Crise migratoire dans la Manche : 776 millions pour la frontière, conditions indignes et pratiques controversées au cœur de l'audition du ministre

776 millions d'euros. C'est le montant du nouveau cycle triennal des accords de Sandhurst, signé entre la France et le Royaume-Uni pour 2026-2029. Soit une augmentation de 42 % par rapport au précédent. Pendant ce temps, seulement 20 millions d'euros par an sont consacrés à l'accueil humanitaire des exilés sur le littoral. La rapporteure de la commission d'enquête parle d'une « crise humanitaire organisée ». Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, a été auditionné le 9 juin 2026. Il a défendu le maintien des accords du Touquet. Il a reconnu l'état d'insalubrité « notoire » du centre de rétention administrative de Coquelles. Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.
776 millions pour la surveillance, 20 millions pour l'humanitaire
Commençons par le commencement. Le 9 juin 2026, Laurent Nuñez prête serment devant la commission d'enquête parlementaire. Il est le dernier auditionné. La commission planche depuis des mois sur les conséquences des accords du Touquet. Le ministre défend le bilan. Il détaille le nouveau financement britannique.
776 millions d'euros sur trois ans. C'est le montant du cycle Sandhurst 2026-2029. Une hausse de 42 % par rapport au précédent, qui était de 540 millions. « C'est une augmentation déjà significative », reconnaît le ministre. La répartition ? Précise : 60 % pour les ressources humaines, 18 % pour l'équipement, 4 % pour le secrétariat général à la mer. Une part flexible de 24 % — 187 millions d'euros — est prévue pour s'adapter aux évolutions du terrain.
Et pour l'aide humanitaire ? 20 millions d'euros par an. C'est tout. Ce montant couvre la mise à l'abri quotidienne, le plan Grand froid, l'accès à l'eau, à l'hygiène, à l'alimentation, le nettoyage des sites et le transport vers les centres d'accueil. La rapporteure ne cache pas son indignation. Elle dénonce un déséquilibre « flagrant » entre les 776 millions pour la surveillance et les 20 millions pour l'humanitaire. Elle parle d'une « crise humanitaire organisée ».
Le ministre ne conteste pas le chiffre. Il explique que le dispositif humanitaire est « entièrement financé par la France ». Les Britanniques paient pour la surveillance de la frontière. Pas pour l'accueil des migrants. « C'est le principe », dit-il.
41 000 traversées en 2025, 31 décès
Les chiffres sont sur la table. En 2025, 41 000 traversées maritimes ont été recensées. C'est le deuxième chiffre le plus élevé depuis dix ans. Une augmentation de 13 % par rapport à 2024. Le ministre relativise : la météo était plus favorable en 2025 — 182 jours de conditions favorables contre 177 en 2024 et 133 en 2023. Soit une hausse de 37 % des jours de traversée possible.
Le taux d'interception atteint 56 %. Plus de 20 000 traversées ont été empêchées. 6 000 personnes ont été sauvées en mer. 157 bateaux découverts, 450 trafiquants interpellés, 19 filières démantelées. Les chiffres sont précis. Le ministre les énonce sans hésitation.
Mais il y a un autre chiffre. 31 décès en 2025. C'est toujours trop, dit le ministre. Mais c'est moins qu'en 2024, où 68 à 78 personnes étaient mortes en mer. « C'est quand même de ça dont on parle », insiste-t-il.
Et pourtant. Depuis le début de l'année 2026, les traversées ont baissé de 40 %. Le ministre attribue cette baisse à l'accord pilote « 1 pour 1 » signé avec le Royaume-Uni. Un accord qui permet la réadmission en France de certains migrants et l'admission légale d'autres au Royaume-Uni. Au 11 juin, 951 personnes avaient été réadmises en France, 935 admises légalement au Royaume-Uni. « L'objectif n'est pas quantitatif, il vise à produire un effet dissuasif », explique le ministre.
L'accord pilote « 1 pour 1 » : un aléa migratoire
Le mécanisme est simple. Une traversée réussie n'équivaut plus à une certitude de pouvoir s'installer au Royaume-Uni. L'accord crée un « aléa ». Les migrants le savent désormais. Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) confirme que le dispositif commence à être connu. « Un certain nombre de migrants renoncent à la traversée », affirme le ministre.
Les nationalités des réadmis sont connues : 195 Érythréens, 167 Afghans, 100 Soudanais, 80 Iraniens, 64 Irakiens, 60 Éthiopiens. Des personnes qui pourraient demander l'asile au Royaume-Uni. « Il y a quelque chose qui m'échappe », interroge la rapporteure. Pourquoi ces migrants risquent-ils leur vie pour traverser, puis acceptent-ils d'être renvoyés en France ?
Le ministre répond : « Ce sont des gens qui sont déboutés du droit d'asile au Royaume-Uni. » Ils sont renvoyés sur le territoire français, à Coquelles. Une fois réadmis, ils sont mis à l'abri pendant trois jours. Puis une évaluation administrative examine leur situation : droit au séjour, demande d'asile, retour volontaire ou OQTF.
Les mineurs non accompagnés sont exclus de l'accord. Pourquoi ? Le ministre ne le dit pas clairement. La question reste en suspens.
