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Université française : 60% des enseignants-chercheurs en souffrance, le Sénat alerte

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-24
Illustration: Université française : 60% des enseignants-chercheurs en souffrance, le Sénat alerte
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Le 15 janvier. Une date. Un symbole. Ce jour-là, en 2022-2023, tous les enseignants-chercheurs avaient déjà achevé leur service statutaire. Après cette date, ils travaillent « gratuitement » — ou plutôt, en heures complémentaires. Le taux moyen atteint 27% au-dessus du service de base.

Vingt-sept pour cent de travail non rémunéré à sa juste valeur.

Et ce n'est que la partie émergée.

« Le temps manque partout »

Monsieur Bagdad, représentant syndical, ouvre le feu. « Toute discussion sur l'excellence académique qui n'instruirait pas la question du temps, de la stabilité et des moyens est nulle et non avenue », lance-t-il devant les sénateurs.

Le temps d'abord. « La recherche, ce sont des avancées qui ne naissent que par tâtonnement, par échec successif », rappelle-t-il. « Or aujourd'hui, le temps manque. Il manque partout dans les établissements universitaires. »

Ce temps de recherche est « très régulièrement passé au second plan par rapport aux missions d'enseignement ». Mais plus encore : les missions d'administration, d'évaluation — « dont le Hcéres est l'avatar discrédité par tous les travailleurs » — et de sélection grèvent les capacités des agents.

La sélection, justement. « La fonction des enseignants-chercheurs n'est pas d'opérer un tri social, mais de produire et transmettre des savoirs », insiste-t-il.

Pourtant, Parcoursup en fait le premier filtre. En 2019, 149 000 étudiants ont été réorientés via la plateforme. Pour 2026, les prévisions atteignent 206 000 réorientations. Un échec, selon les syndicats.

60 universités sur 75 en déficit

Le chiffre est implacable. Soixante universités sur soixante-quinze présentaient un budget initial déficitaire en 2025. Soixante. Sur soixante-quinze.

Et le PLF 2025 prévoit une baisse de 1,2 milliard d'euros de crédits pour la recherche et la vie étudiante.

Pendant ce temps, l'université a accueilli 300 000 étudiants supplémentaires en dix ans. Sans augmentation des moyens. Le taux d'encadrement a baissé de 19%. Les deux courbes — effectifs étudiants et dotations — sont « rectilignes », selon un syndicaliste. Mais en sens inverse.

Une question simple : qui paie la différence ?

Les enseignants-chercheurs, par leur sur-service. Les vacataires, par leur précarité. Les PRAG et PRCE, par leur double charge.

« 25% de perte de traitement en 25 ans »

Le gel du point d'indice. L'inflation. La combinaison est explosive. « La rémunération des enseignants-chercheurs est en réalité très basse par rapport à leur qualification », explique un représentant syndical devant la commission.

Le calcul est simple : « Avec l'inflation et le gel du point d'indice, c'est une perte de 25% du traitement en 25 ans. »

Vingt-cinq pour cent.

Un maître de conférences gagnait, avant la LPR, entre 1800 et 1900 euros nets par mois en début de carrière. Les meilleurs candidats « vont dans le privé, dans les fonds d'investissement, ou s'expatrient à l'étranger », témoigne un enseignant-chercheur.

Ceux qui restent parfois ne restent pas longtemps. « Quand on les recrute, certains s'en vont parce que les conditions de travail deviennent insupportables. »

Le témoignage est cru. Il vient d'un professeur recruté en 1996 comme maître de conférences, nommé professeur en 2000. « C'est une autre époque. Ce monde est terminé aujourd'hui. »

CNU : 6 promotions pour 180 candidatures

Le Conseil national des universités (CNU) est censé garantir la qualité des recrutements et des promotions. Dans les faits, il devient un goulot d'étranglement.

En 61e section, le constat est accablant : « Il y a eu au niveau CNU six promotions pour 180 candidatures. » Six. Pour cent quatre-vingts.

