Mégabassines : 4 millions d’euros publics, 200 blessés, un État accusé

L’eau volée à tous
« La plupart des bassines, elles sont illégales. » Julien Leget ne mâche pas ses mots. Il est assis dans une barque, au cœur du Marais Poitevin — la deuxième zone humide de France. Autour de lui, les canaux se vident. Les libellules ont disparu. Les grenouilles aussi. « C’est un territoire en péril », dit-il.
Les mégabassines — ou « réserves de substitution » — sont présentées comme une solution. Le principe : pomper l’eau des nappes en hiver, la stocker sous des bâches noires, l’utiliser pour irriguer en été. Sauf que ce stockage aérien pose trois problèmes majeurs.
D’abord, l’évaporation. « Entre 5 et 20 % d’eau perdue », selon les estimations. Au Maroc, en Californie, en Espagne, on monte jusqu’à 60 %. Ensuite, la qualité. L’eau se réchauffe dans les bassines. Les algues prolifèrent. « Un plongeur est venu me voir il y a cinq ans, raconte Leget. Il nettoyait les algues qui bouchaient les pompes. Il m’a dit : “Je ne veux plus plonger.” » À cause des cyanobactéries — des micro-organismes potentiellement mortels. Leurs toxines peuvent contaminer l’alimentation.
Et il y a un troisième problème, plus fondamental : ces bassines augmentent la consommation d’eau. « On observe une hausse de 50 à 70 % après installation », explique le naturaliste. L’eau n’est pas économisée ; elle est gaspillée pour cultiver du maïs destiné à l’alimentation animale. Le maïs, plante tropicale, a besoin de 2 000 m³ d’eau par hectare. À 35 centimes le mètre cube sorti de bassine, ça fait 700 € d’eau par hectare. Un coût qui pèse sur les exploitants, mais largement subventionné.
Les chiffres sont accablants. 60 % de l’eau en France part dans l’agriculture. Seuls 6 % des exploitations irriguent — les plus grosses, souvent liées à l’agro-industrie. Et pourtant, la loi-cadre européenne sur l’eau et sa déclinaison française, la LEMA, établissent une hiérarchie claire : d’abord l’eau potable, ensuite les milieux naturels, enfin l’usage économique. « Avec les mégabassines, on inverse cette hiérarchie », constate Leget.
Le droit contourné
Condamnation de la France par la Cour européenne de justice à la fin des années 1990 pour non-respect des directives sur les zones humides. Le Marais Poitevin était en cause. Au lieu de réduire la culture du maïs — responsable des prélèvements excessifs —, l’État a choisi de stocker l’eau. « C’est une solution à l’envers », commente Julien Leget.
Les tribunaux administratifs ont donné raison aux opposants. Plusieurs arrêtés préfectoraux autorisant des bassines ont été annulés. Mais les préfets contournent le droit. Ils signent de nouveaux arrêtés, modifient les procédures. Les associations gagnent des recours, l’administration ne cède pas.
En 2023-2024, le gouvernement a fait adopter la « loi d’urgence agricole », surnommée « loi du plomb » par les opposants. Elle déclare les mégabassines « d’intérêt général majeur », inverse la charge de la preuve, supprime les réunions publiques obligatoires, et prévoit des amendes jusqu’à 45 000 € pour les associations déboutées. Une pétition a recueilli plus de 2 millions de signatures contre ce texte, mais le Parlement l’a voté.
« On utilise les méthodes de la désobéissance civile pour que le droit soit appliqué », résume Leget. Une situation paradoxale : les militants sont poursuivis pour faire respecter la loi que l’État viole.
Violences d’État
29 octobre 2022, Sainte-Soline 1. 2000 grenades lacrymogènes tirées. 40 blessés. Julien Leget lui-même a reçu sept points de suture. 25 mars 2023, Sainte-Soline 2. Le scénario s’aggrave. 3000 forces de l’ordre déployées. 200 blessés, dont deux hommes dans le coma — Serge Duteuil-Graziani et Mickaël Boulay. Le tireur a été identifié par Mediapart et Libération en 2025 : un gendarme. L’affaire a été classée sans suite, mais la pression médiatique a forcé une réouverture.
