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PolitiqueÉpisode 12/54

Pompidou-Mitterrand-Chirac : 20 ans de mensonge d'État sur leur santé

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-16
Illustration: Pompidou-Mitterrand-Chirac : 20 ans de mensonge d'État sur leur santé
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Le journal qui accuse

Un document unique. Un médecin tient un journal. Semaine par semaine, parfois jour par jour. Il raconte la lente dégradation d’un président de la République. Ce médecin s’appelle professeur Jean-Bernard. Le plus grand hématologue français — celui qui invente la médecine du sang moderne. Et il soigne Georges Pompidou.

Le journal commence à l’automne 1968. Il s’arrête le 2 avril 1974 — jour de la mort de Pompidou. Patrice Diamel, auteur du livre Le crépuscule des dieux, cite un historien : « C’est comme un médecin de Louis XIV qui aurait tenu un mémorial. » Pourtant, ce journal est resté quasiment inconnu. Jusqu’à aujourd’hui.

Le professeur Jean-Bernard soigne Pompidou sans avoir l’autorisation de le voir. Il suit l’évolution de la maladie de Waldenström — un cancer du sang rare et incurable. Il transfuse le président régulièrement. Il note les hémorragies, les purpuras sur les jambes, les doses de cortisone. Et il écrit ce qu’il pense vraiment.

« George Pompidou n’aurait pas dû se présenter dans l’état où il était », résume Diamel. « Il aurait dû démissionner relativement vite. » Mais le président ne l’a pas fait.

Pourquoi ? Parce que la cortisone le rend euphorique. Le professeur Jean-Bernard l’écrit noir sur blanc. En début 1969, Pompidou va à Rome voir le pape. Il déclare aux journalistes : « Le jour où le général de Gaulle s’en ira, je serai candidat. » Les gaullistes crient au scandale. Mais c’est la cortisone qui parle. Pompidou ne se contrôle plus.

Le diagnostic tombe en octobre 1968. Le fils de Pompidou, qui vient de finir ses études de médecine, demande au professeur Jean-Bernard d’examiner son père. La maladie de Waldenström est confirmée. Espérance de vie : un à dix ans. Mais les examens bimensuels montrent que la maladie évolue très vite. Plutôt un an que dix.

Pompidou le sait. Il sait qu’il est gravement malade. Il sait qu’il fait des hémorragies fréquentes. Il sait qu’il a besoin de transfusions. Il ne connaît pas le nom exact — maladie de Waldenström — mais il sait qu’il est condamné. Et il se présente quand même à l’élection présidentielle d’avril 1969.

Sept mois après le diagnostic. Il gagne. Il entre à l’Élysée. Il sait qu’il va mourir en fonction.

« Il y a deux lectures », dit Patrice Diamel. « Un courage extraordinaire face à la douleur — presque héroïque. Ou une forte dose d’irresponsabilité. » Le journal du professeur Jean-Bernard penche clairement pour la seconde.


1973 : le visage qui ne ment pas

Les téléspectateurs français découvrent un président déformé. C’est en 1973. Pompidou participe à un sommet à Reykjavik, en Islande, avec le président américain Nixon. Il est méconnaissable. Visage bouffi, traits tirés, difficulté à marcher.

Les instructions sont claires à la télévision française : pas de gros plan. Le patron de l’info de l’ORTF rappelle le journaliste Laurent Geofrein à Paris par un avion spécial. « Est-ce que vous savez garder un secret d’État ? » lui demande-t-il. Geofrein bafouille « oui ». Il comprend que c’est grave.

Pourtant, la thèse officielle reste la même : « Le président a des grippes à répétition. » Des conseils des ministres sont annulés. Des déplacements sont repoussés. Mais jamais un bulletin de santé ne dit la vérité.

« Tous les communiqués ont été mensongers », affirme Patrice Diamel. « Tous. » Pour Pompidou comme pour Mitterrand. À deux reprises, l’État français sera condamné par la Cour européenne des droits de l’homme pour ces mensonges.

Le professeur Jean-Bernard note dans son journal que Pompidou n’a plus la force de présider. Les deux dernières années de sa présidence, il reste allongé chez lui toute la journée. Il arrive à l’Élysée vers 18 heures. Il exerce à peine ses fonctions. Un jour, il dit à Édouard Balladur, alors secrétaire général de l’Élysée : « Écoutez, j’ai une décision à prendre, mais je souffre trop, je suis incapable de la prendre. »

C’est Balladur qui décide à sa place.