« Tous les dossiers sont excellents, sauf qu'il n'y a que six promotions », explique un syndicaliste. « Cette situation fait que certains collègues qui candidatent depuis deux ou trois ans finissent par se décourager. Ils sont 7e, 8e, 9e, 10e, mais jamais 6e. »

En interne, même constat : « Une ou deux promotions pour une trentaine de candidatures. »

Le message est clair : le système de promotion est bloqué. Les carrières, à l'arrêt.

8% des postes non pourvus — 21% en informatique

Le taux de postes d'enseignants-chercheurs non pourvus au dernier concours atteint 8%. Il a doublé depuis 2020. En sciences, il monte à 12%. En informatique, à 21%.

Un poste sur cinq en informatique reste vacant. Faute de candidats.

Pourquoi ? Salaire trop bas. Conditions de travail dégradées. Manque de perspectives. Concurrence du privé et de l'étranger.

Mais aussi : manque de doctorants. « Dans mon université, c'est trois ou quatre contrats doctoraux pour quelques dizaines de candidats », témoigne un enseignant-chercheur.

Le vivier se tarit.

« L'évaluation par les étudiants ne mesure rien »

La commission d'enquête s'interroge sur les modalités d'évaluation. Faut-il davantage prendre en compte la pédagogie ? L'innovation pédagogique ?

Un syndicaliste répond, cinglant : « L'évaluation par les étudiants d'un cours est corrélée au genre de l'enseignant et à son âge. Plus c'est un vieux professeur, plus le cours sera évalué positivement. On n'a trouvé aucune autre corrélation avec la qualité scientifique du cours, ni avec l'insertion professionnelle. »

Rien.

« On est toujours très intéressé par des indicateurs numériques, mais il faut se demander ce qu'ils mesurent », prévient-il.

La parole de l'État en question

La loi de programmation de la recherche (LPR) devait revaloriser les carrières. Un accord avait été signé avec les syndicats sur les carrières et les rémunérations.

« L'État n'a pas respecté la parole signée dans l'accord carrière et rémunération », dénonce un représentant syndical. « La dernière revalorisation du RIPEC C1 n'a pas eu lieu. »

RIPEC : le Régime Indemnitaire des Personnels Enseignants-Chercheurs, créé en 2020. Une promesse. Non tenue.

« Vous allez vous heurter à la question de la confiance dans la parole de l'État », prévient-il.

Liberté académique menacée

Au-delà des chiffres et des salaires, c'est la liberté même de chercher et d'enseigner qui est attaquée.

Un exemple cité devant le Sénat : l'attaque du ministre contre un colloque au Collège de France. Un autre : l'accusation publique d'« islamogauchisme » lancée par la ministre de l'Enseignement supérieur contre une enseignante-chercheuse. « Cela a causé une perte de temps de travail considérable », témoigne un syndicaliste.

Autre menace : les zones à régime restrictif (ZRR). L'INRIA devait passer en ZRR intégral le 30 mars. Des recrutements sont refusés en raison du militantisme écologique des candidats, jugé incompatible avec ces zones.

« Les ZRR et ADR imposent une surcharge administrative calquée sur le fonctionnement militaire, inadaptée aux laboratoires », dénoncent les syndicats.

Des projets de loi sont en préparation au Sénat pour constitutionnaliser la liberté académique. Le simple fait qu'ils soient nécessaires en dit long.

Les PRAG et PRCE : « les laissés-pour-compte »

Ils sont 384 heures de service par an. Le double des enseignants-chercheurs. Et pourtant, leur sur-service atteint 35% — calculé sur cette base déjà double.

Les PRAG (professeurs agrégés) et PRCE (professeurs certifiés) sont « entièrement dédiés à l'enseignement », rappelle un syndicaliste. « Ils portent les licences et les diplômes de premier cycle sur les bras. »

La LPR ne les a pas revalorisés. « La LPR n'a pas pris en compte ni le rôle, ni la place, ni la revalorisation de ces collègues », déplore un représentant CGT.

Pire : une tentative de révision du décret visait à leur ajouter des missions administratives. « Leur mission, c'est d'être des enseignants », rappelle le syndicaliste. La révision a été combattue.

