LE DOSSIER

Toute la vérité sur les affaires françaises

SociétéÉpisode 15/39

Précarité des seniors : 2 millions de pauvres, 750 000 en mort sociale, l'alerte des Petits Frères des Pauvres

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-28
Illustration: Précarité des seniors : 2 millions de pauvres, 750 000 en mort sociale, l'alerte des Petits Frères des Pauvres
© YouTube

2 millions de seniors sous le seuil de pauvreté

25 juin 2025. Dans une salle d'audition parlementaire, le président de la commission ouvre la séance. Il pose le cadre : « Votre étude, forte de plus de 160 pages, pointe la pauvreté des personnes âgées qui, selon vos chiffres, touche environ 2 millions de personnes », énonce-t-il.

Face à lui, trois représentants des Petits Frères des Pauvres. Anne Genau, présidente de l'association — bénévole, précise-t-elle. Yann, délégué général. Hélène Gilquin, directrice des affaires institutionnelles.

La pauvreté des aînés n'est pas homogène. Elle touche d'abord les femmes. Elle s'accroît après 75 ans. Elle frappe davantage l'est de la France — une ligne allant de l'Île-de-France à Biarritz — et les territoires ultramarins.

Pourquoi ?

Yann le dit sans détour : « La précarité engendre une diminution de l'accès au soin, l'accès au soin engendre une précarité, et ces deux facteurs engendrent l'isolement. »

Une spirale infernale, selon ses mots.

Un gouffre de 200 euros

Le seuil de pauvreté en France est fixé à environ 1 200 euros par mois. L'ASPA — l'allocation de solidarité aux personnes âgées, ex-minimum vieillesse — culmine à environ 1 000 euros. L'écart est de 200 euros. « Inacceptable », jugent les associations.

Ce n'est pas un problème de moyens globaux. C'est un problème de distribution, de non-recours, de complexité administrative.

« Plus de 50 % des personnes ne réclament pas le minimum vieillesse », rappelle Yann devant les députés.

Les raisons ? La méconnaissance des droits. La crainte de la récupération sur succession. La honte. La complexité des dossiers.

« Pendant toute une vie, si vous avez cette construction-là — “moi j'ai jamais droit à rien, c'est pas moi qu'on aide” —, avec une pédagogie qui n'est pas suffisamment faite sur le coût des services publics, vous avez effectivement des personnes qui pourraient bénéficier d'aide et qui ne les demandent pas parce qu'elles savent tout simplement pas à qui s'adresser », détaille Yann.

Le non-recours est massif. 70 % des personnes âgées ne souhaitent pas être accompagnées pour obtenir des aides, selon les chiffres de l'association.

60 000 retraites non réclamées

Le phénomène est tel que des dizaines de milliers de retraites restent dans les tiroirs des organismes. Selon les données de la GIRC carco — le groupement d'intérêt chargé de la liquidation des retraites complémentaires —, 60 000 dossiers de retraite ne sont pas réclamés.

Chaque année, 800 000 retraites sont liquidées. 60 000 non réclamées : un trou dans le filet de protection sociale.

Ces retraites non réclamées concernent souvent des personnes qui ignorent leurs droits. Des femmes qui n'ont pas travaillé. Des conjoints non déclarés dans le monde agricole — une pratique courante dans les années 1950-1970 — qui se retrouvent sans aucune pension.

« Des personnes âgées qui vivent dans des appartements qui ne sont plus adaptés, avec des charges supplémentaires », résume Yann.

750 000 personnes en mort sociale

Le baromètre de l'isolement social, publié tous les quatre ans par les Petits Frères des Pauvres, a livré son chiffre le plus glaçant : 750 000 personnes âgées sont en situation de « mort sociale ».

Ce n'est pas une formule choc. Il désigne des personnes sans aucun contact avec le monde extérieur. Sans visite. Sans appel. Sans perspective.

La Normandie et le Centre-Val de Loire sont les champions de cet isolement, selon le baromètre 2025.

43 % des seniors en milieu rural limitent leurs déplacements. Faute de moyens. Faute de transports. Faute de mobilité.

« Quand on commence à être dépendant, on ne peut plus sortir. Quand on commence à être dépendant, qu'on ne peut plus sortir, qu'on a plus de véhicule, quand on est loin du premier cabinet médical, ça devient compliqué », décrit Yann.

La spirale infernale se referme.

Le piège de la dématérialisation

27 % des aînés n'utilisent jamais internet. Ce chiffre est en hausse depuis 2021, où il était de 20 %.

La dématérialisation des services publics — CAF, Sécu, impôts — est une barrière infranchissable pour des centaines de milliers de personnes âgées.

« On fabrique de la désaffiliation républicaine ou citoyenne », alerte Yann.

L'association propose une solution simple : étendre l'accès au dispositif « Aon Connect » aux bénévoles. Aujourd'hui, seuls des professionnels avec un lien de subordination peuvent y accéder. Les bénévoles, non.

« Quand vous regardez les chiffres à la fois de l'attractivité des métiers et du nombre de personnes âgées, il y a un sujet », insiste Yann.