L'accord pilote est valide jusqu'au 1er octobre 2026. Il a été prolongé une fois. Mais le ministre est clair : « Il n'a pas vocation à être renouvelé. » La France veut un accord-cadre entre l'Union européenne et le Royaume-Uni. « Ce n'est pas à la France de le porter seule », insiste-t-il.
Le CRA de Coquelles : des douches insalubres et des punaises de lit
La rapporteure a visité le centre de rétention administrative de Coquelles. Elle a des photos. Elle les montre au ministre. L'état est « indigne ». La zone dite « bleue » du CRA est dans un état d'insalubrité « notoire ». Les murs sont vétustes. Les sanitaires sont dégradés. Les punaises de lit infestent les cellules. « C'est assez indigne de notre État que de placer des personnes retenues dans de telles conditions », lance-t-elle.
Le ministre répond. Il a été interpellé à l'Assemblée nationale sur ce sujet. « La partie touchée est fermée », assure-t-il. Les travaux d'urgence ont été terminés fin avril sur quatre cellules. Un marché a été lancé pour les sanitaires. Les travaux sont prévus en septembre. « Les parties touchées ne sont plus accessibles », insiste-t-il.
Mais la question demeure. Pourquoi un tel état de délabrement ? Le CRA de Coquelles est pourtant un lieu de rétention administrative, pas une prison. Les personnes qui y sont placées attendent une décision sur leur droit au séjour. Pas des détenus. « Retenues, pas détenues », précise la rapporteure.
Le « zéro point de fixation » : une doctrine sans document écrit
La doctrine du « zéro point de fixation » est évoquée. Elle vise à empêcher l'installation durable de campements de migrants sur le littoral. Le ministre ne peut pas fournir le document écrit qui l'encadre. « Je ne suis pas sûr qu'il existe un document unique », dit-il. Les questions restent sans réponse.
Des pratiques controversées sont évoquées. Des forces terrestres auraient crevé des small boats — les embarcations de fortune — avant leur mise à l'eau. Le ministre dément. Il reconnaît un « flou doctrinal » entre les interventions terrestres et maritimes. « Il y a une zone grise », admet-il.
Les syndicats de police, auditionnés par la commission, dénoncent le non-paiement de la prime « voie publique » aux policiers du littoral. Le ministre s'engage à examiner le suivi psychologique des forces et la construction d'un nouveau commissariat à Calais.
Des groupes d'ultradroite sur les côtes françaises
Un autre sujet émerge. Des groupes d'ultradroite français et britanniques mènent des actions sur les côtes françaises. Des arrêtés d'interdiction administrative du territoire ont été pris. Le ministre confirme. Il ne donne pas de chiffres précis. « Nous avons pris des mesures », dit-il.
La rapporteure s'interroge sur l'efficacité de ces mesures. Les groupes d'ultradroite sont-ils vraiment empêchés d'agir ? Le ministre assure que oui. Mais les détails restent flous.
Les maires du Calaisis et du Dunkerquois : « Nous ne sommes pas écoutés »
Les élus locaux sont mécontents. Les maires du Calaisis et du Dunkerquois regrettent de ne pas être écoutés par l'État. « Seuls les préfets sont interrogés », déplore la rapporteure. Les collectivités locales ne sont pas consultées sur les décisions qui les concernent.
Le ministre répond. Il évoque les 50 millions d'euros sur trois ans destinés au financement des infrastructures locales. « Il y a énormément de relations entre les préfets et les collectivités », assure-t-il. Mais les maires ne sont pas de cet avis. Le sentiment de ne pas être écoutés est réel.
38 agents Frontex, pas 300
La France demande des renforts à l'agence Frontex. Le besoin est de 200 à 300 agents. Le résultat est maigre : 38 agents déployés. « Ce n'est pas suffisant », reconnaît le ministre. La France est seule à gérer cette frontière extérieure de l'Union européenne. « Nous sommes dans une discussion avec l'Union européenne », dit-il.
Le pacte européen sur la migration et l'asile vient d'entrer en vigueur. Il facilitera le mécanisme de Dublin. La durée de responsabilité de la France passera de 18 mois à 3 ans. Les notifications aux États membres seront simplifiées. « Ce sera plus simple », assure le ministre.
Mais l'européanisation de la frontière franco-britannique reste un vœu pieux. La France assume seule le contrôle. Les Britanniques paient. Les migrants meurent. Les conditions d'accueil sont indignes. Et les questions restent sans réponse.
Le rapport attendu pour le 1er juillet
La commission d'enquête rendra son rapport le 1er juillet 2026. Le projet de rapport sera examiné par les membres de la commission le mercredi 1er juillet. Il sera mis en consultation quelques jours avant. Les députés voteront.
Le ministre a promis des réponses écrites au questionnaire de la commission. Il s'est engagé à fournir des détails sur le traitement des réadmis, sur les conditions d'accueil, sur les travaux du CRA de Coquelles. La transparence est attendue.
En attendant, les faits sont là. 776 millions pour la surveillance. 20 millions pour l'humanitaire. Un CRA infesté de punaises de lit. Des migrants poussés à la mer. Des maires ignorés. Et une doctrine sans document écrit.
Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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