LE DOSSIER

Toute la vérité sur les affaires françaises

JusticeÉpisode 20/18

Sainte-Soline : Mediapart et Libération démasquent le gendarme tireur

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-03
Illustration: Sainte-Soline : Mediapart et Libération démasquent le gendarme tireur
© YouTube

Le tir qui a failli tuer Serge Duteuil-Graziani

Serge est debout, près de la bassine. Il manifeste pacifiquement contre la mégabassine de Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres. Autour de lui, plus de 5 000 gendarmes déployés par le ministère de l'Intérieur. En quelques heures, 5 000 grenades sont tirées — lacrymogènes, explosives. Les ordres sont clairs : empêcher les opposants d'approcher.

Un véhicule blindé VBRG s'immobilise. Depuis sa tourelle, un gendarme ajuste son tir. Pas en cloche à 45° comme le règlement l'exige. Non. Un tir tendu — horizontal, direct, interdit. La grenade part. Elle frappe Serge en pleine tête. Crâne fracturé. Hémorragie. Les secours mettront des heures à l'évacuer, entravés par le dispositif militaire.

Ce n'est pas un accident ni une bavure isolée. C'est une pratique ordonnée par la hiérarchie intermédiaire, filmée par les caméras piétons des gendarmes eux-mêmes. Et la justice a décidé de ne pas voir.

Les quatre blessés graves — Serge, Mickaël, Alix (pseudo) et Olivier — portent plainte. Le parquet de Rennes ouvre une enquête. Deux ans d'auditions, de rapports balistiques, de visionnage. Résultat ? Classement sans suite. Motif : impossible de déterminer l'origine exacte du projectile.

Pourtant, entre-temps, Mediapart et Libération ont commencé à gratter.

150 heures. Des vidéos qui accusent leurs porteurs.

Camille Polloni, journaliste au pôle enquête de Mediapart, et Laura Vicchini, du service vidéo, ont passé des semaines à visionner les rushes. Plus d'une centaine d'heures de caméras piétons. Des centaines de fichiers. Des briefings entiers filmés par les gendarmes eux-mêmes.

La première vidéo qu'elles regardent est un condensé de l'horreur. Des gendarmes qui se réjouissent d'avoir blessé. Qui insultent les manifestants, y compris des enfants. Qui ordonnent des tirs tendus — « tire-lui dans la gueule » — sans aucune retenue.

« On avait listé 84 heures de visionnage. Ça a représenté plusieurs semaines de travail, rien que pour classifier ce qu'on voyait », explique Laura Vicchini lors d'un direct Twitch. Le pôle vidéo de Mediapart est renforcé par Bérénice Gabriel et Samia Dechir. Ensemble, elles établissent une grille thématique. Code couleur. Catégories : insultes, tirs tendus, propos déshumanisants, ordres illégaux.

Et ce n'est que le début.

Antoine Chéron, journaliste indépendant spécialisé en investigation visuelle — motion design, modélisation 3D, analyse spatiotemporelle — rejoint l'équipe. Il développe un outil automatisé pour extraire les métadonnées des bandeaux horodatés des caméras. Résultat : une carte interactive où chaque caméra est géolocalisée en temps réel. « Cela nous a permis d'isoler précisément les séquences clés, notamment au moment du tir qui a blessé Serge », précise Camille Polloni.

Les chiffres sont accablants. Plus de 5 000 grenades tirées en quelques heures. Des manifestants visés à courte distance, parfois derrière une simple bouée tortue gonflable. Et une coordination qui ressemble à une opération de guerre : hélicoptères, tourelles panoramiques, quads — dont l'usage avait été nié par le ministre Gérald Darmanin.

Ordre donné, ordre exécuté : les tirs tendus

Le tir tendu — orientation horizontale au lieu de 45° vers le haut — est formellement interdit. Il transforme une grenade lacrymogène en projectile balistique. À Sainte-Soline, il a été pratiqué de manière systématique.

Les caméras piétons montrent des gradés qui crient aux gendarmes de tirer à l'horizontale. « On voulait toucher les manifestants directement », résume un sous-officier. Les propos sont glaçants : « Ça m'aurait plu de lui tirer dans la gueule », « Lui, je l'ai eu en pleine tête ».

Ce n'est pas une bavure. C'est une doctrine. Le document de recommandations du dispositif image de la gendarmerie, consulté par les journalistes, montre que l'objectif était aussi de filmer pour « la guerre de l'image ». Mais les gendarmes se sont filmés eux-mêmes en train d'enfreindre les règles.

L'enquête administrative interne a bien eu lieu. Résultat : 33 gendarmes sanctionnés… par des jours d'arrêt — oui, vous avez bien lu. Pour « propos inadaptés ». Pas un mot sur les tirs tendus. Pas une seule sanction pour avoir ordonné ou exécuté cette pratique illégale.

