Mort de Lyhanna : la justice face à ses défaillances en série

Les faits
Lyhanna avait 11 ans. Elle vivait à Fleurance, dans le Gers. Son corps a été découvert après des semaines d'angoisse. Une marche blanche a rassemblé 6 000 personnes dans son village, selon les images diffusées par C dans l'air le 8 juin 2026. Sa tante, dévastée, a pris la parole devant la foule. « Notre petit monde s'est effondré », a-t-elle déclaré.
Le suspect s'appelle J. Barella. D'après le récit croisé des journalistes présents sur le plateau — D. Delseny du Parisien, M. Szafran de Challenges, S. Quéméner de La Tribune Dimanche et M. Delahousse, grand reporter spécialiste des questions de justice — les signaux d'alerte existaient depuis plusieurs années.
En 2021, J. Barella est licencié de son poste d'agent d'entretien dans un lycée du Gers. Motif : comportements inappropriés envers une lycéenne. L'année suivante, en 2022, une première plainte pour viol sur mineure est déposée contre lui. Elle est classée sans suite, faute d'éléments suffisants.
En août 2025, une nouvelle plainte pour des faits similaires est déposée. Cette fois, la victime est une jeune fille qui raconte les faits avec précision, soutenue par sa famille. Elle est suivie par un psychologue. « Tout est crédible et carré », résume D. Delseny.
La suite est édifiante.
Le dossier est d'abord traité par le parquet de Toulouse. Il faudra quatre mois pour qu'il soit transféré au parquet d'Auch, territorialement compétent. Un mois supplémentaire s'écoule avant que l'enquête soit confiée aux gendarmes. Une demande de placement en garde à vue de J. Barella est formulée. Elle ne sera jamais exécutée.
« Quasiment tous les maillons de la chaîne pénale ont été défaillants », analyse D. Delseny.
Le transfert du dossier s'est fait par courrier papier. Un envoi qui a mis treize jours à arriver. « On se demande dans quel monde vivent ces gens-là », commente le journaliste.
J. Barella, placé en garde à vue après la découverte du corps, n'a rien dit. Il n'a pas été entendu depuis, en attendant les résultats complets de l'autopsie.
Le frère de J. Barella a également été placé en garde à vue, selon un communiqué de la procureur d'Auch rapporté par D. Delseny. Les faits, qui s'étalent de 2007 à 2017, concernent des viols sur mineur et violences dans la sphère familiale. « On s'interroge forcément sur le timing », note le journaliste.
Le contexte
L'affaire Lyhanna ne surgit pas dans un vide. Elle s'inscrit dans une série de scandales qui ont ébranlé la confiance des Français dans la protection de l'enfance.
Le scandale du périscolaire à Paris, d'abord. En janvier 2025, 78 animateurs ont été suspendus, dont 31 pour violences sexuelles. 84 écoles étaient concernées. Une mère témoigne dans l'émission : son enfant de 4 ans a subi des agressions sexuelles en périscolaire. Neuf plaintes ont été déposées contre un même animateur.
Un test de recrutement réalisé par un journaliste montre qu'un faux CV permet d'être embauché sans vérification du casier judiciaire. « Pour travailler avec des enfants, maintenant, il faudra donner la preuve d'un casier judiciaire vierge », souligne S. Quéméner.
L'affaire Bétharram, ensuite. Plus de 130 personnes ont saisi la justice pour des faits de violences physiques, sexuelles et psychologiques commis entre 1957 et 2004 dans cet établissement catholique des Pyrénées-Atlantiques. Une commission d'enquête parlementaire a auditionné 55 personnes pendant 56 heures. Son rapport a abouti à une loi adoptée à l'unanimité à l'Assemblée nationale la semaine précédant l'émission.
Le texte prévoit de renforcer le contrôle des intervenants au contact des enfants dans les écoles et le périscolaire. « Un moment de concorde, comme il y en a peu à l'Assemblée nationale », commente la voix off du reportage.
Mais la levée du secret de la confession, qui aurait permis de lever l'obstacle du secret professionnel pour les prêtres informés de violences, a dû être abandonnée faute de consensus.
L'affaire Bétharram a également mis en cause le Premier ministre de l'époque, François Bayrou, accusé d'avoir été informé dans les années 1990 et de ne pas avoir agi. Il a fermement démenti : « Jamais, je n'ai été, à cette époque, averti en quoi que ce soit des faits qui ont donné lieu à des plaintes ou à des signalements. »
Le traitement judiciaire
Gérald Darmanin, garde des Sceaux, a présenté ses excuses à la famille de Lyhanna. « L'institution judiciaire n'a pas su protéger cette petite fille. J'en tirerai les conséquences. En tant que ministre, je veux présenter des excuses à cette famille et aux Français », a-t-il déclaré.
