tendue à l'Algérie cache une faiblesse historique
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Xavier Driancour – deux fois ambassadeur de France en Algérie, de 2008 à 2012 puis de 2017 à 2020 – pose le diagnostic sans fard. "Depuis 2 ans, depuis la crise qui a commencé en juillet 2024 avec la reconnaissance de la marocainité du Sahara occidental, la réalité c'est que nous avons fait des gestes du côté français auxquels l'Algérie n'a jamais répondu."

Son livre à paraître le 4 juin aux éditions Périn — Algérie 1830-2026 vérité et légende — détaille ce qu'il appelle "une bienveillance spontanée" des dirigeants français. Pas de la naïveté, précise-t-il. Pire : une démarche volontaire.

Regardons les faits.

La valse des ministres : pourquoi tant de visites ?

Gérald Darmanin rentre d'Alger. Deux heures et demie avec le président Abdelmadjid Tebboune. Un signal politique massif. Mais il n'est que le dernier d'une longue liste.

La séquence donne le vertige. En deux mois, Alger a reçu Laurent Nuñez, le préfet de police de Paris. Alice Rufo, ministre déléguée aux armées et proche d'Emmanuel Macron — elle a passé sept ans à l'Élysée. Ségolène Royal. Patrick Martin, le président du Medef. Anne-Claire Legendre, ancienne collaboratrice du président. Tous ont défilé.

Pourquoi cette précipitation ?

Xavier Driancour est catégorique : "Il y a la volonté du gouvernement et du président de la République de ne pas terminer le mandat présidentiel sur un échec avec l'Algérie." En clair : Emmanuel Macron veut, quoi qu'il en coûte, sortir de l'ornière dans laquelle il s'est mis lui-même.

Le piège s'est refermé en juillet 2024. La reconnaissance par la France de la "marocainité" du Sahara occidental a déclenché la pire crise diplomatique entre Paris et Alger depuis l'indépendance de 1962. — Pire que tout. Et depuis, la France tend la main. L'Algérie la regarde, sans la prendre.

Alice Rufo a participé le 8 mai à la commémoration des manifestations indépendantistes de Sétif, en 1945. Une première historique. Jamais un ministre français ne s'était rendu sur place le jour même. "Les Algériens ont été très sensibles au fait que des proches collaborateurs du président Macron fassent le déplacement", confirme Driancour.

Sensibles, peut-être. Reconnaissants ? Rien n'est moins sûr.

Les OQTF, le chiffre qui tue

Le gouvernement a un problème. Il s'appelle l'accord franco-algérien de 1968. Ce texte offre des avantages migratoires considérables aux ressortissants algériens : droit au séjour facilité, circulation quasi libre. Un privilège unique.

Bruno Retailleau, l'ancien ministre d'État, veut l'abroger. Édouard Philippe aussi, la semaine dernière à Reims. Gabriel Attal également, dans les colonnes du Figaro. Tous s'y opposent. Tous sauf un — Gérald Darmanin.

Le ministre de la justice est le seul à droite à s'être prononcé contre l'abrogation de cet accord. Xavier Driancour le souligne : "Le président Tebboune sait parfaitement que Gérald Darmanin est le seul à droite qui s'est prononcé contre l'abrogation." Le message est clair : Alger parie sur la continuité.

Les chiffres donnent le tournis. 51.000 Algériens contrôlés en situation irrégulière en 2025. C'est le plus gros contingent de personnes interpellées pour violation d'obligation de quitter le territoire français. Et il y en a sans doute autant que les contrôles n'ont pas attrapés.

Combien de reconduites forcées ? 150. (Oui, vous avez bien lu.)

Gérald Darmanin a cité le chiffre de 2.500 reconduites ce matin à la radio. Mais il inclut les retours volontaires. La réalité des reconduites forcées — les seules qui comptent dans une logique de fermeté — est de 150.

"Vous voyez, il y a encore de la marge", commente Driancour, avec un sens consommé de l'euphémisme.

La suite est édifiante.

La coopération judiciaire, miroir aux alouettes

Le sujet officiel de la visite de Darmanin ? La coopération judiciaire. Lutte contre la DZ Mafia — ces clans qui organisent le trafic de stupéfiants en France et dont les chefs trouvent refuge en Algérie. Dossier Christophe Gless, le journaliste emprisonné. Dossier des "biens mal acquis" — ces fortunes amassées sous l'ère Bouteflika.

Darmanin est reparti avec des promesses. Il a dit sur une antenne radio : "Nous avons été très rassurés par la façon dont Christophe Gless est traité." Il a ajouté qu'il faisait confiance au président Tebboune pour le libérer.

Mais le deal est plus complexe.

Les Algériens ont leur propre liste. Ils réclament les opposants politiques présents en France. Amir Dib, influenceur très célèbre. Rachid Aboud. Abdou Semar. Les membres du MAC, le mouvement autonomiste Kabyle. Et l'ancien juge international Mohamed Bedja, visé par un mandat d'arrêt.

Xavier Driancour met le doigt sur la mécanique : "Les Algériens font un rapport en disant : 'Christophe Gless vous le réclamez mais il a été condamné par une décision de justice, par des juges algériens soi-disant indépendants.' Et en face, monsieur Darmanin dit : 'Oui, mais les opposants, ceux qui les ont enlevés, les gens du consulat d'Algérie qui ont enlevé Amir Dib, ils ont été condamnés aussi par un juge français.'"

C'est un jeu de miroirs. Chaque camp présente ses condamnations comme des décisions de justice souveraines. Et refuse celles de l'autre. Où est l'équilibre ?