La récupération sur succession : 149 millions récupérés, 3,88 milliards versés

Un des blocages majeurs au recours à l'ASPA ? La crainte de la récupération sur succession. Les personnes âgées propriétaires refusent de demander l'allocation de peur que l'État ne se rembourse sur leur héritage.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. En 2022, 149 millions d'euros ont été récupérés sur l'ASPA. La même année, l'État a versé 3,88 milliards d'euros au titre de cette allocation.

Le rapport est de 3,8 %. Une goutte d'eau.

Le 11 juin 2023, l'Assemblée nationale a voté le renoncement à cette récupération — lors d'une niche parlementaire du groupe GDR. Le texte attend toujours au Sénat.

« Ce que les gens ne savent pas, c'est que la récupération sur succession ne représente que 149 millions pour 3,88 milliards versés. C'est un frein psychologique énorme pour un gain budgétaire dérisoire », explique Yann.

L'Outre-mer : une pauvreté 5 à 15 fois plus élevée

Les disparités territoriales sont vertigineuses. Selon les données de l'association, la pauvreté est 5 à 15 fois plus fréquente dans les départements d'outre-mer qu'en métropole.

Les Petits Frères des Pauvres ont ouvert leur 13e fraternité en 2024, en Martinique. La Guyane suivra en 2025.

« Il y a un problème crucial de vieillissement de la population et des situations de logement de plus en plus précaires », décrit Anne Genau.

À La Réunion, où l'association a tenté de s'implanter dès 2020 sans succès, le constat est accablant. 43 places d'hébergement pour 911 000 habitants.

« L'investissement de l'État est deux fois moindre en Outre-mer dans l'hébergement », précise Yann.

Le parcours résidentiel des personnes âgées est « encore moins pensé » dans ces territoires. Yann a visité des habitats indignes lors d'un déplacement en Martinique avec Anne Genau. « Il y a un effet ciseau : des jeunes qui partent, des gens qui vieillissent sur place, des personnes qui reviennent de métropole à la retraite. »

L'agisme tue : 7,5 % d'espérance de vie en moins

L'OMS a publié un chiffre que les Petits Frères des Pauvres citent en exemple : l'agisme — la discrimination fondée sur l'âge — réduit de 7,5 % l'espérance de vie des personnes âgées.

« À la fois l'agisme institutionnel, l'agisme culturel, médiatique qui est relayé dans les familles, dans la société », détaille Yann.

Les retraités ne sont pas tous des « boomers » riches et propriétaires. C'est le message que l'association tente de faire passer.

« On a tendance à parler de retraités plus riches que la moyenne de la population. Mais comme dans toute catégorie sociale, il y a des pauvres et des riches », rappelle Anne Genau.

L'habitat : un parcours oublié

Entre le domicile et l'EHPAD, il existe un vide. Les résidences autonomie, les habitats inclusifs, les pensions de famille sont des solutions alternatives, mais insuffisamment développées.

« Les résidences autonomie nécessitent un véritable plan Marshall », estime Yann.

Le financement des habitats inclusifs repose sur les conseils départementaux. Un financement temporaire, sur trois ans, qui fragilise les projets.

« Il faut se poser la question sur la capacité et la pérennisation du financement de ces logements inclusifs », ajoute-t-il.

Les loyers des résidences autonomie sont parfois déconnectés des retraites. « 1 000, 1 200 euros de loyer quand on touche 1 000 euros de retraite, c'est impossible », résume un député présent.

Le choc démographique

150 000 enfants de moins depuis 2010. Le nombre de plus de 65 ans dépasse désormais celui des moins de 15 ans. L'inversion démographique est en marche.

« Il va y avoir de moins en moins de place dans la petite enfance, l'enfance ou les familles. Et de plus en plus de travailleurs sociaux dans l'écosystème de l'âge », prévoit Yann.

Les Petits Frères des Pauvres militent pour un G7 des ministres chargés des personnes âgées. Un signal fort pour une question qui « touchera la quasi-totalité des pans de l'action publique ».

Une absence de loi Grand Âge

Depuis trois quinquennats, aucune loi Grand Âge n'a vu le jour. Les gouvernements successifs ont promis, repoussé, enterré.

« Nous avons besoin d'une loi, d'une stratégie nationale », plaide Yann.

Les députés présents promettent d'être attentifs. Le rapporteur de la commission note déjà des pistes. La pauvreté des aînés n'est pas une fatalité.

Mais les chiffres sont là. 2 millions de personnes. 750 000 en mort sociale. 55 % qui se dégradent. L'alerte est donnée. Reste à savoir si elle sera entendue.

À suivre.

Cet article est basé sur l'audition parlementaire des Petits Frères des Pauvres par une commission d'enquête, sur le rapport 2024 de l'association (160 pages), le Baromètre de l'isolement social 2025, les données de la GIRC carco et les chiffres du Fonds de solidarité vieillesse 2022.

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

📬

Ne manquez aucun scandale

Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.

Les autres épisodes de ce dossier

Voir tout le dossier →

Épisode 13 · 31 MARS 2026

Épisode 15 · 2026-06-28

Précarité des seniors : 2 millions de pauvres, 750 000 en mort sociale, l'alerte des Petits Frères des Pauvres

Sur le même sujet