La dernière fois qu'un garde des Sceaux avait présenté des excuses au nom de l'institution, c'était le 1er décembre 2005. Pascal Clément s'était exprimé au soir du deuxième procès d'Outreau, après l'emprisonnement injuste d'innocents.
Darmanin a convoqué les 36 procureurs généraux du pays. Il leur a demandé de passer au crible tous les dossiers en attente de crime sur mineur. « C'est l'urgence absolue, une mobilisation générale », a-t-il martelé. L'objectif : réexaminer 70 000 plaintes pour violences sexuelles sur mineur d'ici au 14 juillet.
« Quand le ministre de la Justice dit qu'il y a 70 000 dossiers en attente, les Français sont sidérés, commente M. Szafran. Quand il dit qu'il faut les examiner d'ici le 14 juillet, il n'y a pas un Français qui le croit, pas un ! »
Le ministre a également promis des sanctions. Il a exclu de démissionner, malgré les appels de La France Insoumise et la pression populaire. Des rassemblements sont prévus devant les tribunaux.
Les syndicats de magistrats dénoncent les attaques portées par leur propre ministre. Ils rappellent que la France compte trois procureurs pour 100 000 habitants, soit quatre fois moins que la moyenne européenne. « Parfois, on identifie l'urgence, mais on n'a pas les moyens de la traiter », explique un magistrat cité dans le reportage.
Selon le ministère de la Justice, près de trois millions de plaintes, tous faits confondus, sont en attente de traitement dans les commissariats et gendarmeries de France.
Le Premier ministre a organisé une réunion avec Darmanin et le ministre de l'Intérieur Laurent Nunez le lundi suivant le drame. Une procédure pour faute lourde de l'État a été engagée.
« C'est une procédure administrative, précise M. Delahousse. Ce n'est pas une procédure individuelle. C'est l'État qui peut être sanctionné pour l'ensemble de ces dysfonctionnements. »
Ce que ça dit de la France
Cette affaire révèle une tension profonde dans la société française. Elle touche au rapport à la violence, à la justice, aux inégalités territoriales.
« La criminalité sexuelle est une criminalité de masse depuis longtemps en France, rappelle D. Delseny. Sur dix affaires dans une cour d'assises, huit concernent des viols. » La majorité des actes de violences sexuelles sur des enfants se déroule dans le cercle familial. Mais l'école, le sport, le périscolaire sont aussi des lieux de risque.
« Où est-ce que les enfants sont réellement en sécurité ? » interroge le journaliste.
Le sentiment d'impunité est au cœur de la colère. « Si l'État ne nous protège plus, qui va nous protéger ? » résume M. Delahousse, évoquant une « alchimie de passions tristes ».
La question des moyens est centrale. La France compte trois procureurs pour 100 000 habitants. Les dossiers s'empilent. Le système judiciaire repose encore largement sur le papier, avec des procédures formalistes qui ralentissent tout. « Tout fait l'objet de procès-verbaux où il faut tout écrire, tout demander, imprimer en quatre exemplaires pour être sûr qu'il n'y aura pas un vice de procédure », décrit D. Delseny.
Mais le manque de moyens n'explique pas tout. « Il y a eu des erreurs, mais il y a quelque chose... On a l'impression qu'ils sont hermétiques à ce qui peut se passer réellement autour d'eux », ajoute-t-il.
La pression politique est forte. Gérald Darmanin est sous le feu des critiques. La droite cible les syndicats de magistrats. La gauche réclame sa démission. Les candidats déclarés à la présidentielle font déjà des propositions. Dominique de Villepin propose un parquet spécialisé sur les violences faites aux femmes et aux enfants, sur le modèle de ce qui existe pour le terrorisme et le crime organisé.
« Ce qui me frappe, c'est que tout était dans les mains des enquêteurs, observe S. Quéméner. Ils avaient tout à disposition. Il suffisait de tracer les points. »
La question qui reste en suspens : ce drame provoquera-t-il un sursaut durable ? « Pas sûr que ça devienne l'un des sujets de la campagne présidentielle », tempère S. Quéméner. Mais le titre de l'émission — « scandale d'État » — pourrait bien rester.
« Je ne pense pas que ça se refermera si vite », conclut M. Szafran.
Sources :
- C dans l'air (France 5), émission du 8 juin 2026
- Le Parisien, article de D. Delseny
- Challenges, M. Szafran
- La Tribune Dimanche, S. Quéméner
- Livre de M. Delahousse
- Communiqué de la procureur d'Auch
- Ministère de la Justice
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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