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Gabriel B. tué par un gendarme : la vidéo que la procureure n'a pas vue

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-21
Illustration: Gabriel B. tué par un gendarme : la vidéo que la procureure n'a pas vue
© YouTube

Vingt secondes qui tuent

Vingt secondes. Pas plus. C’est le temps qu’il aura fallu entre l’arrivée des trois gendarmes et le coup de feu fatal. Vingt secondes chrono. Pas de sirène, pas de gyrophare. Les images que Gabriel a filmées avec son téléphone montrent une voiture banalisée qui se gare tranquillement — loin du portail. Les gendarmes descendent, s’approchent. L’un d’eux pousse le portail de la propriété. Portail fermé, franchi sans mandat.

Gabriel surgit de la grange. Il tient une matraque. Il hurle : « Sortez de chez moi. » Pas « Je vais vous tuer. » Pas « Je vais vous défoncer. » Juste : « Sortez de chez moi. » Deux des gendarmes reculent — la décision rationnelle. Le troisième — le tireur — s’arrête en plein milieu de la cour, se retourne, dégaine. Premier tir en l’air. Gabriel se retourne, surpris, apeuré. Second tir. De profil. La balle pénètre son thorax par le côté. Il s’écroule.

Ces images sont dans le dossier. La caméra embarquée des gendarmes les montre aussi. On entend le tireur dire : « C’est bon, je l’ai eu. » Un collègue répond : « Oh putain, tu l’as buté. »

La procureure de Niort a reçu la famille en entretien. Isabelle B., la mère de Gabriel, lui demande si elle a regardé la vidéo que son fils a filmée. La magistrate répond : « Je n’ai pas pu tout voir. Cette vidéo est très longue. Je me suis concentrée sur le moment du tir. »

Très longue. La vidéo dure trois minutes quarante-sept. — ce n’est pas rien — mais tout s’y joue dans les vingt premières secondes. (Oui, vous avez bien lu.)

Pourquoi une procureure choisit-elle de ne pas regarder la totalité d’une preuve dans une affaire de mort par arme à feu ?

« C’est impossible qu’il y ait un non-lieu »

Isabelle B. reçoit l’appel le 21 mai 2025 en début d’après-midi. Son fils est mort depuis quelques heures. Elle se rend à la gendarmerie de Niort. Attend devant la grille. Puis on la fait entrer. « Votre fils est mort. » Pas de préparation, pas de cellule psychologique. La nouvelle tombe, nette.

Les mois passent. La famille consulte le dossier. Découvre le classement sans suite signé par le parquet de Niort. Motif : le gendarme a eu peur pour sa vie. Il a cru que Gabriel allait le frapper à la tête avec sa matraque. Le rapport balistique l’atteste : tir de profil, canon orienté vers le thorax, Gabriel tournait le dos.

« Les seules phrases de Gabriel ont été “sors de chez moi”. Pas “je vais te tuer”. » Romain, ami d’enfance de Gabriel, a vu la vidéo. Il raconte : « Les gendarmes sont arrivés et ont directement tiré le rideau. L’intervention a duré vingt secondes. Vingt secondes. Des incohérences, il y en a plein. L’arrivée sans gyrophare, sans sirène, alors que le motif c’est du tapage nocturne. Un tapage nocturne, ça se traite en discutant, pas en ouvrant le portail d’un particulier à 23h30. »

Le maire de la commune, qui a suivi l’affaire, abonde : « Ce n’est pas une erreur de gestion. C’est un système. Et ce système a des noms. » Il pointe les ordres, la culture du tir, la protection institutionnelle. — chiffre à retenir — une enquête de StreetPress recensait 47 morts lors d’interventions de forces de l’ordre entre 2007 et 2017. Le total réel, incluant les années suivantes, est probablement plus élevé. Et pourtant.

Isabelle B. dit : « Je ne veux pas la vengeance. Je veux la vérité et la justice. »

Les trois failles du dossier

Première : l’entrée sur la propriété. Les gendarmes interviennent pour tapage nocturne. Pas pour une agression en cours, pas pour un flagrant délit de violence. La loi autorise-t-elle une intrusion sans sommation régulière dans une propriété privée pour demander à quelqu’un de baisser le son ? Non. Les sommations qu’on entend sur la vidéo sont informelles : des « Monsieur, monsieur » lancés depuis l’extérieur du portail. Rien des sommations réglementaires de la gendarmerie.

Deuxième : la trajectoire de la balle. Le rapport balistique indique un tir de profil. Le gendarme est en train de sortir de la cour, il tire de côté. Gabriel n’est pas face à lui. Il se retourne, peut-être apeuré par le premier tir en l’air. Le second tir le touche de flanc. Un tir « à vue », pas une riposte face à une menace frontale.