« Le ressenti de nos collègues PRAG/PRCE aujourd'hui à l'université, c'est d'être considérés par le ministère comme des laissés-pour-compte. »

Un livre blanc sur leur situation doit être transmis au Sénat.

Vacataires : « ils ne sont pas payés tous les mois »

Dernier maillon de la chaîne, les plus précaires. Les vacataires d'enseignement, notamment les doctorants, « font vivre et permettent encore à l'université française de survivre dans leur mission d'enseignement », selon un syndicaliste.

Leur situation ? « Ils n'ont pas de statut. Les doctorants attachés temporaires vacataires ne sont pas payés tous les mois, parfois ils ne sont pas payés du tout, ils n'ont pas de contrat. »

Pas de contrat. Pas de salaire garanti. Et pourtant, ils assurent une part croissante des enseignements.

« Il faut avoir une activité législative pour créer de bonnes conditions de travail pour ceux qui concrètement font aussi vivre l'université », plaide le syndicaliste.

Femmes et excellence : le plafond de verre

La notion d'excellence elle-même est interrogée. « Elle est très masculine », alerte une représentante syndicale.

Les femmes sont sous-représentées dans les postes de professeurs d'université et en doctorat, malgré leur réussite dans les études supérieures. « L'autocensure des femmes est supérieure à celle des hommes », rappelle-t-elle.

En maîtrise de conférences, on approche de la parité. Chez les professeurs, on en est loin. « Avec tout ce qui se passe au lycée — la réforme du bac, la baisse du niveau en maths — l'impact est genré. »

Projets européens : 197 pages pour 10 pages de science

La bureaucratie tue la créativité. Un exemple cité devant le Sénat : un projet européen de 197 pages, dont seulement 10 à 20 pages de science. Le reste ? Du reporting, de la gestion, des justifications.

« Les petits contrats de recherche en dessous de 50 000 euros ne sont pas rentables pour les universités », explique un syndicaliste. « Le conseil que je donne à mes collègues, c'est de ne rien prendre en dessous de plusieurs centaines de milliers d'euros. »

Certains établissements interdisent même à leurs chercheurs de candidater aux ERC (Conseil européen de la recherche), en raison de la complexité de gestion.

Un laboratoire a vu l'ERC interdire l'accès à un microscope aux autres chercheurs. La recherche devient propriétaire.

300 000 étudiants de plus, zéro moyen supplémentaire

Le modèle français possède des forces considérables, rappellent les syndicats. « Il continue de démontrer sa capacité à former, innover et rayonner à l'échelle internationale. »

Mais « sans moyens supplémentaires, le risque à terme est un effondrement brutal ».

Les chiffres sont là. Entre 2018 et 2025, les moyens octroyés à l'université ont « augmenté de 26 %, soit plus de 3 milliards d'euros de hausse en euros courants », selon 20minutes.fr. Mais cette hausse est essentiellement due à des ressources publiques, quand le nombre d'étudiants n'a augmenté que de 3%.

En parallèle, le nombre de places sur Parcoursup a baissé de 43 000 en 2025 et de 10 300 en 2026, selon Le Monde.

Le Royaume-Uni, qui pratique des frais d'inscription élevés, traverse une crise majeure : 43% de ses universités sont en déficit prévu pour 2026, et ses inscriptions internationales ont reculé, selon nouspasbouger.org.

La voie libérale n'est pas une solution.

« L'horizon temporel et les exigences de rendement »

Les mots sont précis. « L'horizon temporel et les exigences de rendement sont structurellement incompatibles avec les besoins de pérennité de notre tissu productif », analyse un syndicaliste, citant les travaux sur le financement de la recherche.

« Soutenir fortement les fonds de capital-investissement » est devenu la priorité. Pas la recherche fondamentale.

Le résultat est là. Soixante pour cent des enseignants-chercheurs en souffrance. Soixante universités sur soixante-quinze en déficit. Huit pour cent des postes non pourvus. Vingt-cinq pour cent de perte de salaire en vingt-cinq ans.

Le 15 janvier, tout le monde a fini son service. Le reste de l'année, c'est du bénévolat forcé.

L'enquête continue.

📰Source :youtube.com

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