La question posée par Diamel : le remplacement de Chaban-Delmas par Pierre Messmer en 1972, est-ce vraiment la volonté de Pompidou ? Ou bien ses conseillers de l’ombre — Marie-France Garaud et Pierre Juillet — ont-ils profité de sa faiblesse pour imposer leur choix ? « Cette décision est sujette à caution », dit l’historien. « La pression des deux conseillers était plus facile à exercer face à un homme malade. »

Le 2 avril 1974, Pompidou meurt. Les Français apprennent la vérité trop tard. Mais le mensonge continue.


Mitterrand : le cancer secret qui dure quatorze ans

Le 8 novembre 1980, François Mitterrand apprend qu’il a un cancer de la prostate. Avec des métastases. Pronostic terrible : trois mois à deux ans. Il a cinquante-quatre ans.

Le 9 décembre 1980 — un mois et un jour plus tard — il donne un entretien à Michel Cotta. Le journaliste lui demande : « Est-ce que vous allez bien ? » Mitterrand répond : « Il est vrai que depuis le mois d’août dernier, j’ai ressenti des douleurs dans le dos, dans les jambes. » Il promet un bulletin de santé pour le 15 décembre. Il tient parole.

Mais ce bulletin ne dit pas la vérité. Il cache le cancer. Il cache les métastases. Il cache le pronostic vital.

Mitterrand est élu président en mai 1981. Il sait qu’il est condamné. Il se dit : « Je suis foutu. » Pourtant, il reste. Pendant quatorze ans.

Le professeur Steg, grand cancérologue spécialiste du cancer de la prostate, le soigne et l’opère deux fois — en 1992 et 1994. Son médecin personnel, Claude Gubler, écrit un livre qui sera interdit par la justice. Et l’État français sera condamné par la Cour européenne des droits de l’homme pour avoir couvert ces mensonges.

« Les deux dernières années de Pompidou et de Mitterrand, ils n’avaient ni la force de présider ni le courage de démissionner », résume Patrice Diamel. « Ils souffrent le martyre tous les deux. » Mitterrand a des crises de douleur atroces, mais il tient grâce à des rémissions. Il veut absolument aller au bout de son mandat. Pour lui, l’histoire est un duel entre de Gaulle et lui. De Gaulle n’a pas achevé son second mandat — il a démissionné après le référendum de 1969. Mitterrand, lui, veut terminer. Coûte que coûte.

Le problème ? Il n’est plus en état de gouverner. En 1994, un détournement d’avion à Alger se termine à Marseille. Le Premier ministre Édouard Balladur — en cohabitation — prend les arbitrages. Mitterrand s’est reposé à Venise. Il fait une crise de douleur. Il est absolument hors d’état. Hubert Védrine, secrétaire général de l’Élysée, contacte Balladur. Les décisions sont prises sans le président.

« Heureusement qu’il y avait la cohabitation », dit Diamel. « Sinon, qui aurait décidé ? »


Chirac et de Gaulle : la chaîne du silence

Jacques Chirac aussi a menti. En 2005, il fait un accident vasculaire cérébral (AVC). Le bulletin officiel parle d’un « léger accident vasculaire » — AV, pas AVC. Les médecins savent que le mot « cérébral » fait peur. Alors on le cache.

Chirac est transporté d’urgence au Val-de-Grâce. Il y passe la nuit. Personne n’est informé — ni le Premier ministre, ni le Conseil constitutionnel, ni la presse. Ce n’est que le lendemain matin que Dominique de Villepin, alors Premier ministre, apprend la nouvelle. Il l’annonce à la mi-journée.

« Le président était au Val-de-Grâce depuis vingt heures la veille, et personne ne le savait », raconte Diamel. « Sa femme et sa fille étaient au courant, les médecins, trois ou quatre personnes. Pas le reste du gouvernement. Pas le Conseil constitutionnel. »

Chirac survivra, mais il terminera son mandat affaibli. « Il avait du mal à exercer son autorité, à arbitrer entre Villepin et Sarkozy », note l’historien. « Ça flottait. » Et pourtant, le mensonge a fonctionné. Personne n’a posé de questions.

Le cas le plus choquant reste celui de Charles de Gaulle. En 1955, ses médecins découvrent un anévrisme de l’aorte. Ils savent qu’il peut mourir à tout moment. Mais ils décident de ne rien lui dire.

Pourquoi ? Parce que, expliquera l’un d’eux des décennies plus tard, « connaissant son sens de l’État, si je lui avais dit, il n’aurait jamais voulu revenir au pouvoir ». De Gaulle est alors en retrait à Colombey-les-Deux-Églises. Il prépare ses mémoires. Il ne se serait jamais présenté à nouveau s’il avait su qu’il risquait la mort en fonction.

Les deux médecins gardent le secret. Personne dans la famille, personne dans l’entourage. De Gaulle revient au pouvoir en 1958. Il meurt en 1970 d’une rupture d’anévrisme — sans jamais avoir su qu’il était malade.

