LE DOSSIER

Toute la vérité sur les affaires françaises

SociétéÉpisode 6/55

Leclerc avoue contourner la loi : les centrales d’achat étranglent les agriculteurs

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-05
Illustration: Leclerc avoue contourner la loi : les centrales d’achat étranglent les agriculteurs
© YouTube

22,7 milliards contre 18 : l’écart qui tue

Commençons par les chiffres. Ils sont froids, ils sont précis. En 2022, la grande distribution a acheté 18 milliards d’euros de fruits et légumes aux producteurs français. Les consommateurs en ont payé 22,7 milliards. Soit 4,7 milliards d’euros d’écart entre le champ et le caddie. Pour des produits qui ne subissent aucune transformation industrielle — juste un emballage, parfois même pas. Où va cet argent ?

Audré, porte-parole de Foodwatch, est catégorique : « On estime que les marges sur les rayons de fruits et légumes, ça va jusqu’à 40 % en plus. Il y a même certains légumes qui vont jusqu’à 67 %. » 67 % de marge sur une salade, sur une courgette. Pendant que Fatima, mère de cinq enfants, guette les cagettes d’invendus chez Lidl pour nourrir sa famille. « Je trouve une grande cagette de fraises, des champignons bio, des concombres. 2 € pour tout ça. Je suis super contente. » Content de survivre, pas de vivre.

La sénatrice Edgul résume le système : « Les produits peu transformés sont souvent les plus margés. On propose aux consommateurs des produits ultra-transformés pas chers et des produits sains très margés. » Pourquoi ? Parce que les distributeurs compensent les marges nulles sur les produits d’appel — Nutella, Coca, lessive — en surtaxant ce qui est bon pour la santé. Une pomme bio paie pour le soda. Un poulet fermier paie pour les chips.


Marges obscènes : 85 % sur le bio, 47,9 % sur les œufs

Les données vérifiées par Le Dossier — issues des études sénatoriales et des enquêtes de Foodwatch — donnent le vertige. Sur les œufs pondus en cage, d’entrée de gamme, la marge de la grande distribution atteint 47,9 %. L’éleveur, lui, ne touche que 20 % du prix final. Sur les œufs bio, le rapport bascule : la distribution empoche 85 % de la valeur ajoutée. L’éleveur reste à 20 %.

85 %. Ce n’est pas une erreur, c’est un choix stratégique. Les enseignes savent que le consommateur qui cherche du bio est prêt à payer plus cher. Alors elles margent. Et elles margent d’autant plus que la concurrence sur ce segment est faible. Résultat : un produit sain devient un produit de luxe.

Même schéma pour les fruits et légumes bio. La marge brute de la distribution atteint 2,51 €/kg, soit le double de celle sur la pomme conventionnelle. Le poireau bio, la tomate bio, la salade bio : autant de vaches à lait pour les actionnaires. Pendant ce temps, le nombre de fermes bio stagne, faute de rémunération décente pour les producteurs.


Contournement légal : les centrales d’achat, cheval de Troie des distributeurs

La loi Égalim, votée en 2018 puis renforcée, prévoit que le prix des produits agricoles soit construit à partir du coût de revient du producteur. En théorie. En pratique, les distributeurs ont trouvé la parade : ils délocalisent leurs négociations commerciales à l’étranger, dans des centrales d’achat. Carrefour et Coopérative U négocient à Madrid. Leclerc à Bruxelles. Intermarché à Luxembourg. Casino à Amsterdam.

Ces centrales ne sont pas soumises au droit français. Elles appliquent le droit local — souvent moins protecteur pour les producteurs et les industriels. Un industriel de l’agroalimentaire, qui a témoigné sous couvert d’anonymat, décrit des pratiques « assimilables à des pratiques de voyou ». Il raconte : « On vous soumet un planning de négociation, une date butoir et des sanctions immédiates. Des arrêts de commande, du déréférencement. Du jour au lendemain, vous perdez 25, 30, 50 % de vos commandes. » Et quand il s’agit de produits frais, ces arrêts entraînent la destruction des marchandises.

La sénatrice Edgul a recueilli des documents de déréférencement partiel. « C’est un sujet qu’il va falloir documenter de manière importante, dit-elle. J’ai l’impression qu’il y a une mécanique mise en place par les centrales d’achat pour pouvoir juste appuyer sur un bouton et déréférencer. »

Le moment le plus fort de l’enquête ? L’audition du directeur de Relec, la centrale belge de Leclerc. Interrogé par la commission, il a déclaré qu’il ne respectait pas la loi française. Michel-Édouard Leclerc, convoqué ensuite, a répondu : « Moi je respecte la loi française. » Mais il a ajouté : « On peut contester une loi française sans être un brigand. » Edgul a rétorqué : « Le directeur de Relec nous a dit qu’il ne respectait pas la loi française. S’il ne la respecte pas, cela signifie que vous ne la respectez pas non plus dans la mise en rayon. » Leclerc a esquivé : « Il y a un contentieux, la justice dira. » Pas de réponse claire. Le consommateur, lui, n’a pas de justice.