"Les maboules" : quand Macron insulte ses opposants

Le 27 avril dernier, Emmanuel Macron a lâché une phrase. Elle résonne encore. Il a fustigé, je le cite, "tous les maboules qui veulent se fâcher avec l'Algérie".

Qui sont ces "maboules" ?

Bruno Retailleau, l'ancien ministre d'État, en tête. Boualem Sansal, l'écrivain. Kamel Daoud, le prix Goncourt. Tous ceux qui critiquent la politique algérienne du gouvernement. Tous ceux qui réclament de la fermeté.

Xavier Driancour le traduit : "Les maboules, c'est un terme générique d'origine arabe qui permet de ne pas distinguer nommément un certain nombre de personnes."

Macron a commencé son premier quinquennat en parlant de la colonisation comme d'un "crime contre l'humanité". Il a fait le pari de l'Algérie dès 2017. Sept ans plus tard, il traite ses opposants de fous. Qui est le plus isolé ?

L'Algérie isolée, la France dépendante

Le paradoxe est saisissant. L'Algérie est diplomatiquement isolée. Fâchée avec le Mali — son ancienne base arrière, le pays où tous les Premiers ministres algériens ont été ambassadeurs. Bouteflika lui-même était surnommé "le Malien". Fâchée avec le Maroc. Fâchée avec la Libye. Des relations compliquées avec l'Égypte.

Mais depuis peu, Alger reprend la main. La visite de Madame Meloni — la Première ministre italienne — et surtout celle du pape en Algérie offrent une forme de "consécration" au régime.

"L'Algérie a beaucoup d'intérêt en France", rappelle Driancour. "L'Algérie ne peut pas non plus continuer indéfiniment à se braquer." Huit cent kilomètres séparent Alger de Marseille. La communauté algérienne en France est immense. Le français reste la langue véhiculaire.

Mais l'Algérie instrumentalise cette relation. Le pouvoir algérien entretient un récit officiel — les manuels d'histoire expliquent la colonisation d'une certaine manière — et verrouille l'opinion publique.

Pourtant, nuance Driancour : "Chaque Algérien a un frère, un cousin, une grand-mère en France. La France, ce n'est pas le pays abominable qui est décrit dans les manuels." Chacun rêve de venir en France, au moins à titre touristique.

Alors, qui a le plus besoin de l'autre ?

"Dans l'absolu, c'est l'Algérie qui tient davantage à une relation avec la France", conclut l'ancien ambassadeur. Mais le gouvernement Macron agit comme si c'était l'inverse.

La présidentielle de 2027 en toile de fond

L'année prochaine, la France élit son président. L'Algérie le sait. Tebboune reçoit Darmanin pendant deux heures et demie. Il sait que Darmanin est le seul à droite à défendre l'accord de 1968. Il sait que Retailleau, Philippe, Attal veulent l'abroger.

C'est un choix politique assumé.

"Je trouve qu'il y a un signal là auquel il faut faire attention", prévient Driancour.

Le message est reçu. En parlant sur Darmanin, Tebboune mise sur la continuité. Sur un candidat qui ne remettra pas en cause les privilèges algériens. Sur un homme qui préfère tendre la main que serrer le poing.

Pendant ce temps, 51.000 Algériens en situation irrégulière restent en France. Cent cinquante seulement sont reconduits. Christophe Gless est en prison. Les opposants algériens en France sont sous la menace d'une extradition. Et les chefs de la DZ Mafia coulent des jours tranquilles à Alger.

Qui a gagné ? L'enquête continue.

La "bienveillance" comme doctrine

Xavier Driancour a un mot pour décrire la politique d'Emmanuel Macron en Algérie. Pas "naïveté" — trop passif. Il parle de "bienveillance spontanée". Une démarche volontaire. "Nous sommes prêts, les hommes politiques en France, à tout excuser de l'Algérie au nom de notre passé, au nom de notre histoire."

Consternant. La France, puissance coloniale devenue partenaire, n'arrive pas à négocier d'égal à égal. Elle tend la main, encore et encore, sans jamais rien exiger en retour.

"La relation entre deux pays doit être fondée sur la réciprocité", insiste Driancour. "Deux pays sont égaux et doivent parler en terme de réciprocité."

Mais la réciprocité n'existe pas dans les faits. La France donne des gestes — reconnaissance du Sahara marocain, participation à Sétif, valse des ministres. L'Algérie les reçoit. Et ne répond pas.

"L'amitié n'exclut pas la fermeté", rappelle Driancour, citant Luc Ferry.

Mais où sont la fermeté, les conditions, la contrepartie ? La France a besoin de l'Algérie pour la lutte antiterroriste au Sahel, la régulation des flux migratoires, la coopération économique. L'Algérie a besoin de la France pour sa diaspora, sa légitimité internationale, son économie. Le rapport de force devrait être équilibré. Il ne l'est pas.

"La relation entre deux pays, c'est un peu comme une danse, c'est un peu comme un couple", philosophe Driancour. "Il faut que chacun fasse un pas l'un vers l'autre."

La France a fait tous les pas. Elle attend. L'Algérie regarde ailleurs.

Sources :

  • Interview de Xavier Driancour, ancien ambassadeur de France en Algérie, plateau "Points de vue"
  • Déclarations de Gérald Darmanin, ministre de la justice, à la radio
  • Ouvrage à paraître Algérie 1830-2026 vérité et légende, Xavier Driancour, éditions Périn
  • Chiffres OQTF 2025 : ministère de l'Intérieur
  • Déclaration d'Emmanuel Macron, 27 avril 2025
  • Entretien accord franco-algérien de 1968

📰Source :youtube.com

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