« C’est une décision politique prise par un médecin », dit Diamel. « Sans en informer le principal intéressé. »


La Constitution impuissante

L’article 7 de la Constitution prévoit un mécanisme pour constater l’empêchement du président. Le Premier ministre réunit le gouvernement, qui saisit le Conseil constitutionnel. En théorie, cela permet de remplacer un président incapable.

En pratique, c’est inapplicable.

Sous Pompidou, Pierre Messmer était Premier ministre. « On n’imagine pas Pierre Messmer aller dire au Conseil constitutionnel que le président n’est plus en état », observe Diamel. « C’était un fidèle gaulliste, mais il n’avait pas l’autorité politique pour ça. »

Sous Mitterrand, en 1993, Édouard Balladur est en cohabitation. Il est lui-même candidat à la succession. « Il n’ira pas non plus », dit l’historien. « C’est impossible. »

Le Conseil constitutionnel est composé de proches du pouvoir. Les juges sont nommés par le président, le président de l’Assemblée, le président du Sénat. Ils ne remettront jamais en cause la santé du chef de l’État — surtout quand le mensonge est organisé par l’Élysée.

Faut-il changer la Constitution ? Diamel ne propose pas de solution miracle. Mais il rappelle que le professeur Jean-Bernard, après avoir soigné Pompidou, avait suggéré un collège de médecins nommé par le Conseil constitutionnel. « C’est très compliqué à mettre en œuvre », dit-il. « Aujourd’hui, ce serait impossible. »

Le seul progrès possible, c’est la transparence des bulletins médicaux. « Il faut que la vérité soit dite », insiste Diamel. « Pas de mensonges, pas de demi-vérités. »


20 ans de mensonge d’État

Additionnons : Pompidou (1969-1974), Mitterrand (1981-1995), Chirac (2005-2007, mais surtout la fin de son mandat). Cela fait vingt ans de mensonge d’État sur la santé des présidents français.

Vingt ans pendant lesquels les citoyens ont été trompés. Vingt ans pendant lesquels des décisions cruciales ont été prises par des hommes qui n’étaient plus en état de les prendre. Vingt ans sans que personne ne puisse vérifier si le président était capable d’exercer ses fonctions.

Patrice Diamel pose la question : « Est-ce qu’ils étaient vraiment tous capables d’exercer leur fonction ? » La réponse, après son enquête, est claire : non.

Les deux dernières années de Pompidou et de Mitterrand, ils n’avaient ni la force de présider ni le courage de démissionner. Chirac, après son AVC, a flotté. De Gaulle a été maintenu dans l’ignorance de sa propre mort programmée.

Le pire, c’est que cela aurait pu avoir des conséquences dramatiques. En 1994, le détournement d’avion d’Alger a été géré sans le président. En 1972, le limogeage de Chaban-Delmas a probablement été influencé par la maladie de Pompidou. En 2005, l’AVC de Chirac a été caché pendant des heures.

« Il n’y a pas eu de catastrophe liée à la maladie, mais on ne sait pas exactement ce qui a été évité ou pas », dit Diamel. « S’il y avait eu des négociations décisives à mener, il n’en était pas capable. »

La santé des présidents reste un tabou en France. Emmanuel Macron avait promis en 2017 de publier des bulletins de santé réguliers. Il le fait, mais de manière très vague. « Un bulletin de santé doit être vrai », insiste Diamel. « Pas un communiqué lénifiant. »

Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux et les caméras partout, il est plus difficile de cacher une maladie physique. Mais un cancer, un anévrisme, une maladie dégénérative — tout cela peut encore rester secret.

« Ce qui s’est passé pendant vingt ans ne doit plus jamais se reproduire », conclut Patrice Diamel. « Les Français ont le droit de savoir si leur président est en état de gouverner. C’est une question démocratique fondamentale. »

Les questions restent sans réponse. Pour l’instant.


Sources

  • Journal intime du professeur Jean-Bernard (automne 1968 – 2 avril 1974) — détaillant l’évolution de la maladie de Waldenström de Georges Pompidou
  • Livre de Claude Gubler, médecin personnel de François Mitterrand (interdit par la justice française)
  • Archives télévisées de l’INA : images de Pompidou en 1973, entretien de Mitterrand avec Michel Cotta en 1981, reportage sur l’AVC de Chirac en 2005
  • Ouvrage Le crépuscule des dieux de Patrice Diamel (éditions de l’Observatoire, 2026)
  • Témoignage de Laurent Geofrein, ancien directeur général de Radio France et France Télévisions
  • Entretien de François Mitterrand avec Michel Cotta diffusé le 9 décembre 1980
  • Constitution française, article 7

📰Source :youtube.com

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