Négociations violentes : l’humiliation comme méthode

Les négociations commerciales annuelles sont un rituel de domination. Olivier Loriol, ancien acheteur de la grande distribution, forme aujourd’hui les industriels à résister. Il décrit : « La grande distribution essaie de jouer sur le fournisseur pour qu’il renonce de lui-même à la protection de la loi. » Une reconstitution filmée, présentée au Sénat, montre la violence psychologique : l’acheteur refuse toute hausse, menace de déréférencer, humilie l’industriel.

La sénatrice Edgul confirme : « Il y a une grande violence dans les négociations, liée au déséquilibre de puissance. Une PME se retrouve devant un distributeur qui détient 40 % de son chiffre d’affaires. La PME n’a aucun pouvoir. »

Un industriel témoigne : « C’est de l’humiliation. » Il raconte comment les acheteurs imposent des sanctions immédiates, bloquent les commandes, détruisent les stocks. Le tout sous couvert de centrales étrangères où la loi française ne s’applique pas. La sénatrice a réalisé des visites surprises chez des industriels pour collecter des preuves. Elle a obtenu des documents de déréférencement partiel — des preuves tangibles de ces pratiques.


L’alternative existe : « C’est qui le patron ?! » et le juste prix

Face à ce système, une marque coopérative montre une autre voie. « C’est qui le patron ?! » — la marque la plus vendue en France en volume — repose sur un principe simple : les consommateurs fixent eux-mêmes le prix garanti aux producteurs. 54 centimes le litre de lait, quel que soit le cours mondial. Pas de pub, pas de marge abusive. Juste un prix juste.

Bastien, 20 ans, élève trente vaches laitières dans le Limousin. Il a rejoint le réseau en 2019. Avant, son père travaillait sans se rémunérer certaines années. Depuis, Bastien a refait sa trésorerie et investi. « C’est réconfortant, dit-il. On nous paye un prix au-dessus de notre prix de revient. On peut travailler sereinement. »

Sophie et Éric, bénévoles de la coopérative, visitent régulièrement les fermes. Sophie : « Le fait qu’ils puissent pas vivre de leur métier, ça paraît absurde. Ce sont des gens qui nous nourrissent. » Dans les rayons, le lait « C’est qui le patron ?! » est dans le top 50 des ventes chez Carrefour. Le directeur du magasin : « Ça rend heureux le directeur, le producteur et le consommateur. »

Mais ce modèle reste marginal. Pendant que Bastien s’en sort, une ferme sur trois a fermé en dix ans. La souveraineté alimentaire de la France est en jeu.


Les propositions choc de la sénatrice Edgul : affichage obligatoire des marges, négociation en France

Le rapport de la commission d’enquête, rendu public en mai 2026, contient une vingtaine de propositions. La plus radicale : l’affichage obligatoire des marges sur les produits non transformés. Le consommateur saurait, en rayon, combien l’enseigne empoche et combien revient au producteur.

Autre mesure clé : une entreprise qui achète 80 % de matière première agricole française, produit en France et vend en France doit négocier ses tarifs en France. Fin des centrales d’achat offshore. « Je ne veux pas qu’on nous impose la loi belge, dit Edgul. Nos produits vendus en France doivent respecter la loi française. »

Michel-Édouard Leclerc a déjà prévenu qu’il contesterait ces mesures. Le gouvernement, lui, reste silencieux. Pendant ce temps, Fatima continue de guetter les invendus Lidl. « Manger sainement, c’est un droit fondamental, dit-elle. Mais c’est pas normal de devoir se battre. » Se battre contre qui ? Contre les grosses enseignes, contre un système qui sacrifie la santé des Français et l’avenir des agriculteurs sur l’autel des marges.

22,7 milliards d’euros. Les consommateurs paient. Les agriculteurs trinquent. Les distributeurs empochent. La loi est contournée. Les preuves sont sur la table. À suivre.

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

📬

Ne manquez aucun scandale

Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.

Les autres épisodes de ce dossier

Voir tout le dossier →

Épisode 1 · 2026-03-10

Macron envoie la marine française dans l'enfer du détroit d'Ormuz

Alors que l'Iran bloque le passage stratégique, la France lance une mission risquée. Derrière les déclarations officielles, des enjeux pétroliers colossaux.

Épisode 6 · 2026-06-05

Leclerc avoue contourner la loi : les centrales d’achat étranglent les agriculteurs

Épisode 21 · 2024-04-22

Des missiles chinois dans le désert

Sur le même sujet