« C’est une guerre médiatique, vous devez prendre de l’image pour démontrer que la violence vient d’eux. » Cette phrase, prononcée par un gradé, a été captée par une caméra-piéton et révélée par Mediapart. Elle jette une lumière crue sur la stratégie policière : provoquer, filmer, retourner l’opinion.
Julien Leget décrit la répression comme systématique. « Je le dis, monsieur Darmanin est le plus grand écoterroriste de France », lance-t-il. Une formule choc, mais qui repose sur un constat : les forces de l’ordre ont été déployées massivement, sans égard pour la sécurité des manifestants. Gaz lacrymogènes, tirs de LBD, charges violentes — tout a été utilisé.
Les conséquences judiciaires sont maigres. Aucun policier condamné. En revanche, les manifestants sont poursuivis. Julien Leget est convoqué devant le tribunal correctionnel en mai-juin 2025. Il risque une peine de prison avec bracelet électronique. « On veut faire un exemple », estime-t-il.
La répression judiciaire
Julien Leget n’est pas le seul. Plusieurs militants de Bassines Non Merci sont visés par des procédures. Le motif ? « Apologie du terrorisme », « outrage », « participation à un attroupement armé ». Derrière les charges pénales, une stratégie d’intimidation. « Ils veulent nous faire taire », dit Leget.
La justice semble à deux vitesses. D’un côté, l’impunité pour les forces de l’ordre. De l’autre, des peines lourdes pour les écologistes. Un déséquilibre qui interroge sur l’indépendance de la justice. Le collectif dénonce une « criminalisation de la lutte écologique ».
Leget est naturaliste. Il passe ses journées à observer les libellules, les loutres, les oiseaux. « Aujourd’hui, les balades en barque me font plus mal », confie-t-il. Les herbiers ont disparu. Les libellules aussi. « Le glyphosate tue tout. » Les prairies, qui couvraient 70 % du Marais à la sortie de la guerre, ne représentent plus que 17 % des surfaces. Les vaches sont en stabulation, nourries au maïs, sous la canicule.
« L’avenir du marais, c’est le retour de l’océan », prévoit Leget. Mais avant cela, il veut reconstruire. « Le retour à l’herbe, la phytoépuration, les haies. » Un plan qui nécessite une rupture politique.
Un système verrouillé
Les mégabassines ne sont qu’un symptôme. Derrière, un modèle agricole industriel, soutenu par les plus hauts sommets de l’État. Emmanuel Macron a travaillé chez Rothschild et a négocié la vente de Nestlé à Pfizer — un conflit d’intérêts avec l’agro-industrie révélé par la presse suisse et Off Investigation. Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, est aussi PDG du groupe Avril, géant des huiles et des protéines. Les liens sont tissés serrés.
« Ce système a des noms », assène Julien Leget. Des noms, des chiffres, des lois. Et face à lui, des milliers de citoyens qui bloquent les chantiers, font du vélo d’Orléans au Marais, rassemblent 40 000 personnes au Village de l’eau. « C’est la beauté du mouvement », dit-il.
Mais la question reste : jusqu’où l’État est-il prêt à aller pour défendre un modèle qui détruit l’eau, la vie, la démocratie ? Les prochains procès diront si la justice est vraiment indépendante. En attendant, les libellules ne reviendront pas toutes seules.
Sources :
- Interview de Julien Leget par Hervé KF, Reporterre (mai 2025).
- Mediapart et Libération, enquête sur le tir de Sainte-Soline (2025).
- Cour européenne de justice, condamnation de la France (années 1990).
- Agence Régionale de Santé, note interne sur les cyanobactéries (2019).
- Off Investigation, enquête sur les conflits d’intérêts de Macron (2024).
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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