Les journalistes de Mediapart et Libération ont fait un choix éditorial : ne pas montrer toutes les insultes pour éviter la banalisation. « Au bout du dixième 'fils de pute', on a arrêté », explique Camille Polloni. Elles ont aussi écarté des projections de violence (« et si on roulait sur les manifestants ») pour ne retenir que les actes avérés. Le résultat est déjà suffocant.

Justice en cale sèche : classement sans suite malgré les preuves

En novembre 2024, Mediapart et Le Dossier publie une première enquête vidéo sur les violences policières à Sainte-Soline. En février 2025, le gendarme tireur est auditionné. Mais pas comme suspect. Comme simple témoin.

Le gendarme explique : « Je ne pense pas que ce soit moi. Je tirais à l'aveugle, comme dans un sous-marin, sur ordre de mon chef. Et il y avait plein d'autres gendarmes autour. » La justice ne vérifie pas ses déclarations. Aucune confrontation balistique poussée. Aucune demande d'exploitation de la vidéo de Blast — pourtant disponible.

En décembre 2025, le parquet de Rennes classe l'enquête sans suite. Motif ambigu : « Il pourrait y avoir un tir venu du blindé mais aussi d'ailleurs. » Le doute profite au gendarme. La procédure s'arrête.

Les quatre plaignants sont anéantis. Serge garde des séquelles neurologiques. Il n'a aucun statut officiel de victime. Aucune prise en charge médicale reconnue. La mégabassine, elle, a été déclarée illégale par la justice. Mais personne n'a été inquiété.

Une vidéo que la justice a ignorée — l'identification du tireur

C'est là que l'enquête de Mediapart et Libération change la donne. Les journalistes obtiennent une vidéo inédite de 30 secondes, filmée par Blast, un média indépendant. Un plan large en contre-champ du blindé VBRG. Sur cette vidéo, on voit le moment exact du tir.

Antoine Chéron synchronise les 40 angles de vue disponibles. Il calcule les timecodes. Il modélise en 3D la scène. Conclusion : au moment où Serge s'effondre, un seul tir part du blindé. Aucun autre gendarme à pied ne tire à cet instant. Le projectile vient bien du gendarme dans la tourelle.

« C'est une preuve irréfutable », affirme Laura Vicchini. « La justice aurait pu l'obtenir. Elle ne l'a pas fait. Nous, on l'a eue par une source. »

Les journalistes identifient le gendarme tireur. Ils ne rendent pas son nom public — pour des raisons légales — mais son visage, son matricule, son unité sont connus. Mediapart et Libération publient leurs conclusions le 26 mai 2026.

L'IGGN — inspection générale de la gendarmerie — avait-elle vu cette vidéo ? Rien ne l'indique. Contactée par les journalistes, elle n'a pas commenté. Le parquet de Rennes, non plus.

Un système d'impunité, pas une bavure

L'affaire Sainte-Soline n'est pas un incident. C'est un système. Un système où des gendarmes reçoivent l'ordre de tirer à l'horizontale. Où ils filment leurs propres crimes. Où une inspection interne ne sanctionne que 33 gendarmes pour insultes — pas pour les tirs. Où le parquet classe sans suite. Où le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, interrogé en novembre 2025, élude : « Je ne suis pas au courant de ces éléments. »

Le président de la République, Emmanuel Macron, n'a jamais commenté directement.

Les blessés, eux, se battent pour une réouverture de l'enquête. Le code de procédure pénale leur permet de demander la révision. Mais les chances sont minces. « On a des preuves, on a des noms, on a des vidéos. La justice ne peut pas continuer à faire semblant de ne pas voir », déclare l'avocate des plaignants.

Le coût du maintien de l'ordre ce jour-là : 5 millions d'euros. Plus que le coût de la bassine elle-même, estimé entre 1 et 4,75 millions.

Pendant ce temps, les gendarmes qui ont ordonné les tirs tendus poursuivent leur carrière. Les 33 sanctionnés ? Des jours d'arrêt. Pas de mutation. Pas de mise à pied. Pas de poursuites pénales.

Et les manifestants qui ont perdu leur santé, leur sécurité, leur dignité ? Ils n'existent pas dans les comptes de l'État.

Le Dossier avait déjà dénoncé les violences policières à Sainte-Soline dans plusieurs précédentes enquêtes. Joint, Mediapart et Libération viennent de franchir un cap. Ils ont fait ce que la justice n'a pas voulu faire : identifier le tireur.

Et pourtant. Une question brûle les lèvres : combien d'autres Serge sont encore dans l'ombre ? Combien de vidéos dorment dans les serveurs de la gendarmerie sans que personne ne les regarde vraiment

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

📬

Ne manquez aucun scandale

Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.

Les autres épisodes de ce dossier

Voir tout le dossier →

Épisode 20 · 2026-06-03

Sainte-Soline : Mediapart et Libération démasquent le gendarme tireur

Sur le même sujet