Troisième : l’absence de visionnage complet par la procureure. « Je me suis concentrée sur le moment du tir. » Cette phrase, rapportée par Isabelle B., choque. Comment une magistrate peut-elle instruire un dossier de mort par arme à feu sans avoir vu l’intégralité des preuves vidéo — celles qui montrent le déroulé complet de l’intervention ?

Le maire, interrogé, est cash : « Avec les mois d’enquête qu’il y a eu, les vidéos, ce qu’on voit, les incohérences qu’il y a, c’est impossible qu’il y ait un non-lieu. Il faut absolument que ça passe en instruction. »

La procureure face à ses contradictions

Isabelle B. rencontre la procureure après le classement sans suite. La magistrate est courtoise, empathique. Elle explique : « J’avais peur pour ma vie, c’était lui ou moi. » Elle invoque la peur du gendarme. La peur, motif juridique du classement.

Mais Isabelle B. pose une question simple : « Avez-vous regardé toute la vidéo de Gabriel ? » La procureure répond : « Je n’ai pas eu le temps de tout voir. » La magistrate précise qu’elle s’est concentrée sur le moment du tir. Elle a donc statué sur la légitimité du tir sans avoir contextualisé l’intervention — sans voir l’arrivée, les sommations, la réaction des deux autres gendarmes qui reculent.

Le maire, qui a participé à l’entretien, confirme : « Elle a dit “je n’ai pas pu tout voir”. Je l’ai entendue. »

Sa question est directe : « Je me méfie des ordres qui peuvent être donnés plus haut. » Il évoque l’affaire Naël, tué à Nanterre en 2023, classée sans suite après une première enquête contestée. « On sent une protection des procureurs envers les forces de l’ordre. »

Le Dossier pose la question clairement : combien d’affaires de violences policières sont classées sans suite chaque année en France ? Les chiffres officiels ne sont pas publiés. Les associations de défense des droits estiment que plus de 80 % des plaintes pour violences policières aboutissent à un classement. Un taux qui interroge.

La chienne qui tremble encore

Dans les replis de cette affaire, un détail éclaire le traumatisme. La chienne de Gabriel, Skye, s’est échappée pendant l’intervention. Les gendarmes ont ouvert le portail malgré la pancarte « Attention au chien ». La chienne a entendu le tir, a pris la fuite. Retrouvée le lendemain, errante. La sœur d’Isabelle, Corinne, est allée la chercher.

« La vétérinaire pensait que la chienne était devenue dépressive, raconte Corinne. Elle refuse de sortir du quartier. Elle s’arrête, elle me regarde, l’air de dire “non, pas plus loin”. »

Skye a survécu. Gabriel, non.

Le soir du drame, les pompiers ont tenté de le réanimer. Massage cardiaque. Sur une hémorragie interne. Isabelle B. dit : « J’ose pas imaginer ce qui s’est passé dans son corps. C’est atroce. »

L’hommage et la bataille

Ce jeudi 21 mai 2026, un an jour pour jour après sa mort, un hommage public est organisé à son domicile dans les Deux-Sèvres (source : Ouest-France). La famille dépose une nouvelle plainte dans les jours qui viennent. « On est à un moment clé », explique un proche.

La bataille juridique est lancée. La famille demande l’ouverture d’une instruction judiciaire. Elle veut que l’affaire sorte du bureau de la procureure pour passer devant un juge d’instruction indépendant. Que les vidéos soient analysées, les témoignages recueillis, les incohérences éclaircies.

Romain, l’ami de toujours, résume : « Les vidéos, ce qu’on voit, les incohérences qu’il y a, c’est impossible qu’il y ait un non-lieu. »

Le Dossier suivra cette affaire.

Sources

  • Dossier d’enquête du parquet de Niort (consultation par la famille)
  • Vidéo filmée par Gabriel B. avec son téléphone (transmise à l’enquête)
  • Caméra embarquée des gendarmes (saisie par l’IGGN)
  • Témoignage du maire de la commune
  • Rapport balistique
  • Entretien avec Isabelle B., mère de Gabriel
  • Entretien avec Romain, ami de Gabriel
  • Article Ouest-France : « Un hommage public à Gabriel Bée est organisé ce soir dans les Deux-Sèvres » (21 mai 2026)
  • Article Révolution Permanente (mai 2025)
  • Article Alouette.fr (mai 2025)
  • Enquête StreetPress (2017) : 47 morts lors d’interventions 2007-2017

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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